IB6EH
tirons au plus vite, formant le projet de revenir quand les arbres auront un peu plus d'ombre , dans quatre- vingt dix ans par exemple.
J'ai une lettre à mettre à la poste. Notre drogman s'informe et nous dirige du côté du bureau. Après avoir parcouru la ville dans toute sa longueur, nous quittons peu à peu les quartiers populeux , nous traversons les faubourgs , nous entrons dans la campagne et nous commençons à croire qu'on nous a mal renseignés.
Le drogman demande de nouveau et on lui indiqué encore la direction du désert ; c'est inquiétant, mais nous allons toujours, le drogman en tète, nous ensuite^ puis de nombreux mendiants qui nous suivent en demandant des bakchichs, puis enfin les curieux de l'endroit, qui n'ont rien à faire parce que c'est vendredi et qui forment cortège derrière nous.
Nous marchons en tournant le dos à la ville et de temps en temps nous nous arrêtons pour demander à notre suite si nous sommes bien toujours dans le chemin du bureau de poste ; la foule alors fait des signes de tète affirmatifs , étend les bras du côté de la plaine, et nous nous remettons en marche.
160 CBOQUIS ÉGTFTIENS.
Enfin on nous montre un petit mur en ruine , d'un mètre d'élévation, qui forme comme un bastion au milieu des champs. Derrière le tnur il y a deux hommes accroupis. C'est là le bureau de la poste de Girgeh.
Le drogman donne la lettre à un de ces hommes. L'employé la soupèse dans sa main^ déclare qu'elle est très-lourde et demande un nombre indéfini de piastres pour l'afiranchir ; mais comme il voit qu'on les lui donne sans hésiter , il la soupèse de nouveau, la trouve plus pesante qu'il n'avait pensé et demande encore de l'argent ; pour nous, nous la croyons sutesamment afiranchie ; alors l'employé demande un bakchich, qu'on lui accorde pour tout terminer; puis, cachant la missive sous ses haillons, il reprend sa pose de chimpanzé en assurant que la lettre partira prochainement.
Je ne suis pas fâché d'avoir vu comment on met sa correspondance à la poste dans la Haute- Egypte, Il paraît que ce spectacle n'a pas intéressé que moi, car une population considérable s'est ramassée autour de nous et je vois bien que cet acte hardi de faire afiranchir une lettre a pris aux yeux des habitants les proportions d'ûh événement.
GIRGEH. 161
Après le dîner, je vais encore avec M. S..., Tofficier prussien, faire une excursion dans les rues au milieu de l'obscurité. De rares lanternes éclairent quelques magasins et le plus souvent nous marchons à tâtons, écrasant les pieds des gens qui dorment le long des murs.
En passant devant une porte ouverte, j'entends parler français, je me souviens alors que j'ai une lettre de recommandation pour un M. Frédéric B.... J'entre, mon pli à la main, et le monsieur auquel je m'adresse est justement celui que je cherche. Après nous avoir fait prendre le café obligatoire, notre hôte nous offre de visiter sa maison, construite à l'arabe, c'est-àdire très-peu construite ; elle est peuplée d'énormes scorpions blancs, dont la piqûre est mortelle, si l'on n'y met tout de suite de l'ammoniaque; aussi il faut toujours avoir soin , quand on veut s'asseoir, de secouer le siège que l'on prend et de faire du bruit de temps en temps, pour faire fuir ces désagréables voisins.
16 décembre.
On nous montre sur les bords du Nil un saint qui est à la même place depuis quarante ans ; c'est une sorte de fakir tout nu qui est entouré de la plus grande vénération. Tous les bateliers qui passent s'arrêtent d'ordinaire pour aller lui baiser la main ; quand ils veulent éviter de lui rendre cet hommage et poursuivre leur route sans débarquer, il fait naître sous leurs bateaux des écueils de sable qui les font arrêter malgré eux.
C'est ce qui nous est arrivé ; nous avons voulu aller tout droit sans descendre à terre, et aussitôt le bateau a reçu des secousses terribles qui ont failli le briser ; mais malgré les efforts de notre timonier musulman pour nous faire ensabler, notre machiniste, qui est Grec, a eu le dessus et nous avons continué notre voyage sans encombre, ce qui n'a pas empêché les gens de l'équipage de crier au miracle.
QTrEn:EH. 163
A trois heures nous arrivons en vue de Queneh. Des ânes sans étriers et sans bride nous y portent. Nous visitons des fabriques de poteries ; tous les ouvriers sont des enfants, fort adroits du reste. Les rues sont pleines de militaires et de cavas surchargés d'énormes pistolets qui leur sortent du ventre et de grands cim'eterres qui leur pendent aux jambes. Nous trouvons beaucoup de femmes non voilées, vêtues de gazes bleues, jaunes, roses et vertes ; elles sont couvertes de bijoux faux et presque toutes sont vieilles et laides à faire peur. Ce sont les débris des anciennes courtisanes duKaire, qui, je ne sais plus
à quelle époque, ont été exilées dans la Haute- Egypte; on ne tolère plus dans la capitale que
les danseuses mâles ou ^plutôt les danseurs
habillés en femmes; la nouvelle morale turque
le veut ainsi.
De retour au bateau, les âniers nous deman-
dent des bakchichs, cela va sans dire; mais
comme ils ne sont jamais satisfaits, on finit
toujours par leur flanquer des coups, et ils ne
vous remercient que quand on leur a distribué
autant de calottes que d*étrennes.
164 CBOQUIS ÉGYPTIENS.
17 décembre.
Ce matin nous avons traversé le fleuve de bonne heure, pour aller visiter les ruines de Denderah (^ancienne Tentyris), qui se trouvent sur la rive occidentale à une heure du rivage.
On ne tarde pas à voir dans les champs de hauts monticules composés des débris des villes qui se sont superposée^ là et qui ne sont plus représentées que par des monceaux énormes de briques cassées, de poussière et de fragments de poteries. Les temples splendides qu'on y a trouvés étaient eux-mêmes couverts de plusieurs mètres de ces ruines tassées, et l'on n'apas encore terminé les travaux de déblai qui mettent à jour les richesses archéologiques de Denderah.
On passe d'abord sous un superbe pylône, sorte d'arc de triomphe, couvert d'hiéroglyphes ; puis, cent pas plus loin, on franchit une autre porte en haut de laquelle nous lisons une inscription grecque en l'honneur de César, qu'on appelle fils des dieux. En suivant l'axe de ce second pylône, on arrive â un fort joli petit temple dédié
DENDSRAH. 165
à Isis et tout couvert intérieurement et extérieurement de sculptures allégoriques.
Tout à côté est le grand temple de la déesse Athor, un des plus beaux qui existent en Egypte. Il se compose de nombreuses chambres spacieuses , communiquant et menant toutes au sanctuaire ou naos, qui malgré ses dimensions est pour ainsi dire isolé au milieu du temple. Aux étages supérieurs il y a des chambres moins grandes, dont les plafonds sculptés sont fort curieux; ils représentent des femmes colossales et contournées, dont les jambes, le corps et les bras étendus^ allongés, amincis, comme s'ils avaient passé au laminoir, servent de corniches et font presque tout le tour de la salle ; au centre du plafond ont voit taillé en haut-relief le corps fort bien fait d'une femme qui paraît nager dans l'air ; ces divinités qui planent ainsi sur nos têtes figurent la déesse Neith, l'image du ciel.
Dans cet édifice tout est sculpté, il n'y a pas un escalier, un couloir, un vestibule qui ne soit CQuvert de scènes intéressantes représentant les dieux et les rois de l'Egypte ; ces tableaux sont toujours accompagnés d'inscriptions hiéroglyphiques qui expliquent dans les plus
166 CROQUIS ÉGTPTIEMS.
grands détails tout ce que l'artiste a youIu figurer.
La partie la plus belle de ce temple énorme, c'est le pronaos ou vestibule principal. Vingtquatre colonnes monstrueuses de dix-huit mètres de haut, couvertes de bas-reliefs, en supportent Timmense plafond, qui représente tout un zodiaque. Les chapiteaux de ces colonnes sont formés de quatre têtes ^e femmes accouplées oreille contre oreille ; à une époque postérieure on les a mutilées, martelées et grattées avec un soin étonnant. Tous les plafonds ont été peints, mais il ne reste plus de traces de couleurs que dans quelques parties ; le plus souvent ils sont couverts d'un semis d'étoiles.
A côté de cet imposant édifice^ se trouve un autre temple presque enfoui sous les décombres ; les chapiteaux des colonnes qui l'entourent reproduisent l'image de Typhon, le méchant frère d'Osiris. A l'intérieur on trouve indéfiniment représentée la scène d'Athor, la viergemère, allaitant Horus, le sauveur des hommes ; les Grecs et quelques savants après eux ont cru y voir Vénus et l'Amour.
Ces monuments n'ont pas été le moins du monde endommagés par le temps, et s'ils n'a-