LE NIL
15 décembre.
En passant devant Gaou, gros village situé sur la rive droite, on nous raconte qu'il y a huit mois les habitants de plusieurs bourgades tentèrent de massacrer et de dévaliser des commerçants grecs et arméniens qui voyageaient dans une dahabieh. Grâce à une résistance énergique, les voyageurs eurent la vie sauve. Ils allèrent se plaindre à leurs consuls d'abord , au vice-roi ensuite. Ismaïl-Pacha accueillit fort bien leur réclamation , les combla d'indemnités formidables, de vraies fortunes, et, marchant à la tête de ses troupes, alla châtier les brigands du Nil. Seulement, pour être plus sûr de n'en pas laisser échapper un seul, il fit établir de l'artillerie sur la montagne qui domine le pays et fit bombarder les bourgades. Dix villages furent rasés ainsi et l'on évalue à cinq cents le nombre des victimes de ce châtiment à la turque.
Les bords du fleuve présentent presque toujours les mêmes aspects ; quand on se rapproche des chaînes de montagnes, on les voit perforées de grottes tumulaires, et de temps à autre des villages apparaissent^ dressant au-dessus des grands arbres leurs pigeonniers monumentaux en forme de pylônes osiriens. Le long du rivage, des femmes aux longs vêtements sombres viennent remplir des cruches élégantes, qu'elles chargent sur la tête avec beaucoup d'adresse et de grâce ; des hommes presque nus remontent l'eau dans les canaux d'arrosage au moyen d'un petit sceau en cuir , suspendu par une tige de bois à une longue bascule en palmier, laquelle est à son autre extrémité munie d'un tampon de terre glaise faisant contrepoids. Des vols nombreux de pélicans , de cigognes , de hérons gris, de flamands roses, d'ibis blancs et des nuages de pigeons passent sur njs têtes, et obscurcissant l'air, viennent rompre la monotonie implacable de ce ciel éblouissant. Nous croisons souvent de larges radeaux formés avec des vases en terre cuite, liés ensemble, le goulot en rair,ce qui constitue un moyen très-ingénieux et fort économique de transporter ces grandes amphores depuis Queneh jusqu'au Kaire.
GIRGEH. 157
Nous arrivons dans l'après-midi à Girgeh, mais nous n'aurons pas le temps d'aller visiter les ruines d'Abydos, qui sont assez éloignées dans les terres.
Girgeh a été récemment coupée en deux par le fleuve ; une partie a été emportée et submergée, l'autre est restée en place, laissant voir au navigateur ses maisons éventrées, ses minarets chancelants , ses mosquées aux ogives coupées , aux colonnades tranchées et interrompues, le tout suspendu sur le haut de la berge, dans un équilibre inquiétant.
Nous trouvons les habitants endimanchés, car c'est vendredi, jour de repos pour les Orientaux. Les turbans sont propres et les longs vêtements paraissent neufs. La race est grande et le type énergique. Tous ces gaillards sont accroupis en longues files le long des murs et fument leurs chibouks.
Dans ces villes, les Européens produisent toujours un certain efiet de terreur et de respect ; les indigènes ne savent jamais s'ils ont affaire à un simple particulier ou à un prince du sang, et, pour plus de sûreté, ils se font polis et se lèvent à notre passage en portant la main à leur bouche et à leur front.
On nous fait visiter une église copte , . ce qui est une rareté. J'y ai trouvé beaucoup d'images de la Vierge et des saints^ surtout des saints anges. Je n'y ai pas vu une seule représentation du Christ. Les Coptes disent la messe, mais ont pris beaucoup de cérémonies et d'usages aux musulmans. On nous montre des Bibles coptes ; on sait que ce langage n'est plus compris que de quelques savants et est identique avec l'ancien égyptien; c'est là la découverte qu'a faite Champollion et qui a donné la clef des hiéroglyphes.
Nous demandons s'il y a quelques jolis jardins h visiter dans les environs. Alors on nous mène d'un air assez solennel au jardin du consul américain, qui est un gros Copte à la figure réjouie, lequel ne sait pas un mot d'anglais ni d'espagnol. Il nous fait entrer dans un vaste enclos où il a planté des arbres fruitiers et des palmiers qui ont bien deux pieds de haut. Comme nous sommes entre les mains du propriétaire, il nous faut parcourir dans tous les sens ce terrain insignifiant ; le digne consul veut même nous faire reposer sur des chaises au gros soleil ; nous nous excusons de notre mieux et nous nous re-