LES SOUHAITS
bonr^ ils nous font toute la nuit un tapage infernal.
Décidé à faire un voyage dans la haute Egypte, je vais retenir une place à bord du bateau à vapeur qui doit remonter le Nil prochainement. Le bey, directeur de l'arsenal, en me remettant mon billet, m'accable d'une foule de compliments qu'il me fait traduire mot à mot ; c'est un vrai spécimen de littérature arabe.
— Que votre voyage soit heureux, me dit-il ; que vous ayez le plus grand plaisir qu'on puisse désirer ; que le vent vous soit propice, les sources fraîches et le ciel clément, etc., etc., etc. Que vous emmeniez avec vous une jeune et jolie femme qui charme les loisirs de la traversée et vous procure les jouissances des bienheureux.
Là-dessus je lui déclare que j'ai l'habitude de voyager seul, mais que je ne réponds pas de ce qui pourra arriver, si dans mon excursion je rencontre quelque belle Nubienne.
À ces mots, il fait la grimace et me dit en riant que les Nubiennes sont laides.
Je trouve ce bey assez folâtre.
8 décembre.
Promenades à travers le Eaire. Sur la place Roumeyleh, nous trouvons une masse de bateleurs qui font des tours fort peu intéressants , mais le public est très-curieux à étudier. Georges, qui veut dessiner tout ce qui l'entoure, est ahuri de ce qu'il voit ; il essaie pourtant quelques croquis.
A la tombée de la nuit, nous tentons de nous perdre dans les ruelles bizarres, étroites et contournées qui donnent sur le Mousky ; mais il n'y a pas moyen ; presque toutes aboutissent à des impasses et il nous faut retourner sur nos pas, au milieu des populations qui nous regardent passer avec de grands yeux ; tous paraissent étonnés de voir des Européens dans leurs quartiers à pareille heure.
Dans la journée , les rues étaient remplies de soldats habillés en spahis , fort beaux hommes du reste, et qui avaient dû recevoir quelque paye extraordinaire, peut-être à cause des fêtes d'il y a trois jours.
Ils faisaient pour la plupart emplette de tarbouches rouges à la nouvelle mode en forme de chapeaux chinois. Si tous les soldats égyptiens emploient leur solde à s'équiper , il me semble que c'est un assez bon usage pour les finances du vice-roi.
9 décembre.
Visite au musée de Boulak.
Mariette-Bey, en l'organisant, a eu une trèsbonne idée, qui consiste à indiquer pour chaque objet antique sa provenance , les circonstances dans lesquelles il a été trouvé et, quand on le peut, Tépoque à laquelle il remonte. De cette manière , chaque fragment a son intérêt et son enseignement. Tant que les musées d'antiquités ne suivront pas cette méthode, ils n'apprendront jamais rien aux visiteurs, tandis que le musée égyptien de Boulak est intéressant et attachant dans toutes ses parties.
On Ta divisé autant que possible en monuments religieux, historiques et civils. J'ai déjà parlé de ce qu'on apprend en considérant avec attention la suite des dieux de l'ancienne Egypte. L'inspection des objets historiques n'est pas moins intéressante.
Avant la découverte admirable de Champollion, qui sut dérober aux sphinx impénétrables des bords du Nil les secrets de leurs hiérogly-
LE MCSÉE. 125
* phes muets et symboliques, on ne connaissait l'histoire des Egyptiens que par ce qu'en avaient dit les auteurs grecs et latins, et aussi par ce que la Bible rapporte presque à chaque chapitre au sujet des Pharaons. On avait, par conséquent, cherché à mettre les ouvrages profanes d'accord avec les textes saints, et, traitant de fable tout ce qui de près ou de loin pouvait contredire la tradition hébraïque, on avait fait bon marché du travail de certains historiens, qui avaient pourtant puisé leurs renseignements aux sources les plus sûres.
Puis sont venus les égyptologues, qui ont trouvé des pages d'histoire sur chaque mur des temples, qui ont lu des dates dans chaque tombeau, sur chaque statue, sur les plus minces fragments, sur les sphinx, sur les obélisques ; ; renseignements précieux qui ne se contredisent jamais, et viennent avec unanimité se donner raison les uns aux autres.
|- On a pu voir alors quels avaient été les écri-
|, vains digne de foi et ceux que l'ignorance ou
; certain parti pris avaient éloignés de la vérité.
l ( Disons-le tout de suite, toute la partie histo- I rique de la Bible se trouve parfaitement (^ 'accord } avec les monuments ; on retrouve sur ces der-
niers la preuve de ce que racontent les saints livres sur la venue en Egypte d'Abraham, de Joseph, de Jacob, etc. On peut avec un examen attentif des hiéroglyphes, reconstruire l'histoire de la captivité des Juifs et de leur délivrance par Moïse, élevé par la fille du Pharaon comme un prince du sang. On voit à Karnac le portrait de Roboam fait pris'onnier par Shechonk (Sesak de la Bible, Sesonchis de Manéthon). L'étude des mœurs égyptiennes peut même servir à expliquer certains passages hébraïques qui paraissent surprenants et incompréhensibles au point qu'on en a fait des miracles^ tandis que de pareilles actions se trouvent à chaque instant relatées d'une manière très-naturelle dans les anecdotes égyptiennes.
Il va sans dire que cette corrélation si remarquable des faits ne peut arriver qu'à une identité approximative en ce qui concerne les dates et qu'il est difficile, sous ce rapport, de faire coïncider les textes égyptiens d'une manière parfaite avec la Bible, qui ne nous donne que des renseignements contradictoires entre eux sur la durée de la période des Juges et par suite sur l'époque qui vit Moïse se mettre à la tête du peuple hébreu.
-Mais récart est encore plus grand dès qu'on veut déterminer l'apparition de Thomme sur la terre. Avec l'Ecriture sainte, quelque effort que l'on fasse pour allonger les divisions du temps, on ne peut placer Adam que 4,000 ans avant J-C, tandis que l'établissement des premières dynasties égyptiennes remonte à 5,000 au moins avant notre ère. Et il n'y a pas à invoquer contre ce résultat la falsification des textes et les erreurs des copistes ; c'est le granit qui parle ! Chaque pierre est en quelque sorte un témoin de ce qui s'est passé à l'époque où on Ta édifiée , et si le nom des rois , la date de leur règne ne venaient certifier de la justesse des calculs, le style, l'orthographe, la perfection ou l'imperfection des caractères emblématiques pourraient aux yeux des savants exercés apporter de nouvelles preuves.
Chacun sait que Manéthon, prêtre égyptien d'une grande instruction, fut chargé par les Ptolémées de dresser une liste des dynasties du pays. Malheureusement cette liste ne nous est parvenue que par l'intermédiaire d'autres écrivains ; aussi^ avant que l'étude des monuments soit venue lui donner la consécration de vérité qu'elle mérite, on la considérait généralement
comme exagérée. Mais depais la découverte de CbampoIIion^ non seulement on Ta reconnue exacte en tous ses points, non seulement on a constaté que des dynasties qu'on avait supposé contemporaines ont été réellement subséquentes, mais encore chaque fouille fait surgir le nom d'un roi inconnu que Manéthon ou ses copistes ont dédaigné et qui trouvant sa place entre son prédécesseur et son successeur, recule de toute la longueur de son règne Tépoque de la fondation du trône des Pharaons.
Il y a plus, c'est que les historiens grecs, d'accord avec les monuments, nous montrent dès les premières dynasties la civilisation égyptienne à son apogée. Or, il n'est pas probable qu'avec Menés, le premier roi, la science infuse soit arrivée tout d'une pièce aux sages de l'époque; et, sans entrer dans le calcul fabuleux d'Hérodote^ qui a pu facilement se tromper puisqu'il supputait les générations d'hommes, ce qui est trèsvariable, on peut admettre avant Menés un temps assez long qui a permis à l'intelligence humaine de se développer et de trouver les sciences que les prêtres égyptiens possédaient au début de leur histoire. La tradition du pays vient en aide à cette hypothèse ; elle nous dit qu'avant les rois,
les dieux ont régné sur l'Egypte, et Ton peut comprendre que des hommes intelligents et généreux comme Toth , Osisis , Chons , etc. , aient par leur sagesse et les services qu'ils ont rendus, mérité d'être considérés comme des incarnations de la divinité»
Je ne sais pourquoi des esprits timorés ont été effrayés pour les croyances chrétiennes de cette discordance qui existe entre la Bible et l'histoire des Pharaons. Il me semble qu'au lieu de repousser l'évidence et de nier des preuves palpables on ferait mieux d'agir avec les égyptologues comme on a fait avec les astronomes et les géologues : se mettre d'accord en donnant aux textes saints une interprétation plus en rapport avec les sciences modernes.
Du reste, les intérêts de tous, savants et théologiens, sont entre bonnes mains avec Mariette- Bey,qui est, dans ses découvertes, d'une prudence exemplaire que bien des écrivains devraient imiter ; aussi malgré toutes les preuves de certitude dont ses livres fourmillent, il n'ose donner des chiffres exacts qu'au commencement de la XXVI"« dynastie (665 ans avant J-C), et tout en établissant des dates probables, qui pour tout autre savant seraient des preuves irrévocables.
130 CROQUIS tOTPTIENS.
il admet qu'on puisse douter de toutes ses assertions. Cette réserve ne peut qu'être louée, et c'est en agissant ainsi, que Ton marche d'une manière certaine à la vérité absolue.
10 décembre.
En me promenant par la ville, je vois un montreur de>singes savants. Les bêtes sont fort bien dressées et n'ont pas cet air maladif que prennent ces animaux quand ils viennent en France, où le froid les rend poitrinaires. Le saltimbanque a aussi des serpents; comme les anciens psylles des Pharaons, il les rend à volonté immobiles comme des baguettes ; les singes ont grand' peur de ces reptiles, ce qui leur fait faire des cabrioles fort amusantes. Tout le temps des exercices, l'homme chante une sorte de mélopée dont les paroles changent selon ce qu'il veut faire faire à ces bêtes et dont l'air se réduit à ceci :
A trois heures, je prends congé de Georges et de M... (qui est aussi venu au Kaire pour pren-
dre des vues orientales), et je m*embarque pour remonter le Nil sur le Férus, bateau du viceroi.
Tous les préparatifs sont faits pour recevoir une cinquantaine de passagers ; l'équipage est nombreux, les vivres sont abondants, les domestiques forment un peuple ; il y a un docteur et un drogman qui doit servir d'interprète dans toutes les langues, et au bout du compte nous sommes neuf passagers pour tout cet attirail. Aussi nous allons mener un train de prince.
Il 7 a à bord un Grec, une Grecque, un Turc, un Egyptien , un Prussien , un Bavarois , un Anglais, une Anglaise et un Français. Tous ces gens savent quelques mots de français, de sorte que cette langue sert de monnaie courante pour l'échange des idées. Je dois constater que je suis assez content de cela, car j'ai de bonnes raisons pour parler mieux français qu'arabe, allemand, anglais ou grec.
Les domestiques aussi parlent français et^ à tout prendre, il n'y a que le drogman qui ne comprenne pas cette langue.
Dans le salon se trouve un piano ; comme le drogman, il a toutes les peines du monde à se faire entendre ; la moitié des notes ne donne