LUXOR
sous ces cahutes, et Ton peut comparer les Arabes, qui collent leurs cabanes de terre glaise contre les fleurs de lotus des corniches, aux hirondelles qu'on voit nicher dans les sculptures des palais.
La nuit nous surprend dans les ruines. Nous revenons à tâtons, nous heurtant à chaque pas contre des dieux de granit ou contre des colosses royaux dont on ne voit que les têtes hautes comme des maisons et dont les corps gigantesques sont cachés dans les profondeurs des sables.
18 décembre.
Nous venons de faire une course fatigante qui nous apris la journée entière.
Après avoir traversé le Nil ou plutôt le bras du Nil qui sépare Luxor de ce qu'on appelle Tlle- Basse, nous avons enfourché des baudets et franchi presque à la nage l'autre bras du fleuve.
Mon ânier s'appelle Saïd. C'est un gaillard de quinze ans, à la peau chocolat, à la âgare âne, distinguée, et dont les yeux vifs pétillent d'intelligence. Il parle l'anglais comme lord Palmerston et ne sait du français que ces deux mots : « Très-bien ! » ce qui le gêne un peu pour exprimer dans cette langue des idées variées. J'en suis quitte pour me servir de la langue d'Albion, que je finis par parler passablement, à ce que m'assure mon donheyman. Ce garçon qui court après les baudets montés par les touristes est le fils d'un paysan des environs, — peut-être
un descendant de Ramsès II, auquel il ressemble. — A force de louer son âne aux Anglais, il
a ramassé de quoi ^avoir un beau nègre qui, à
son tour et grâce aux bakchichs, a pu acheter un bel âne ; si bien que maître et esclave font le même métier de compagnie.
Nos baudets sont assez vigoureux et nous ne tardons pas à arriver aux ruines du temple de Quournah, qui a été construit par Ramsès 1®' et fini par Ramsès IL le grand Sésostris des Grecs (XIX°*<^ dynastie). Disons en passant que les anciens auteurs ont mis sur le compte de Sésostris la plupart des grandes entreprises des Pharaons de son époque (1,500 ans ayant J-C).
Il y avait des pylônes superbes qu'on ne voit pas et des allées de sphinx qui n'existent plus. Un magnifique portique formé de colonnes simulant des faisceaux de lotus, précède le temple, qui se compose d'une grande salle intérieure à colonnades, de chambres latérales et d'un sanctuaire.
- Les sculptures qui couvrent les murs et les piliers sont d'une grande élégance et d'un dessin très-pur; mais ce sont toujours les mêmes scènes, qui faisaient, à ce qu'il parait, le bonheur des peintres officiels des anciennes dynasties : chaque ^composition représente inexorablement un roi ou une reine offrant des présents, tantôt à un dieu, tantôt à une déesse ; les Egyptiens,
on le voit, savaient que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, et la moralité de ces représentations est que le bakchich, étant agréé avec plaisir par Ammon ou Isis, peut être déclaré d'institution divine ; et, de même que l'aumône a été sanctifiée par les religions tnodernes, de même le bakchich est le fond de tous les sujets religieux des vieux temples.
Quant aux artistes qui imaginaient ces tableaux,ils se seraient cru perdus et peut-être damnés s'ils n'avaient donné à leurs personnages une tournure raide et des mouvements de bras qui pour la grâce rappellent les beaux- gestes de Guignol et de Polichinelle.
Ces considérations n'ôtent rien du reste à la grandeur et à la beauté du monument.
Après avoir admiré cet imposant édifice, nous nous dirigeons du côté des grandes montagnes de la chaîne Libyque et nous engageons dans la vallée sauvage où se trouvent les tombeaux des rois.
Peu à peu les rochers s'élèvent et se rapprochent ; ils finissent par former de gigantesques murailles qui protègent contre les profanateurs les restes des monarques de Thèbes. Le lieu ne pouvait être mieux choisi ; grandiose et retiré,
il convient parfaitement à la destination qu'on
lui a donnée, et l'on ne peut se défendre d'une
impression singulière en entrant dans cet
' immense sanctuaire funèbre, créé par la nature.
On comprend alors et l'on accepte comme réelles toutes les superstitions des anciens au sujet de leurs morts. En passant devant ces ouvertures béantes creusées dans le roc et q&^ conduisent aux sarcophages royaux, on s'attend à des apparitions étranges. On trouverait tout naturel de voir sortir d'un de ces antres noirs Anubis^ à tète de chacal, le gardien des tombeaux, escorté des divinités mortuaires qui doivent veiller à la conservation du cadavre jusqu'à sa résurrection complète.
Que dirions-nous, si tout d'un coup nous rencontrions des génies funéraires à tête d'homme comme Amset, à tête de singe comme Hapi, ou d'épervier comme Tianmoutef? Pourquoi ne verrions-nous pas voltiger autour de nous les scarabées ailés, emblème de Tàme qui se sépare du corps 1 Peut-être qu'au détour du chemin, Thma, la déesse à la face d'or lumineux, la déesse de justice et de vérité, qui apprécie la
vie des défunts va nous apparaître! Et ce
vautour monstrueux qui plane sur nos têtes est
sans doate la déesse Khou, aux ailes étendues, Qae sais-je ? je sens qu'une mystique terreur m'envahit et m'oppresse....
Nous pénétrons dans une de ces vastes ouvertures. Un escalier très-raide nous plonge tout de suite dans les ténèbres. Alors on allume des bougies et l'on parcourt un large couloir en pente entièrement orné de bas-reliefs peints, dont les couleurs se sont admirablement conservées ; puis on trouve un autre escalier qui descend entre deux rangées de peintures allégoriques, entourées d'hiéroglyphes, et conduit à un nouveau corridor de belle dimension . Ce corridor, fort bien ornementé, aboutit à une salle peinte de sujets représentant le passage de l'âme du roi dans l'autre monde! Quel voyage fatigant on lui fait'faire, à cette âme errante ! Que d'épreuves, que de jugements elle a à subir ! Ah! vraiment, si les rois des nobles dynasties avaient la vie douce, ils n'avaient qu'à bien se préparer au travail pénible qui les attendait après leur mort.
Un cartouche incessamment répété sur les murs nous apprend que nous sommes dans le tombeau du grand Sésostris.
Lorsque Belzoni découvrit cet hypogée funéraire, il trouva que le souterrain s'arrêtait là.
Pas la moindre fissure dans les parois ; pas la moindre interruption dans les peintures. Un puits, facile à découvrir, creusé dans la salle , semblait devoir receler le tombeau du roi, mais ne servait qu'à dérouter les fouilles que devaient tôt ou tard entreprendre les profanateurs.
Belzoni ne se laissa pas arrêter par ces apparences et , sondant les murs de la chambre , il trouva sur la paroi du fond un endroit sonore qu'il fit entailler et percer; il put ainsi découvrir une nouvelle suite de salles et de galeries.
Après avoir franchi la tranchée pratiquée par Belzoni, on se trouve dans une vaste salle ornée de piliers carrés et décorée de peintures en relief, d'une fraîcheur incroyable. On y voit, entre autres sujets, un fort beau groupe: Sésostris est présenté à Osiris et à la déesse Athor par le jeune Horus.
Puis on descend quelques marches taillées dans un coin et l'on entre dans une autre chambre , qui a cela de particulier que les hiéroglyphes et les tableaux qui devaient l'orner Sont seulement- esquissés au ^trait d'une manière vigoureuse. Il est probable que le temps ayant manqué, le sculpteur et le peintre ont dû abandonner cet ouvrage incomplet ; on sait en efiet
que, dès ravènement d'un monarque au trône , on s'occupait de creuser sa tombe, et que cette dernière demeure était d'autant plus avancée dans la montagne et plus riche d'ornementations que le règne du roi avait été plus long. Il faut croire qu'à la mort de Ramsès II, on fut obligé de terminer rapidement cet ouvrage commencé sur de trop vastes proportions.
Cette chambre inachevée conduit à une autre, parfaitement finie et qui aboutit elle-même à une salle, la plus grande et la plus belle de toutes , dont la colonnade majestueuse donne accès sur une nef transversale immense, et surmontée d'une voûte excessivement hardie d'aspect. Cette voûte, comme celle des cathédrales gothiques , est chargée d'étoiles d'or sur un fond d'azur.
Des salles latérales, fort curieuses par leurs dispositions architecturales et leurs bas-reliefs peints, entourent cet énorme espace pratiqué dans la montagne. On croirait peut-être que là se trouva le corps du roi; il n'en fut rien. A une époque de son règne, on avait préparé en cet endroit un sarcophage en granit , mais Sésostris ayant vécu plus longtemps encore , on put prolonger l'hypogée royal et laisser inoccupé le superbe tombeau de granit.
Le souterrain s'arrêtait là lorsque Belzoni le visita. Il fut obligé d'employer les sondages de nouveau et, tout près du sarcophage , il découvrit un double escalier qui était caché par le sol de la salle.
Cet escalier mène à une galerie inclinée, qui va très-avant dans les flancs du rocher et aboutit malheureusement à des éboulements qui la remplissent et barrent le passage.
Le corps du monarque est-il derrière ces éboulements ? Cette galerie a-t-elle été creusée pour dérouter les explorateurs? On ne saif.
Nous avons constaté que beaucoup d'endroits dans les chambres et dans les couloirs rendent un son retentissant quand on frappe les murs ou le sol ; on peut donc soupçonner que d'autres excavations réclament la visite des archéologues. Attendons, par conséquent, que de nouvelles découvertes viennent mettre au jour la momie de Ramsès II, et quittons nous-mêmes les ténèbres pour revenir au gros soleil , dans la vallée de Bab-el-Molouk.
Nous avons aussi visité la tombe de Memnon, ainsi nommée parce qu'elle a été creusée par Ramsès V (XX°^® dynastie). C'est une longue enfilade de galeries, de salles à colonnes et d'esca-
liers ; le tout se termine par une yaste nef^ couyerte d'un plein- cintre élevé. Les murs , les piliers, les plafonds sont, comme dans la tombe de Sésostris, surchargés de bas-reliefs peints , représentant surtout des allégories religieuses et funéraires.
Une autre tombe intéressante est celle de
Ramsès III, le fondateur de la XX"™® dynastie.
A droite et à gauche du vaste couloir qui conduit au sarcophage roj'^al, il y a des chambres qui étaient destinées, à ce qu'on pense, à recevoir les restes des principaux officiers de la maison du roi. Chacune de ces chambres est ornée de fresques rappelant les fonctions de l'officier qui devait y reposer après sa mort. On peut remarquer qu'à cette époque il n'y avait ni ministre de l'intérieur, ni ministre de la guerre, ni ministre de l'instruction publique ; mais les rois avaient autour d'eux le grand panetier, le grand cuisinier, le grand jardinier, etc., ou si l'on aime mieux, •nls avaient un ministère delà cuisine, un ministère du jardinage, un ministère de l'ameublement, etc. On comprend que les peintures qui ont trait à toutes ces branches de l'art domestique soient fort curieuses, et malgré l'imperfection du dessin et la naïveté de la com-
position, on ne se lasse pas de regarder ces reproductions, car elles donnent une idée parfaite des mœurs des anciens Egyptiens.
Une de ces chambres latérales était destinée sans doute au directeur du conservatoire de Thèbes, ou plutôt au ministre de la musique, car sur les murs on a représenté des musiciens qui jouent de la harpe. Cette scène a frappé tous les visiteurs de ces merveilles souterraines, et l'on a appelé cet hypogée : la tombe des har~ pistes ; on a trouvé, à ce qu'il parait, les artistes plus importants que le roi lui-même.
Après cette promenade dans les entrailles de la terre, nous nous sommes installés à l'abri du portique qui sert d'entrée à l'un des toçibeaux , et prosaïquement nous avons déjeuné. Pendant le dessert, j'ai fait chanter les Arabes qui se trouvaient là. Peu à peu ils se sont animés, et nous ont exécuté un véritable ballet; tous les âniers étaient sur un rang, frappant des mains en mesure, sur le rhythme des chansons mexicaines, et chantant des espèces de mélopées ; leurs corps serrés épaule contre épaule se balançaient de droite à gauche ; l'un d'eux se couvrant d'une longue melayeh, sorte de grand châle nubien que tout le monde porte ici , imita
la danse des aimées, ce qui par parenthèse rappelle beaucoup les danses espagnoles. Cette scène bruyante exécutée dans une vallée sauvage, à l'entrée d'un monument trente fois séculaire, m'a laissé un profond souvenir.
A la fin de cette fantasia, je donnai à l'un d'eux un bakchich, afin qu'il le partageât entre tous. Malheureusement, je n'avais pas réfléchi que les pièces de monnaie égyptienne ne sont pas divisibles les unes par les autres et qu'il est impossible de donner exactement la monnaie d'une pièce un peu grosse. Aussi ces hommes ne s'entendirent pas du tout sur la distribution à faire. La discussion s'engagea terrible ; ces figures arabes dont le sourire est si séduisant, avaient tout d'un coup pris, à la vue de l'argent, l'animatiorf sauvage et frémissante du tigre qui voit le sang ; les yeux lançaient des éclairs et les consonnes gutturales échappaient des bouches comme un feu d'artifice.
Mon ânier, Saïd, dont la physionomie m'avait plu à cause de sa grâce , rugissait comme une panthère.
Je fus obligé de mettre le holà, de retirer l'argent donné et de charger le drogman de faire une distribution aussi équitable que possible.
Nous entreprîmes de gravir lesimmenses murailles de rochers qui nous entouraient, et je dois ici constater le courage et l'énergie de mistriss B.... qui, avec son mari, fait toutes nos excursions et est presque toujours en tête de la caravane.
Du haut de la montagne, une vue splendide se déroule à nos yeux. Derrière nous, les gorges sauvages, escarpées et brûlantes de Bab-el-Molouk dressent leurs cimes verticales ; et sous nos pieds, à une profondeur vertigineuse, les ruines de Deïr-el-Bâhri, de Quournah, du Ramesseïon, parsèment le paysage ; dans la plaine, les deux colosses de Memnon, célèbres par la musique que fait l'un d'eux au lever du soleil ; à l'horizon , du côté du sud, la silhouette de Médinet-Abou, aux contours majestueux ; et enfiïi de l'autre côté du Nil, Karnak, Luxor et les montagnes arabiques. Tel est l'aspect que présente maintenant Thèbes aux cent portes, dont les restes couvrent un espace de quarante kilomètres carrés.
Descendant par un sentier de chèvre, nous
parcourons les ruines de Deïr-el-Bâhri , temple
funéraire élevé, il y a près de quatre mille ans,
par la reine Eatarou. Le monument est enfoui
SOUS ses propres décombres ; les chapiteaux sont à fleur de terre ; pourtant nous pouvons en rampant nous introduire dans une vaste salle à colonnes. Tout autour étaient des chambres funèbres ; je ne sais à quelle époque on a pillé ces tombeaux ; les corps des momies sont tous là, gisants pêle-mêle au milieu de leurs linceuls déchirés; on les a dépouillés de leurs bijoux et abandonné sur le sol. Aussi l'odeur de baume et de cadavre est insupportable ; on enfonce jusqu'à la cheville dans les chairs putréfiées et les bandelettes décomposées : on se butte à des crânes aux yeux railleurs, à des tibias qui font bascule et vous frappent... et ce charnier royal fait mal au cœur. Sic transit, etc.
Pendant que nous sommes en tournée sépulcrale^ nous visitons encore les catacombes d*Assassif, où le peuple était enterré. On n'y voit rien que les murs bruts des corridors infinis. Une senteur de bitume et de baume vous pénètre ; des nuages de chauve-souris circulent autour de votre tête et le vent que font leurs ailes donne froid. On s'empresse de retourner au grand air,
La journée a été terminée par une visite au Ramesseïon, palais de Ramsès II. Je ne sais pas
LE RAMESSEÏON. 183
ce que Memnon a fait aux historiens grecs et latins pour s'attirer leurs faveurs, mais il est positif que ce qu'ils ont appelé le tombeau de Memnon n'a jamais été le sien, que les colosses de Memnon représentent Aménophis III et qu'enfin le palais que nous visitons et que Strabon a appelé Memnonium, a été fait par Ramsès II ou Sésostris. Je sais bien que pour tout arranger, il y a des égyptologues qui ont imaginé que les Ramsès s'appelaient aussi Meïamoun, dont on a fait Memnon ; c'est possible, mais du reste, cela m'est complètement indifiérent.
Ce qui m'intéresse, c'est de voir la puissance qui a pu élever un palais pareil, dont les ruines grandioses font frissonner par leurs dimensions incroyables.
Des piliers représentant des lotus en boutons entourent une haute colonnade, formée de deux rangs de colonnes dont les chapiteaux reproduisent des fleurs de lotus épanouies ; pour donner plus de légèreté au plafond, formé d'assises lourdes et massives, l'architecte a eu soin de laisser un espace assez grand entre le bord du chapiteau et le couvert qui n'est soutenu ^ue par un support placé au centre de la fleur, et cette disposition fait croire que le vaste plafond, orné
d'étoiles sur fond bleu, tient en l'air comme la voûte céleste et que les colonnes ne sont là que comme une plantation de lotus sacrés. Naturellement^ tout est sculpté depuis le haut jusqu'au bas, mais les scènes reproduites sont toujours ces compositions officielles dont j'ai parlé.
Entre l'énorme pylône qui sert d'entrée, et le vaste vestibule, entouré de cariatides gigantesques en costume d'Osiris, on voit, renversé sur le sol et brisé, un colosse en granit rose, dont la tête seule a sept mètres de circonférence ; on a calculé que le bloc total de la statue pesait plus d'un million de kilogrammes. Certes, si l'on est confondu à la pensée des moyens mécaniques qu'il a fallu employer pour amener cette statue depuis les carrières de Syène jusque-là , quel sentiment d'étonnement ne doit-on pas éprouver en songeant que Cambyse, dans sa haine pour la dynastie égyptienne, a trouvé les moyens de renverser et de briser un tel colosse.
Il va sans dire que le même Cambyse a soigneusement fait gratter et marteler toutes les têtes des rois qui figurent sur les bas-reliefs du Ramesseîon, et que les premiers chrétiens ont à leur tour consciencieusement effacé les têtes des dieux qui dnient ces mêmes sculptures.
LE RAMESSEÏON. 185
En retournant au fleuve, je m'amuse à taquiner mon ânier sur l'animation qu'il a mise à réclamer sa part de bakchichs après la fantasia. Ces reproches paraissent le toucher, et pour me montrer que malgré cela il est susceptible de générosité, il retrousse sa large manche et, détachant le poignard éthiopien qui est âxé à son bras nu, il me l'offre gracieusement.
Mais arrivé à la barque, je lui donne un bakchich plus que modeste , et je vois mon homme fort décontenancé ; il avait espéré que ses largesses attireraient les miennes et , après les théories contre la rapacité que je lui ai débitées, il est très-embarrassé pour se plaindre du maigre cadeau que je lui fais. 11 parait consterné.
Pourtant, au moment où le bateau quitte le rivage, je l'appelle et lui lance une étrenne raisonnable, qu'il attrape au vol avec une dextérité de jongleur ; sa figure s'illumine instantanément et il se met à danser comme un fou, en me criant sur des airs de son invention toutes sortes de remerciments en anglais. En somme , son opération sur le couteau d'Ethiopie a assez bien réussi.
19 décembre.
Nous traversons le Nil de grand matin et nous trouvons sur l'autre rive nos âniers de la veille. Au moment d'enfourcher son baudet , je dis à Saîd:
— Aujourd'hui, mon garçon, il ne faut pas vous attendre à recevoir le moindre bakchich. Je ne sais quelle folie m'a poussé hier ; en vous quittant, je vous ai abandonné toute ma fortune; c'est vous qui êtes riche maintenant et c'est moi qui suis pauvre.
— Pas de bakchich ? me répond-il en riant, alors , pas de bourrique ! (No money , no donhey).
Et il fait mine d'emmener son âne. Mais aussitôt, craignant que je ne m'adresse à un de ses camarades , il revient tout gracieux et me fait monter, en me déclarant qu'il ne sollicite pour récompense que.la faveur d'être mon ânier.
Le gaillard s'est aperçu que j'aimais à plaisanter et il me sert selon mon goût. Il n'en restera pas là du reste ; s'emp^rant de cette idée
COLOSSE DE UEMNON. 187
qu'il est devenu richissime à mes dépens, il fera l'important avec les autres Arabes, simulera des achats d'antiquités, leur donnera des coups de houssine très-réels, mais que les autres accepteront de bon cœur , parce que c'est j90wr rire, et quand l'un d'eux voudra s'approcher de moi pour me vendre quelqoe débris ancien, il le détournera en lui faisant observer que je n'ai plus le sou.
Nous nous dirigeons vers les fameux colosses, connus sous le nom de Memnon et qui représentent Aménophis III (XVIII°^® dynastie). L'une de ces statues, qui avait été brisée, avait la réputation de chanter au lever du soleil. Mais il ne faut pas s'illusionner sur le charme de sa musique ; elle devait faire clac ! ou. pan ! ! La mélodie se composait, en effet, d'un craquement que font entendre presque tous les blocs de granit brisés des ruines de Thèbes lorsque, après le froid de la nuit, la chaleur vient faire dilater la pierre sonore. Septime-Sévère fit réparer l'harmonieuse statue, et depuis ce temps elle ne chante plus. Mais ses jambes sont couvertes d'inscriptions grecques ou latines , tracées par les voyageurs anciens, qui attestent avoir entendu le Memnon vocal.
Vus d'un peu loin, ces deux colosses assis et
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isolés au milieu de la plaine, rappellent tout-àfait, comme le remarqua drôlatiquement M. S..., deux demoiselles qui, dans un bal seraient restées toutes seules sur leurs chaises. Le fait est qu'ils ont l'air fort malheureux. Mais à mesure qu'on s'approche , leurs dimensions deviennent tellement imposantes, que Ton est presque saisi à leur aspect.
Saîd nous avait devancés , et grimpé sur les genoux de la statue musicienne , il paraissait à peine sur cette montagne sculptée ; sa peau brune se détachait comme un point noir sur la blancheur de la pierre. Muni d'un caillou , il frappait contre le bloc, qui rendait un son cristallin et prolongé tout particulier.
Les colosses ont vingt mètres de haut et ils n'étaient pas les seuls qui se dressassent dans cette plaine ; on retrouve les traces de seize autres qui, alignés deux à deux, formaient avec ceux-là une avenue de géants.
Nous ne tardons pas à arriver aux ruines ma" jestueuses de Médinet-Abou. Nous visitons d'abord le temple ;Slevé par les trois Touthmès , (XVIII°*« dynastie). Tout à côté , sur la gauche, se trouve le palais de Ramsès III , dont il reste encore un pavillon de trois étages , d'un style
MEBINST-ABOU. 189
très-imposant; l'entrée, placée entre deux avantcorps majestueux^ fait une impression de grandeur particulière. Il va sans dire que l'architecte n'a pas laissé un pouce de muraille sans la couyrir de sculptures ; seulement les ornements du pavillon royal sortent des sujets consacrés qui décorent les temples, et le caractère intime delà plupart d'entre eux a fait supposer que là était le harem du roi.
Ces merveilles ne sont que le prélude de ce qui attend le voyageur dans la visite au grand temple que le fondateur de la XX™® dynastie fit élever à côté de son palais, en l'honneur d'Ammon, le grand dieu de Thèbes.
Qu'on se figure une avenue de sphinx. — La plupart sont allés orner les musées de l'Europe. — Cette avenue aboutit à un vaste pylône formé de deux tours pyramidales , reliées par un portail sculpté. Sur ces tours, on a représenté le roi, de grandeur colossale, frappant de son sabre une myriade d'ennemis tout petits qui, bien entendu, sont battus à plate couture. Ammon préside à ces victoires de son roi bien-aimé.
Passant sous l'énorme portail, on arrive dans une large cour dont un des côtés est supporté par des cariatides osiriennes qui sont d'un très-
grand effet; j'ai remarqué, avec un sentiment qui n'était pas dépourvu d'une certaine humiliation, que je leur vais juste à la cheville. Derrière ces cariatides est un mur immense, qui représente la prise d'une ville par Ramsès III ; le roi, selon l'usage flatteur des artistes de l'époque, a des proportions démesurées ; il lance des flèches qui sont si grosses, que pour pouvoir percer les ennemis liliputiens qu'il a à combattre, on a eu soin de faire les blessés beaucoup plus grands que les autres , à seule fin de pouvoir faire entrer le trait dans le corps du mourant. Au bas des remparts, les soldats du roi montent à l'assaut, tenant leurs boucliers sur la tête.
Tout à côté, on a figuré le retour du roi dans sa capitale ; monté sur un char attelé de superbes chevaux qu'il conduit comme un cocher de grande maison; il est de plus traîné par une masse de prisonniers , dans les types desquels on reconnaît toutes les races asiatiques ou africaines voisines de l'Egypte. Le bon peuple de Thèbes émerveillé bat des mains, se prosterne, adore.
Il est curieux de voir les moyens ingénieux que les peintres ont employés pour rendre une telle foule sans le secours d'aucun élément de perspective. Ainsi , lorsque des gens marchent