‹ Croquis égyptiensChapitre 16 sur 64 · OXFORD · texte numérisé non relu

OXFORD

son front; sa main est couverte de bagues en argent. Comme, à cause de mon voile indien, il me prend pour un fils d'Albion, il m'apprend en anglais que le bel âne blanc qui me porte a été monté par le prince de Galles.

Je n'en crois pas un mot.

Je dois pourtant constater que ma monture marche d'un bon pas et prend toujours la tête de la colonne.

Après avoir traversé dans l'obscurité les rues désertes de Giseh, nous nous mettons à suivre des digues contournées , véritables labyrinthes en forme de caractères arabes. Comme le Nil est encore gros, nous ne pouvons prendre la route directe, et pendant deux heures et demie, nous devons, au grand trot de nos ânes, aller de chaussée en chaussée jusqu'au pied des Pyramides.

A mesure que la clarté du jour arrive , un épais brouillard se lève des terres inondées, et , ne voyant pas du tout où nous allons^ nous sommes obligés de nous en rapporter à nos baudets; ils ont l'air d'être parfaitement au courant de ce qu'ils ont à faire.

Pourtant , nous finissons par découvrir derrière nous la pointe des deux grandes Pyrami-

des. Comment se fait-il que nous leur tournions le dos ? Les guides nous assurent que nous y arriverons quand même.

En eflFet, à force de trotter, voire même de galoper lorsque le chemin le permet, nous nous trouvons tout d'un coup en face de la grande pyramide de Chéops qui se dresse à quelques mètres devant nous. Cette apparition colossale et subite a quelque chose de terrifiant.

Des Arabes à lamine sauvage, armés de longs gourdins, commencent à nous entourer. C'est la grande intimidation des bakchichs qui s'annonce.

On sait en effet que les Bédouins qui ont l'habitude de vous aider à monter aux Pyramides profitent de la difficulté de l'ascension pour vous faire composer; on est entièrement à leur merci et souvent on se laisse aller à leur donner de l'argent tant qu'ils en demandent.

C'est une grande faute, car, au bout du compte, ces gens ne sont pas méchants et dépendent d'un cheïk entre les mains duquel on doit verser l'argent qu'on désire leur donner.

Je m'abandonne à trois Arabes à moitié nus ; l'un me prend la main droite, l'autre la main gauche et le troisième se prépare à me pousser

par derrière. La pente est fort raide et les assises ont 1 mètre 50 à 1 mètre 60. Seulement la plupart sont ébréchées et brisées et forment des marches moins élevées. Je comprends tout de suite que la tactique des Arabes consiste à vous fatiguer le plus possible afin de faire valoir le service qu'ils vous rendent ; aussi ils vous mènent rondement et, gardant pour eux les passages faciles, ils vous font enjamber les pierres les plus hautes. Comme rien ne me force de suivre leur système, je choisis moi-même mon chemin, laissant à mes guides le soin de gravir les hautes assises ; aussi est-ce moi qui les aide à monter. Mais ce métier ne tarde pas à me fatiguer; les Arabes me dépassent et je suis obligé de m*abandonner complètement à eux. Pourtant, comme je ne veux pas me tuer, je fais une halte.

Mes gaillards profitent de cela pour me demander un bakchich.

— Mafich bakchich ! (Pas de pourboire).

Telle est ma réponse. Ils paraissent se résigner.

Ces gens sont fort intelligents, ils baragouinent tous un peu d'anglais, de français, d'italien et entendent très-bien la plaisanterie. On m'avait dit que si je me familiarisais avec eux je ne

pourrais plus en être mattre; j*ai mieux aimer tenter l'expérience que de ne leur rien dire du tout et je les ai fait beaucoup causer. Leur type est énergique et assez beau, ils ont une grande douceur dans les yeux et le rire très-franc. '

Je reprends mon ascension, mais au bout de quelques enjambées, les forces me manquent et je suis obligé de m'arrêter encore.

Aussitôt mes hommes de devenir plus pressants à l'endroit du bakchich. Je leur déclare net qu'ils n'auront pas un sou tant que nous ne serons pas en bas. Us veulent alors me faire comprendre que ce que je lear donnerai en bas le cheïk le prendra et le gardera pour lui ; et moi, pour leur donner à entendre que je n'en crois rien, je leur fais un pied de nez et une grimace. Ils se mettent à rire et tout est fini sur ce chapitre.

J'examine un peu mes compagnons de voyagé qui grimpent au-dessous de moi. En tête, M. C... gravit majestueusement , il a l'air d'avoir trèschaud; je vois sa figure écarlate sous sa riche coufye; beaucoup au-dessous, M. S*., se hâte lentement, suivant l'expression du poète, et, tout en bas, M. G... R..., renonçant à ce métier

de chèvre, redescend en obliquant du côté de l'entrée souterraine.

Je suis exténué; les Arabes- eux-mêmes soufflent fortement. Pourtant je rassemble mes forces 'et je me remets à monter; mais mes yeux se troublent, les artères de mes tempes battent violemment, mes jambes se crispent et se raidissent: je m'arrête.

Cette fois-là, je suis complètement anéanti. En vain les Arabes me font observer que je n'ai plus que cinq marches à gravir pour être au sommet, en vain je me fais tous les raisonnements possibles pour me décider à terminer mon ascension... il y a pour moi impossibilité matérielle et complet découragement.

On a de ces moments dans la vie où, après avoir fait tous ses efiforts pour atteindre un but, on y renonce juste à l'instant où l'on va le toucher. Est-ce que, à mesure qu'on s'approche de la réalisation d'un désir, son prestige diminue au point qu'il devient indifférent de le voir s'accomplir ?

Ce qu'il y a de positif, c'est que les cinq assises qu'il me reste à enjamber ne me tentent nullement, malgré l'insistance de mes guides qui me répètent sans cesse le mot de Bonaparte :

— Quarante siècles vous contemplent !

M. C... m'atteint et, se reposant à côté de moi, me donne un peu de courage.

Je me lève comme un homme ivre; je fais un effort de volonté formidable et je parviens à hisser un pied sur la première marche ; les Arabes me portant font le reste. Je n'en ai plus que quatre à franchir.

Je sens que je me tue.

Nouvel effort, nouvel exhaussement. Plus que trois marches !

Je ne sais plus si j'existe oui ou non, je suis comme endormi. Cette gymnastique inaccoutumée et fatigante m'a brisé. M. C... est presque en haut ; l'amour-propre m'aiguillonne ; je monte encore d'une assise, puis d'une autre et la dernière est enfin escaladée.

Les Arabes poussent des cris de joie.

Je m'étends sur la plate-forme qui sert de sommet au monument et je m'apprête à me récompenser de ma fatigue. Comme les gourmands, je veux déguster le plaisir et ne le laisser venir que peu à peu. Aussi relevant la tête, je regarde lentement le magnifique panorama qui m'attend ; je tourne mes yeux dans tous les sens, et, à mon

grand désappointement, je n'aperçois que des brouillards! !

Certes, je puis dire que je suis monté tout en haut de la pyramide de Chéops. Eh bien, après? Me voilà bien avancé; on ne voit pas à cent mètres autour de soi.

Je continue à ne pas pouvoir me tenir debout ; mes jambes sont complètement annulées. Ce que voyant, un Arabe s'approche et, me massant les cuisses et les mollets, étirant mes nerfs, frappant mes muscles, il rétablit peu à peu la circulation du sang , calme l'irritation des tendons, et me voilà bientôt remis assez pour pouvoir marcher sur la plate-forme.

Un de mes hommes, Achmet, me demande d'écrire mon nom au crayon sur une des pierres. Je le fais, et lui, saisissant un couteau, entame le calcaire et grave en creux les lettres que je viens de tracer. Après avoir fait son travail, il me déclare avec l'emphase habituelle aux Orientaux, que tant qu'il vivra, ce nom restera intact, qu'il s'en institue le gardien et que chaque fois que je remonterai sur la pyramide, je le retrouverai dans toirte sa pureté. Est-ce qu'il s'imagine que je vais faire ce métier d'acrobate tous les huit jours?

LES PTRAMIDES. 107

Un autre, Abdallah, me fait cette phrase embrouillée :

— Le monde tout, Français, Italien, Anglais, Deutchy il faut voir un Arabe, monter cùique minutes sur la pyramide !

C'est-à-dire que tout le monde doit lui donner vingt francs, moyennant quoi il descendra la pyramide de Chéops, et remontera la pyramide de Chefren qui est aussi haute et presque inaccessible , et que l'ascension ne durera que cinq minutes.

Je lui offre cinq francs, un franc par minute, pour lui voir faire ce tour de force. Et aussitôt voilà Abdallah parti. B saute lestement d'assise en assise et paraît voler sans toucher la pierre ; en trois minutes il est en bas ; il met une minute pour aller d'une pyramide à l'autre, et rejetant tous ses vêtements, il se met à grimper comme un chat sur le monument de Chefren, qui est encore couvert, surtout dans sa partie hau^e, de son revêtement poli.

C'est à peine, à la distance où nous sommes, si nous l'apercevons ; on dirait un scarabée, tant il parait petit.

Au bout de cinq minutes à peine, on le voit se dresser sur le sommet de la pyramide. Nous lui

faisons des signes en agitant nos chapeaux, et comme il n'a pour le moment, ni coiffure, ni habits, au moyen desquels il puisse télégraphier, il élève les bras et paraît pousser de grands cris.

A mesure que le soleil s'élève la vue s'étend un peu ; on entrevoit le Kaire, les montagnes de la chaîne Libyque s'accusent davantage; au nord les pyramides des Sakkarah se détachent sur l'horizon, et tout autour de nous, le terrain cent fois remué laisse voir des masses de tombeaux entr 'ouverts.

Il faut songer à descendre, ce qui s'effectue assez facilement. Les Arabes, vous tenant les mains, vous.jettent d'une assise sur l'autre, et s'ils ne vous retenaient pas on serait lancé dans l'espace. C'est le moment délicat pour ceux qui ont le vertige* Je me permets d'apporter un perfectionnement à ce système : je fais descendre les Arabes les premiers, et m'appuyant sur eux, je saute à leur niveau, ce qui leur donne moins de peine et à moi plus de sécurité.

Nous rejoignons nos compagnons à l'entrée de la pyramide, et tous ensemble nous nous introduisons dans l'intérieur du monument.

On y arrive par un couloir dW mètre carré

à peu près, et tellement incliné et poli, que si de distance en distance on n'avait pas pratiqué des entailles dans la pierre, à peine engagé on filerait jusqu'au fond comme une lettre à la poste.

C'est donc à grand'peine que Ton descend, courbé en deux et glissant à chaque pas. Des Arabes vous retiennent pendant que d'autres portent des bougies allumées.

Ce puits incliné a 25 mètres de long. On peut quand on est au bout en prendre un autre qui a encore 69 mètres et qui mène à un caveau insignifiant placé au niveau du Nil. Nous renonçons au plaisir de cette nouvelle descente, et escaladant un énorme bloc de granit, nous prenons un second couloir de même dimension que le premier, et qui monte autant et aussi longtemps que l'autre descendait. On glisse comme sur la glace et à chaque instant on se cogne la tète contre la paroi supérieure.

Enfin, on arrive à un endroit où le plafond du couloir s'élève tout d'un coup à huit mètres de haut. Comme il y a longtemps que l'on marche par un trou de souris, cette élévation parait colossale et la vo&te qui se trouve sur nos têtes semble être à perte de vue.

On a le choix alors entre deux chemins ; l'un, horizontal et toujours étroit» conduit à une salle voûtée que Ton appelle, je ne sais pourquoi, la chambre de la reine; l'autre s'élevant encore, mène à la grande salle où se trouve le sarcophage de Chéops.

Nous prenons ce dernier conduit ; mais pour le suivre, il faut faire quelques mètres sur une rainure très-étroite^ fort en pente, glissante et à fleur de mur ; elle supportait autrefois les dalles destinées à cacher l'entrée du tombeau.

Bref, à force de monter, on se trouve en face d'un mur tout droit dans lequel on a creusé quelques trous pour qu'à l'aide des pieds et des mains on puisse le gravir et arriver à cinq chambres basses et superposées, faites, à ce qu'on suppose, pour diminuer le poids du plafond de la grande salle qui est dessous. Au bas du mur, est un trou dans lequel on s'enflle en rampant et qui mène au vaste eppace où se trouve le tombeau du roi.

Là les Arabes nous assourdissent de leurs cris de joie. Nous sommes près de vingt individus dans cet endroit non aéré et il fait une chaleur suffocante.

Le tombeau n'a rien de curieux, c'est une auge en granit. Il est vide.

Nous nous empressons de revenir sur nos pas et nous arrivons au grand jour, ruisselants de sueur.

Je m'aperçois alors, trop tard, hélas ! que mon troisième Arabe,le brave Ali,alagale bédouine. Voilà une heure que je lui donne la main.

C'est le moment de la distribution des bakchichs et j'ai l'imprudence de faire le généreux avec Abdallah qui a gravi en cinq minutes la seconde pyramide; je lui avais promis cinq francs, je lui en donne dix. Il parait dans le ravissement, mais les autres qui avaient reçu sans rien dire des étrennes plus modestes se mettent à gémir, à supplier^ à demander encore. Je suis obligé de leur dire des gros mots en arabe. Ils se calment, mais ne s'en vont pas et me gardent à vue.

Nous nous mettons à déjeuner ; un vieil Arabe nous apporte du café exquis. Pendant ce temps, les autres sont là, groupés sur des blocs de pierre, et chaque fois que je les regarde ils prennent des airs à faire pitié. Ah ! décidément, je me repens d'avoir gâté les prix ! Tout allait si bien jusque-là.

Le repas âni , nous remontons à âne, toujours escortés par les Bédouins, qui cherchent à

m'attendrir. Mais ils en sont pour leurs frais.

Ils nous proposent de nous faire prendre le chemin direct pour aller au Kaire, se chargeant de nous porter nous et nos ânes dans les endroits inondés. La proposition nous tente et nous acceptons.

En longeant les trois grandes pyramides flanquées de plusieurs autres petites, nous arrivons devant le sphinx gigantesque taillé dans le rocher même. Malgré les mutilations du temps et des hommes, il fait encore une grande impression, et sa face haute comme quatre individus superposés a conservé un caractère grandiose.

Après quelques moments de contemplation, nous nous apprêtons à visiter les nombreuses tombes qui nous entourent ; il y en a de creusées dans le roc, d'autres sontenfouies sous le sable, presque toutes ont de larges puits au fond desquels sont placées les momies dans des chambres sépulcrales. Plusieurs de ces tombes sont fouillées activement par les ordres de Mariette-Bey.

Mais notre imbécile de drogman nous déclare qu'on ne voit rien du tout que du sable et des rochers. Assez bêtement nous nous laissons entraîner du côté du Kaire sans visiter aucun tombeau.

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