LES JARDINS DE CHOUBRAH
3 décembre.
Nous allons avec M. J... et M. C... visiter les jardins de Choubrah , appartenant au prince Alim. On s'y rend par une large avenue d'arbres séculaires qui forment une voûte impénétrable au soleil. Des deux côtés sont les riches villas des pachas, et par échappées on aperçoit le Kaire à droite et le Nil à gauche.
Les jardins de Choubrah, quoique assez mal tenus, sont ravissants à cause de la beauté de la végétation et de la variété des plantes qui s'y trouvent; cela donne une idée complète de l'aspect que présente à l'Européen les cultures tropicales.
Il y a là des masses de fleurs qui s'enchevêtrent; les flox- bleus, les géraniums , les alféas doubles, les chrysantènes lilas se mêlent aux rosiers odorants ; le tout bordé de haies de lantanas aux ombelles oranges. On voit une foule de plantes grimpantes , qui montent d'arbre en arbre jusqu'à la tête des hauts palmiers ; on y trouve lejasmin, le bignonia aux épis rouges, les
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convolvulas aux grosses cloches bleues et une sorte de liane à fleurs violettes. Des massifs d'orangers, de citronniers, de cédras, d'arbres à mandarines , chargés de leurs fruits succulents, succèdent à des groupes de grandes fougères, de palmiers nains, de tamarins , de cannes et de hauts roseaux aux panaches floconneux. Presque constamment on marche à l'ombre d'arbres gigantesques, tantôt un gros acacia visqueux dont les longues gousses retombent en cascades, tantôt le gommier dentelé ou le mimosa tourmenté, tantôt cet énorme figuier des Indes dont les branches retombent à terre pour repousser à nouveau et créer une suite de colonnades végétales. Çà et là des ifs noirs se dressent comme des points d'admiration et dans le ciel les dattiers et les bananiers dessinent leurs grandes hachures de palmes recourbées. Partout vole le papillon et l'insecte ; sur les larges feuilles des euphorbes , dont chaque branche se termine par une vaste fleur écarlate, on voit courir de petites araignées argentées qui ressemblent à des gouttelettes de mercure.
Par une belle allée ombreuse qui longe des parcs d'antilopes et de gazelles on arrive à un portique qui donne accès dans une vaste cour
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entourée de colonnades de marbre blanc et de pavillons de repos d'une richesse éblouissante quoique d'un goût douteux. Le sol de la cour est remplacé par de Teau qui reflète le monument et lui donne un aspect féerique. Au centre est une île de marbre entourée de balustrades et ornée de grands candélabres en cristal. La pièce d'eau est alimentée par quatre lions sculptés ; accroupis aux angles de ce lieu de plaisance, ils lancent par leurs bouches des cascades d'eau fraîche. Des oiseaux d'eau au plumage éclatant animent le tableau.
En sortant de là nous apercevons dans les arbres un palais qui nous paraît assez beau, et nous faisons mine de nous diriger de son côté. Mais le jardinier qui nous guide nous arrête d'un air terrifié et, agitant ses mains levées à la hauteur de sa tête :
— Le harem, le harem!!... exclame-t-il en sombrant sa voix.
Et comme nous persistons à marcher dans ce sens, il nous fait comprendre qu'il y va de notre vie à tous et que si nous allons plus loin on nous coupera le cou.
Ceci mérite réflexion et nous rebroussons chemin.
Pour nous consoler, le jardinier nous cueille des bouquets de roses et nous offre des mandarines qui pendent aux branches.
Après avoir parcouru Choubrah nous allons à la citadelle, que j'ai déjà visitée mais que j'ai grand plaisir à revoir. Le temps est clair et la vue s'étend au loin ; on aperçoit les pyramides de Giseh, celles de Sakkarah, la chaîne Libyque et le iTil à perte de vue.
Nous visitons le palais que le vice-roi possède dans l'enceinte même de la citadelle et où il peut se réfugier en cas de révolution. Les meubles sont fort beaux et les murs sont couverts de peintures de cabaret ; c'est à crever de rire. Et dire que c'est dans ces salles burlesques que l'on reçoit les ambassadeurs des nations.
C'est une chose singulière que le complet manque de goût qu'ont les Turcs. Ils font venir à grands frais d^Europe des meubles splendides, puis ils ne savent ni les assortir, ni les placer, ni les conserver. Ils mettent tout ça au hasard, puis tachent, décousent, trouent, cassent, et ce n'est que quand le meuble est dégoûtant qu'ils l'abandonnent et le jettent. Ils n'auraient jamais ridée de le réparer et de l'entretenir en bon état.
La même réflexion peut se faire pour leurs
matériels de chemins de fer et d'usines qu'ils sont obligés de renouveler complètement à tout moment parce qu'ils ne savent pas en avoir soin, et il arrive qu'un wagon ou une machine à vapeur qui pourraient être remis à neuf avec quelques réparations fonctionnent sans entretien jusqu'à ce que tout se brise.
En rentrant à l'hôtel par le vieux Kaire nous rencontrons des cortèges de circoncisions. C'est à peu près la même chose que les noces, seulement l'enfant qu'on doit circoncire est monté sur un cheval richement caparaçonné et est luimême couvert de soie et de pierreries.
4 décembre.
Cette nuit, à cinq heures du matin, le drogman de l'hôtel nous a réveillés pour nous conduire aux Pyramides.
D'abord, mes trois compagnons et moi, nous allons en voiture jusqu'au vieux Eaire. Sur les bords du Nil nous trouvons nos baudets qui nous attendent et avec lesquels nous nous embarquons pour traverser le fleuve. Les bourriquets sautent dans la barque très-lestement et aussitôt on largue la voile. L'embarcation s'avance lentement ; nous sommes vivement impressionnés par le paysage qui s'offre à nos yeux. Autour de nous coule le Nil, large comme une mer; la lune est dans son plein et éclaire comme un soleil les rives du fleuve toutes parsemées de villages; des bois de noirs palmiers se détachent en sombre sur l'éclat argentin de l'eau; au-dessous de nous, l'île Roudah, pleine de palais superposés, dort tranquille dans une lumière douce. Tout fait silence, excepté le muesin de Giseh dont la voix sonore retentit au loin ; il chante avant le
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lever de l'aurore, et sa voix avertit les habitants que l'heure des ablutions et de la prière est arrivée. Cette habitude qu'ont les Musulmans de remplacer les cloches par des chanteurs placés au haut des minarets a.fait dire qu'ils ont des sonnettes de viande pour appeler les fidèles à la prière.
Arrivés à Giseh nous enfourchons nos ânes ; les âniers les poursuivent en les frappant à coups redoublés. Ces gamins loueurs de bourriquets sont très-curieux à étudier; ils parlent un peu toutes les langues et imaginent toutes sortes d'histoires pour décider les Européens à prendre leurs montures ; on les voit dans les rues interpellant les Anglais en anglais et proposant aux Français le baudet de M. Seps, ou de Rigolboche, ou du fameux Lambert qui a été si longtemps perdu et qu'on n'a jamais retrouvé. Au Kaire, leur phrase la plus habituelle est celle-ci :
— Un bon bandit. Monsieur, il marche comme le diable!
L'un d'eux me dit hier :
— Bon bourriquet, marche comme la gare.
Monànier s'appelle Soliman; il est vêtu d'une
robe bleu clair qu'il retrousse autour de sa taille pour pouvoir courir ; un turban blanc entoure