MEDINET-ABOU
sur la tête les uns des autres, cela veut dire qu'ils sont côte à côte ; trois étages de vaincus enchaînés indiquent trois rangs de prisonniers marchant sur la même route ; quant à la foule idolâtre, pour ne pas embrouiller le sujet , on la met à part, en forme de bordure au tableau.
On traverse un secl)nd pylône gigantesque et Ton arrive dans un péristyle entouré de plusieurs rangs de colonnes hautes et épaisses dont l'effet est saisissant de beauté et de majesté. Tout autour , sur les murs , sont figurées les campagnes du roi, qui décidément était un foudre de guerre; tantôt il se bat en char, tantôt en bateau, quelquefois à pied. Il est toujours grand comme tous ses ennemis réunis ensemble , ce qui lui permet quelquefois de les rassembler en faisceaux par les cheveux et, d'un seul coup de sabre, de couper dix mille têtes ou douze mille cinq cents mains ; les nombres sont écrits à côté en langage hiéroglyphique et Ton peut constater que le sculpteur s'est mis consciencieusement d'accprd avec l'écrivain.
Après cette cour, il y a encore de nombreuses salles, dont la plupart sont ruinées ou ensevelies sous les décombres d'une ville copte qui, comme une moisissure, s'était étendue sur tout le monument.
Nous gravissons le second pylône , et nous accrochant comme des chats aux pierres saillantes, nous parvenons jusqu'au sommet, entre la première cour et le péristyle à colonnes, gouffres énormes qui paraissent creusés et sculptés dans un amas de vieilles maisons aux briques grises, dont les murs ébréchés dominent le temple et jailissent de tous côtés. Le pavillon royal préside à l'ensemble, et dans la plaine, les deux colosses brillent au gros soleil.
Cette course, à travers ces ruines immenses , m'a fait prendre chaud; aussi j'ai quitté mon pardessus, si utile pendant la fraîcheur du ma* tin, et je l'ai donné à garder à mon jeune ânier, qui a saisi avec empressement cette occasion de faire le farceur.
— Ne vous inquiétez plus, m'a-t-il dit en mettant mon habit sur ses épaules, il me va trèsbien et je me contenterai d'un tel bakchich, puisque vous n'avez plus d'argent.
• Après avoir pris notre repas dans la majestueuse cour hypostyle , nous sommes allés voir sur la montagne libyque un fort joli petit temple du temps des Ptolémées , récemment mis à jour par Mariette-Bey.
Profitant du voisinage des rochers que les
Thébains ont periforés en tous sens pour en foire leur nécropole , nous visitons encore quelques tombeaux souterrains , dont Tun , du temps de Touthmès III, donne de singuliers détails sur les productions des pays tributaires de la XVIII"*' dynastie et sur la manière dont les ouvriers des différentes professions procédaient à leurs travaux ; on peut même constater que les artisans de l'Egypte moderne se servent absolument des mêmes outils et des mêmes procédés, et que par conséquent, il y a quatre mille ans, elle était aussi avancée dans les arts que maintenant.
Pour retourner au Nil, il nous faut traverser des canaux inondés, et nos âniers craignant de voir leurs bêtes entraînées par le courant, préfèrent nous porter eux-mêmes pour passer l'eau. Je monte donc à cheval sur les épaules de Saïd, et le voilà qui, malgré son fardeau, entre courageusement dans le ruisseau. Mais arrivé au beau milieu et ayant de Teau jusqu'aux aisselles , il s'arrête court et d'un ton très-décidé :
— Est-ce vrai que vous n'avez pas de monnaie ? me demande-t-il.
— Je n'ai plus rien , lui dis-je, pour voir où il en voulait venir.
— C'est étonnant, ajoute-t-il, vous êtes pour-
tant bien lourd ; en cherchant bien , vous en trouverez.
En disant cela, il paraît chanceler et avoir quelque velléité de me laisser tomber en plein dans le canal.
J'avoue que je ne me sens pas fort à mon aise ; je ne veux pas avoir l!air de céder à cette sorte de chantage et, tout en comprenant que c'est une plaisanterie, je la trouve trèsdéplacée. Aussi je pique des deux, en serrant des talons ma monture humaine et je lâche deux ou trois injures arabes, qui font comprendre à mon donkeyman qu'il a été trop loin.
Il s'empresse de me déposer à terre et parait un peu confus. Mais moi-même, réfléchissant, je ne puis m'empêcher d'admirer son esprit et sa hardiesse, et me trouvant hors de danger, je lui dis : ^
— Saïd, vous m'avez fait peur.
A quoi il répond que les Arabes ne font jamais de mal aux bons Français comme moi; puis il devient gracieux et insinuant, afin de faire complètement la paix ; même, pour regagner le terrain qu'il a perdu dans mes bonnes grâces, il essaye de renouveler la plaisanterie qui dure depuis le matin. Voici comment.
J'ai la mauvaise habitude de chanter à tout propos ; les âniers , m'entendant , se groupent derrière moi pour m'écouter ; il faut dire qu'ils ne sont pas difficiles en fait de musique ; je m'aperçois que j'ai un public improvisé , et Saïd m'encourage à continuer, en me disant que je chante très-bien et qu'arrivé à la barque il me donnera un bon bakchich.
Je me mets à rire de son insistance à jouer son rôle de millionnaire. Il voit que je ne lui en veux plus et, au moment de nous séparer, le bakchich promis est donné. Seulement c'esl Saïd qui le reçoit.
196 CROQUIS ÉQTPTIENS.
20 décembre.
La journée toute entière a été consacrée i visiter les ruines de Earnak.
Il est hors de doute que la partie la plus importante de l'ancienne ville de Thèbes s'étendait sur la rive droite, depuis Karnak jusqu'à Luxor, les ruines splendides que l'on rencontre à chaque pas, la quantité de pylônes qui restent encore debout, justifient la réputation de beauté ej; de grandeur qu'a eue cette ancienne cité et le titre que lui donnent ,les auteurs grecs, de vUle aux cent portes.
On arrive à Karnak par un arc de triomphe colossal qui était destiné à relier les deux tours d'un pylône qui n'a pas été achevé. Ce monument a ceci de particulier, qu'au milieu de sujets dans le style égyptien, le roi Ptolémée Evergète y figure en costume grec, ce qui dut paraître fort inconvenant aux artistes du temps, habitués aux formules traditionnelles.
Un temple assez bien conservé auquel conduit une avenue de sphinx, était dédié au dieu
KARMAK. 197
Ehons , un des trois personnages de la trinité ^hébaine.
Devant nous , se présente une succession de pylônes, d'obélisques, de colonnades qui s'étendent à perte de vue ; c'est le grand temple d'Ammon^ le dieu créateur, symbolisé par deux grandes plumes, emblème de clarté, et par un disque solaire qui représente la chaleur nécessaire à toute génération; sans compter d'autres symboles encore plus compréhensibles, que je me dispense de mentionner.
Quand, pendant toute une journée, on a parcouru ce temple gigantesque , l'impression que l'on ressent est un sentiment de tristesse. Pas ,une salle, pas une colonnade, pas une statue, pas une porte, pas un obélisque, rien qui soit intact. Tout est mutilé, brisé, pulvérisé.
C'est une salade- de ruines, une compote de granit, une marmelade de sculpture, une purée de chefs-d'œuvre! Cette comparaison culinaire est prosaïque, j'en conviens, mais elle rend parfaitement mon idée.
11 faut pourtant admirer des pylônes grands comme des montagnes et fnulptés du haut en bas, des salles superbes supportées par des colonnes d'une variété infinie, des sanctuaires de gra-
nit dont les peintures sont parfaitement conservées, et surtout le grand hypostyle,qui ressemble à une forêt de colonnes monstrueuses; le plafond a croulé partout, et les nombreux oiseaux qui gazouillent dans le feuillage des chapiteaux complètent l'illusion.
C'est à l'ombre de ces arbres de pierre que nous avons pris le repas et le repos de midi ; et le silence, la majesté, la splendeur de ce lieu formaient un ensemble que je n'oublierai jamais.
Pendant que nous parcourons ce chaos pétrifié qu'on appelle Karnak, une masse de petits fellahs nous suit cherchant à nous soutirer quelque aumône. Je vois dans le sable une pierre arrondie que je retourne du pied, et je reconnais que c'est la tête d'une petite statue en granit rose ; je ramasse ma trouvaille avec empressement, et j'apprends aux moutards qui m'entourent que ce morceau de statue a une certaine valeur, que c'est antique.
Aussitôt l'un d'eux saisit à terre un éclat de granit tout à fait insignifiant et me le présente en disant :
— Antique! *
Je fais semblant d'admirer beaucoup son fragment de rocher et j'ai l'air de vouloir l'acheter; il m'en demande tout de suite une guinée.
KABNAK. 199
Après de longs pourparlers, nous arrivons à ne pas pouvoir être d'accord sur le prix ; il en veut, je crois, six francs et je ne lui en offre que deux ; aussi je finis par lui tourner le dos.
Mon gamin, voyant qu'il a manqué son opération commerciale , revient à la charge , met sa pierre dans la poche de mon habit et me fait comprendre qu'il m'en fait cadeau. Mais, voyant que je le remercie avec effusion de sa générosité, il me tend la main :
— Bakchich ! dit-il.
Franchement , je lui en dois un. Je le lui donne.
Au moment où il s'en va triomphant, je le rappelle et, lui offrant un caillou aussi peu important que celui qu'il m'a présenté, je lui dis de le garder en souvenir de moi. Mais , quand je * vois qu'il l'a accepté de bonne grâce, je lui tends ,1a main à mon tour en lui réclamant un bakchich d'un ton suppliant.
Alors seulement il comprend que je l'ai mystifié. Mais il sait s'en venger avec esprit. Il tire de sa poche la pièce de monnaie que je lui ai donnée, l'unique peut-être qu'il possède, et, me la mettant dans la main avec une certaine dignité, il