ISMAÏLA
24 uovembrc.
Arrivés à la pointe du jour à Ismaïlia, j'y passe la journée à m'y ennuyer royalement. Enfin, le soir, je reprends le bateau-poste et je quitte la ville, où, pour me servir d'une expression consacrée ici, on vend Y embêtement à 16 francs par jour.
Je fais la route avec des employés de l'isthme et j'arrive à Zagazig avant l'aurore et par une pluie battante.
25 novembre.
Pourtant le soleil levant dissipe les nuages et je vois les fellahs et les Arabes, enveloppés dans leurs abdiey venir grelottant et toussant faire leurs ablutions religieuses dans Teau glacée du canal. Après quoi ils exécutent leurs salamaleks en s'inclinant du côté de TOrient, et leurs lèvres tremblent plus à cause du froid qu'à cause des prières qu'ils marmottent.
J'entre peu à peu au cœur de la ville, située sur un des bras du Nil, et chaque pas me fait découvrir un point de vue pittoresque^ une scène caractéristique, une étude de mœurs ou un tableau oriental. Cette fois-ci me voilà en plein dans la couleur locale, et, pourvu que je ne regarde pas ma redingote européenne, il me semble
vivre dans un conte des Mille et une Nuits.
La ville se réveille et s'anime. Dans ce coin, sur le bord du fleuve, à l'abri d'un large acacia surmonté d'un palmier, est un groupe d'hommes enturbannés qui, agenouillés à côté les uns des autres, se livrent à la prière du matin. Ils réci-
tent -leurs versets à haute voix et à chaque instant portent les mains à leurs turbans et s'inclinent jusqu'à terre. Plus loin c'est un homme qui poursuit une femme un bâton à la main et l'injure à la bouche ; la femme riposte mais se sauve; voilà une querelle de ménage qui commence de bon matin.
A un détour du chemin j'aperçois un pont tout garni de boutiques et de cafés. Je le prends et il me mène dans la rue principale.
C'est une espèce de grand passage couvert.
Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée, mais les murs de façade s'élèvent jusqu'à la hauteur d'un second étage pour supporter un plancher de roseaux qui garantit du soleil. Des fenêtres percées dans les murs permettent à la lumière de se répandre sous cette voûte obscure et contournée. Les boutiques sont surtout occupées par des marchands de comestibles. Des pâtissiers confectionnent sur leurs genoux, avec beaucoup de dextérité, de minces galettes qu'ils font cuire sur une poêle à côté d'eux et qui seraient fort appétissantes si les pâtissiers avaient les mains plus propres. Des marchands de légumes vendent des feuilles de radis et des oignons. Des confiseurs mettent en montre des bonbons tout
chauds et des morceaux de sucre que les Acheteurs soupèsent si souvent qu'ils en deviennent tout noirs de crasse. Dans l'intérieur sombre des cafés on aperçoit de longues files d'hommes accroupis qui fument, leurs chibouks et causent gravement.
La rue se peuple au point que la circulation devient presque impossible. Indépendamment des piétons de tout âge et de tout sexe, on est heurté par de petits ânes gris d'Alexandrie ou par de grands ânes blancs du Caire, ou encore par un beau cheval tout caparaçonné et portant un cavas couvert d'armes, véritable panoplie vivante. Puis ce sont de longues files de chameaux qui se croisent et s'accrochent au passage.
La terre humide est sans sonorité, on n'entend aucun piétinement, et cette foule a l'air de mjarcher dans le vide; aussi, pour éviter d'être écrasé ou d'écraser les autres, tout le monde crie, c'est un bruit assourdissant d'interpellations gutturales.
Le soleil est levé, mais l'air est resté froid. Les habitants transis se drapent dans des haillons de toutes formes et de toutes couleurs. Je m'explique l'acharnement que met ce bon peuple de fellahs à voler les morceaux de bois et les
sacs vides ; il a froid, le malheureux ! Le bois chauffe son café et avec trois trous percés dans le fond d'un sac il se confectionne un gilet de flanelle économique.
La rue se bifurque et je vois dans un bas-fond une large citerne où des hommes se salissent dans l'eau boueuse sous prétexte de se laver. Je m'approche et l'on m'arrête par le pan de mon habit ; c'est le réservoir de la mosquée, et les roumis (chrétiens) n'entrent pas là. En effet, tout à côté je vois les portes de la mosquée toutes grandes ouvertes et défendues par une haie de babouches que les croyants ont quittées avant d'entrer. Dans l'intérieur, des hommes se prosternent et chantent.
Pour éviter ces lieux qui me sont interdits, je m'écarte et j'arrive dans un endroit moins fréquenté, devant une porte basse d'où sortent des hommes à la figure hâve, aux yeux hagards^ à la démarche incertaine. Je me demande d'abord si c'est une maison de fous ; mais je comprends bien vite que c'est un lieu de débauche. Des jeunes filles non voilées, presque des enfants, accompagnent ceux qui partent en les saluant gracieusement à l'orientale, portant la main sur le cœur, sur la bouche ou au front. Je dois dire
que les hommes qui sortent de là sont, pour la plupart, des ouvriers européens. Quant aux Arabes, grâce au hatchich, à l'opium et au mariage à haute dose, ils s'abrutissent à domicile.
Enfin, en suivant le bras du Nil pour me rendre à la gare, qui n'existe pas, mais qui pourrait exister, j'aperçois, dans la campagne, des monticules d'aspect assez imposant. Ce sont les ruines de l'antique Bubaste.
Le pays est du reste fertile en souvenirs.
Pendant la nuit j'ai traversé la terre de Gessen, célèbre parle passage des Hébreux, et tout près, on montre l'endroit où Moïse fut exposé sur les eaux.
J'arrive à quatre heures à Alexandrie, que je trouve, à ma grande stupéfaction, transformée en Venise levantine : chaque rue a été changée en un canal plein d'une boue infecte et liquide. Les chevaux en ont jusqu'au poitrail et les voitures nagent comme des gondoles de Saint- Marc.
C'est là l'efiet des dernières pluies. On me dira qu'il serait bien facile de paver la ville pour éviter cet inconvénient ; mais il parait que depuis Alexandre le Grand , son fondateur, on n'en a pas trouvé le temps.
Quand on est en voiture ou à cheval, ça va bien, on est éclaboussé et* voilà tout ; mais les gens du peuple, chargés sur la tête de lourds fardeaux, marchent dans la boue jusqu'à la ceinture.
Les gamins s'y vautrent jusqu'au cou et témoignent toute l'allégresse que nous éprouvions, étant enfants, lorsqu'apparaissaient les premières neiges.
Les ordures et les animaux morts flottent là dedans et donnent à la fange une puanteur excessive.
Voilà, certes, de la couleur orientale !
26 novembre.
Je quitte la boueuse Alexandrie, et à Bennah
je retrouve M. G avec lequel je m'installe
au Kaire , à Y Hôtel Royal, sur la place de TEsbekieh, toute plantée de sycomores et d'acacias aux longues gousses.
Un de mes premiers soins c'est de me mettre à la recherche de M . R... V... de Lyon. Au consulat on me renvoie à la Compagnie agricole. Là je trouve un cavas qui me dit, quand je lui demande M. R... :
— Pas connais.
— Il doit être ici pourtant.
— Tu reviens demain et je dirai toi.
— Pourquoi pas tout de suite ?
— Tu reviens demain. Moi nouveau. Tu reviens demain.
Impossible d'en tirer autre chose.
Alors je me lance dans le Mousky, la principale rue de la ville, et je reste émerveillé de tout ce qui m'entoure, surtout de l'animation de ce monde de piétons, d'ànes, de chevaux, de cou-
reurs de voitures, de charrettes, d'équipages, d'escortes, de chameaux, etc., etc., qui se croise, se bouscule sans jamais s'écraser.
Attiré par Tétrangeté d'une semblable cité, je vais toujours et j'arrive à un endroit où la rue se rétrécit entre deux mosquées richement sculptées et peintes de bandes horizontales blanches et rouges . Le curieux de l'endroit c'est que la rue est constamment couverte d'un plancher en roseau pour garantir du soleil, et, dans cette impasse le plancher monte à la hauteur des corniches qui dominent les deux mosquées ; il forme ainsi une voûte vertigineuse qui, s'élançant à perte de vue, donne à la rue un caractère excessivement grandiose.
27 novembre.
Je commence à m'étonner de me porter aussi bien que je le fais, car le climat réclame toujours un tribut au nouvel arrivé ; l'étranger a le choix entre la dyssenterie, rophthalmie, les furoncles du Nil et la gale bédouine.
De bonne heure je me mets avec M. G &
la recherche de la citadelle, d'où l'on jouit delà vue de toute la ville. Nous traversons le Mousky, puis une rue pleine de passementiers, puis une autre remplie de cordonniers, puis une troisième garnie de selliers, puis viennent des fabricants d'étriers, puis des forgerons, puis des démolitions, puis des constructions, et remontant à gauche nous arrivons sur la place de la Citadelle, où se trouvent la superbe mosquée de Hassan et la vieille mosquée Mamoudyeh au dôme sar- ' razin.
De là la vue est superbe. La ville apparaît pleine de minarets qui se dressent de toutes parts. Dans la plaine, au loin, un obélisque magnifique se couronne d'un panache de fumée noire ; c'est
la cheminée d'une usine à vapeur. civilisation !
Il y a sur la place un campement de Bédouins avec leurs chameaux. C'est sans doute quelque caravane qui vient d'un long voyage, car la plupart des Arabes qui sont là, se mettant entièrement nus, raccommodent leurs vêtements endommagés.
Un enterrement vient à passer. Les hommes chantent faux ; les femmes crient ; c'est un véritable charivari ; on se demande, en entendant ces chants discordants, en voyant ces étoffes éclatantes, le mouvement rapide et le débraillé du cortège, si ce n'est pas Mardi-Gras qu'on porte en terre.
En revenant nous essayons d'acheter quelques-uns de ces objets qu'on fabrique sous nos yeux ; mais il nous est impossible de nous faire comprendre; on nous demande de la monnaie que nous n'avons point et nous en offrons dont on ne veut pas. Après un quart-d'heure de dialogue inutile, marchands et acheteurs, Arabes et Français éclatent de rire au nez les uns des autres et se séparent sans avoir rien conclu .
28 novembre.
Aujourd'hui je me suis donné le genre de louer un équipage pour la journée.
On m'amène une fort belle calèche découverte, de fabrique parisienne et très-bien suspendue. Les peintures extérieures en sont d une telle richesse qu'elles me rappellent le carrosse de Trissotin,
Où tant d'or se relève en bosse.
Deux petits chevaux très-vifs y sont attelés. Le cocher est un barbarin au type énergique et à la figure chocolat ; il est vêtu d'une longue robe d'un blanc éblouissant et a la tête ornée d'une coufye rouge dont les bouts flottent. A la portière se tient un sais qui, lorsque la voiture est en marche, fait l'oflSce de coureur ; précédant les chevaux, la main armée d'un bâton mince et long, il fait écarter les passants, ranger les charrettes, détourner les ânes, reculer les chameaux ; en un mot il déblaye le chemin et c'est toujours à grands cris qu'il annonce son carrosse et le noble personnage qui s'y prélasse ; son type est
celui du jeune fellah au teint bistre clair; ses jambes sont nues jusqu'aux genoux, à part un mince anneau d'argent qui entoure sa cheville droite; il porte des culottes légères en coton blanc, un gilet rose serré autour de la taille, un châle marron roulé en guise de ceinture et de grandes manches blanches, amples et flottant au vent ; ordinairement il les rattache derrière les épaules pour avoir les bras nus et libres, et quand il court elles forment comme deux ailes qui battent l'air. A sa tète est un tarbouch écarlate orné d'un gros gland en soie bleue.
Je me fais conduire au Musée égyptien^ qui est situé hors du Kaire, à Boulak, sur les bords du Nil. Pour y aller on suit une belle route toute plantée de superbes acacias sans épines et dont les longues gousses retombent en cascades vertes sur les feuilles larges, visqueuses et sombres. Le chemin traverse de frais jardins et des bois de hauts palmiers.
Le Musée est fort curieux, très-bien tenu et le catalogue, rédigé par M. Mariette, le conservateur, est admirablement fait.
Dans une vitrine on a réuni une collection de toutes les divinités qui forment le panthéon égyptien. En voyant ce nombre infini de dieux
on est pris d'abord de pitié pour ce fétichisme compliqué, ce paganisme formidable qui ne devait amener que superstition sur superstition. Mais si, le catalogue à la main, on examine avec attention le rôle de chacun de ces dieux, Tépoque qui le fit naître, les lieux où il était adoré , ridée d'une religion pure se dégage peu à peu et ces figures que Ton avait prises pour des idoles ne sont guère que des emblèmes ; emblèmes dangereux, il est vrai, pour la conservation de l'idée religieuse élevée, car les peuples ont toujours plus de facilité à admettre la puissance d'une amulette ou d'une statue que la force morale de l'allégorie représentée.
Aussi l'on voit la religion égyptienne simple et naturelle au début, admettant un Dieu créateur et tout' puissant, n'ayant pas eu de commencement et ne devant pas avoir de fin ; un Dieu qu'on évitait de représenter par une image, pensant avec raison que la main humaine était impuissante à rendre les traits de cet esprit qui navigue sur le liquide primordial y de celui qui sait tout ce quil y a, créateur des êtres, premier existant; qui fait exister \toui ce qui existe, père des pères, mère des mères. Ainsi parlent les hiéroglyphes.
certains cultes. Car non seulement Thomme doit avoir un sentiment de reconnaissance et d'adoration pour son créateur, mais il faut qu'il vive suivant les vues de ce même créateur ; qu'il n'abuse ni de lui ni des autres, qu'ils soit constamment utile à tous, qu'il fasse en un mot prospérer cette création dont il a pour ainsi dire la responsabilité. Chez les peuples neufs, les lois souvent naïves et l'éducation qui est nulle sont vite impuissantes à former des hommes parfaits ; alors on remplace le raisonnement par la peur et l'on imagine un enfer où chacun doit être puni ou récompensé après sa mort, selon la manière dont il aura vécu.
L'enfer égyptien est un des moins effrayants qu'on ait inventés : l'immortalité de l'âme est la récompense du juste et avec l'âme survit le corps ; tôt ou tard l'homme vertueux doit ressusciter tout entier, tandis que l'âme du méchant, non admise à la lumière éternelle, ne viendra jamais ranimer le corps impur qui l'a renfermée. Ainsi, on le voit, la punition, c'est la privation de l'immortalité.
Mais, qui sera le grand juge des âmes ? Est-ce le Dieu créateur, le principe caché qu'on n'ose représenter, qu'on ose à peine nommer? Non.
C est Osiris^ le principe bon par excellence ; on compte sur sa justice parce qu'on le sait bienveillant. Osiris a-t-il existé, est-ce un homme fait Dieu, at-il été lui-même l'inventeur de son enfer? Les Grecs nous Tont dit, mais les monuments de l'Egypte ne nous le montrent que dans sa gloire divine. Ils admettent pourtant qu'il soit descendu sur la terre. Être bon par excellence, il aurait adouci les mœurs des hommes par la persuasion et la bienfaisance ; mais
«vaincu par les embûches de son frère Typhon, le génie du mal, et pendant que ses deux sœurs Isis et Hephtys recueillaient son corps abandonné sur le Nil comme celui de Moïse, il ressuscitait d'entre les morts, apparaissait à son fils Horus qu'il instituait son vengeur. C'est ce sacrifice qu'il avait autrefois accompli en faveur des hommes qu'Osiris renouvelle pour chaque âme dégagée de ses liens terrestres. Nous le verrons plus tard sous la forme d'Apis descendre sur terre et s'incarner autant de fois qu'il plaira aux prêtres. Osiris, roi des enfers, n'est donc pas le vengeur des fautes. Au contraire, chargé de sauver les âmes de la mort définitive, il
. est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu , il est le type et le sauveur de l'homme.
60 CROQUIS lÉGTPTIENS.
Mais on comprend que le peuple égyptien , frappé de l'idée d'être jugé par Osiris, dont on lui montrait les traits et qu'il croyait armé du crochet qui attire et du fouet qui punit, ait fait de la vie future son unique pensée religieuse, et que le Dieu créateur et fécondant, dont il ne pouvait avoir une représentation palpable, se soit peu à peu effacé de son esprit.
Alors chaque ville a eu son dieu spécial formé d'une trinité. Les prêtres essayaient de représenter par une allégorie ce grand principe caché qu'ils n'osaient aborder de face. Et c'est ainsi que dans les temples on retrouve un seul Dieu en trois personnes : c'est ordinairement le Père, le Fils et la Vierge mère. A Memphis, on les appelle Phtah, Imouthès et Pascht; presque partout, sur les bords du Nil , on reconnaît Osiris, son fils Horus, sauveur des hommes, et Isis, mère d'Horus^ néanmoins vierge immaculée, comme Athor que l'on confond souvent avec elle, comme Neith et d'autres encore. A Thèbes, on se hasarde à représenter le principe caché, l'élément générateur , sous les traits d'Ammon-ra dont les Grecs ont fait Jupiter-Ammon. On lui donne pour coiffure un soleil et deux plumes, symbole de clarté , et, quand on veut plus spé-
cialement le montrer r^ans son rôle créateur, on le fait avec une naïveté, qui ferait rire si on n'était impressionné*par la profondeur et l'énergie de l'idée. Pour compléter l'image divine, on lui donne une épouse vierge et immaculée, comme toujours, qui jaillit de lui-même , ainsi qu'Eve sort d'Adam, et qui lui donna un fils, Chons ; ce dernier guérit les malades, pratique l'exorcisme et ressuscite les morts. Il est à remarquer que, dans les trinités, Dieu le fils joue toujours un rôle qui le rapproche de Thunianité. Le père et le. fils n'en sont pas moins le Dieu un, tout en étant double ; le premier est le Dieu éternel ; le second n'est qu'un symbole vivant destiné à affirmer et à proclamer l'éternité de l'autre. Cette renaissance du Dieu est un emblème de la rénovation incessante de la nature.
On voit que peu à peu la religion se complique, mais ce n'est rien à côté de ce qui arrive ensuite; il se crée une quantité de saints qui deviennent des dieux ; des symboles sous forme d'amulettes ne tardent pas à être adorés comme des idoles, puis les dieux s'empruntent les attributs les uns des autres ; il y en a qui finissent par avoir sur la tête, pour les désigner , un énorme faisceau formé de tous les objets allégoriques de l'Olympe
complet; les rois eux-mêmes se font représenter sous des foi*mes divines, et, pour répondre à ce besoin de pratiques religieuses qui se manifeste, on imagine les incarnations qui permettent d'adorer un mythe vivant ; à Héliopolis, Ra, le soleil, s'incarne dans Mnevis ; à Memphis, Osiris s'incarne dans le bœuf Apis : sa bonté le fait descendre au milieu des hommes , et c'est sous la forme du plus vulgaire des quadrupèdes qu'il s'expose aux douleurs de cette vie terrestre. La mère d'Apis passait toujours pour vierge ; c'était Phtah, la sagesse divine, qui, sous la forme du feu céleste , fécondait la vache. Chaque fois qu'il naissait un veau pourvu de certaines marques sacrées, on se réjouissait^ car c'était Osiris lui-même qui venait de descendre sur la terre pour protéger et quelquefois pour sauver les hommes.
Un mythe intéressant est celui de Toth, l'intelligence divine personnifiée ; le dieu suprême, quand il parle de lui, l'appelle âme de mon âme, intelligence sacrée de mon intelligence. Ce saintesprit égyptien est représenté par un oiseau, l'ibis sacré ; c'est lui qui donna aux hommes les livres divins qui furent les évangiles de l'antique Egypte et qu'Osiris vint proclamer en descendant
sur terre; c'est lui qui fut aussi regardé comme l'auteur de tous les ouvrages religieux vénérés sur les bords du Nil, car il était admis que lorsque les prêtres décidaient quelque dogme en commun, l'esprit saint les inspirait.
Ce sont surtout les divinités funéraires qui ont préoccupé les Egyptiens. Il y a, pour le passage de l'âme dans l'autre vie, une foule de formalités à remplir qui demandaient un grand personnel de dieux. Il serait trop long de les énumérer ici. Constatons seulement la similitude du voyage de l'âme en barque avec la croyance des Grecs à cet égard, ainsi que les rapports qui existent entre le chien du Typhon, gardien de l'enfer, et le cerbère du poète Orphée.
Quant à la ressemblance que les anciens auteurs ont voulu trouver entre les dieux égyptiens et leurs propres divinités, elle est un pur effet d'imagination. C'est à peine si Schou, qui soutient la voûte du ciel, peut être assimilé aux Titans, si Mouth, qui réprésente le soleil au zénith et qui préside aux combats^ peut rappeler Mars, et si Seb peut désigner Saturne, il serait bien plutôt VAbyssus de la Bible,
CJ'est à grand' peine que je me suis arraché à cette intéressante étude. Mais ce n'est pas là
64 CROQUIS ÉGYrTIEXS.
sans doute la dernière visite que je ferai au musée de Boulak.
Dans l'après-midi, je vais au vieux Kaire, en face de l'île Roudali, où se trouve le nilomètre. De nombreux drogmans pullulent aux portes des hôtels ; je n'en avais pris pourtant aucun, aimant mieux risquer quelque malentendu avec mon cocher que d'avoir à côté de moi un individu agaçant et bavard.
Non sans peine je fais comprendre où je veux aller ; mais dès que nous nous trouvons hors de la portée des drogmans, le cocher me dit en trèsbon français qu'il parle un peu l'italien, et que, s'il ne m'a pas fait part de ce petit talent, c'était pour ne pas s'attirer l'animosité des interprètes oflSciels dont à tout moment il peut avoir besoin.
Nous prenons d'abord une large avenue qui traverse les immenses jardins plantés par Ibrahim Pacha. Ce faubourg a une animation particulière. Des troupeaux d'ânes passent en trottinant chargés de paille hachée, de farine ou de plâtre. De longs convois de chameaux s'avancent majestueusement; les uns portent des pierres, d'autres des poutres, qui, par leur balancement régulier, semblent menacer d'assommer la pauvre bête qui en est chargée. Des femmes à la