FANTASIA
5 décembre.
La ville a un air de fête inaccoutumé ; partout on prépare des illuminations pour le soir; on pavoise, et au loin des salves d*artillerie reten-i tissent. Je demande la cause de cette grande liesse et on me répond :
— La fantasia !
Voilà qui est très-bien. Mais en l'honneur de quoi, la fantasia ?
Je continue mes interrogations. Un barbarin qui place des verres de couleur, m'apprend que tous ces préparatifs ont lieu en l'honneur de la naissance d'un âls du vice-roi , ou en l'honneur
de son mariage, ou de sa circoncision ou de
sa mort ; il ne peut trop préciser.
Le plus clair de l'affaire, c'est que le peuple se réjouit sans savoir pourquoi et qu'il n'a aucune idée de ce qui le rend si content.
A neuf heures, je quitte le Kaire pour me rendre à Alexandrie, au-devant de Georges D..., qui arrive de France et me donne des nouvelles fraîches.
6 décembre.
Je fais avec Georges des promenades pittoresques à travers les quartiers arabes d'Alexandrie. Après déjeuner, nous allons nous promener le long du canal Mamouhdieh, bordé par les charmantes villas des riches Levantins. Les aspects en sont délicieux et le confortable euro" péen est venu s'ajouter à la beauté de la végétation africaine , pour produire un ensemble saisissant.
Nous revenons en passant contre la colonne dite de Pompée, monument isolé sur un monticule de débris, et après avoir traversé le cimetière arabe, vaste nécropole de tombeaux blanchis, nous rentrons à la nuit.
A Alexandrie il y a deux théâtres d'opéras italiens ; en revanche au Kaire, il n'y en a pas un seul. Je me rends ce soir au théâtre Rossini, ou l'on joue le ballo in Maschera, de Verdi.
L'orchestre n'est pas très-juste ; les voix sont bonnes, surtout celles des choristes; la pièce
n'est pas assez étudiée. Le public est bruyant comme en Italie ; dans les loges , les toilettes des dames sont éblouissantes.
7 déeembre.
Nous partons pour le Eaire. C'est la cinquième fois que je fais ce trajet ; je commence à être blasé sur ses beautés. Georges, qui voit avec ses
yeux de peintre, est émerveillé quand il ne
dort pas.
Entre Benah et le Eaire, le train se ralentit et nous remarquons que l'on ramasse sur les bords de la voie les débris d'un convoi, qui par suite de quelque accident a été broyé. Qu'est-ce qui a causé cette catastrophe ? On ne sait pas et on ne s'en inquiète pas.
— Dieu l'a voulu !
C'est là tout ce qu'on peut obtenir en fait de renseignement.
L'hôtel Royal, où je retourne, est plein comme un œuf. On nous installe dans l'appartement de la propriétaire de l'hôtel, M°^' Roland, qui va se nicher je ne sais où. Au-dessus d'une de nos chambres , il y a en guise de plafond une toile tendue et peinte ; des légions de rats y ont élu domicile et, trottinant sur cette sorte de tam-