ÉLÉPHANTINE
leurs parents, se hasardent à nous offrir des brinborions qu'ils croient curieux ; mais à peine nous les ont-ils mis dans les mains qu'ils se sauvent à toutes jambes comme si nous les avions brûlés. Pourtant peu à peu ils s'apprivoisent et deviennent nombreux autour de nous; quand par hasard on en regarde un groupe un peu fixement, tout s'éparpille au loin comme une volée de moineaux. Mais bientôt chacun revient et se fait de plus en plus entreprenant, si bien que nous finissons par ne plus pouvoir nous en débarrasser. Ils veulent nous vendre une masse de verroteries sans valeur en nous criant : « Antique ! antique ! ! » Ou bien ils ne nous offrent rien mais nous demandent tout de même des bakchichs.
Je parviens à faire une affaire superbe. J'obtiens, moyennant un talari, le costume complet d'une jeune barbarine qui le remplace avec avantage par un mouchoir de poche.
Nous passons la soirée à l'abri d'un magnifique sycomore sous lequel le gouverneur nous offre le café. Pendant que nous admirons le soleil couchant qui se cache derrière les montagnes
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roses, deux individus viennent se soumettre au jugement du gouverneur. Ils l'abordent par derrière pour ne pas nous gêner; le magistrat écoute les plaideurs sans les voir et les juge en deux mots tout en faisant la conversation. Il s'agit d'un homme qui doit une forte somme à un autre et demande du temps pour la payer.
— Si tu n'as pas payé au Ramadan, dit le juge, on te fera sortir l'argent du corps à coups de courT)aclie.
Et la cause est entendue et jugée sans appel.
Il y a près de notre bateau un autre vapeur du vice-roi qui a amené des personnages importants, chargés de prolonger la ligne télégraphique jusqu'à Kartoum.
Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que dans ce bateau il y a un homme enchaîné que les matelots n'ont vu que quand on l'a mis au Kaire à fond de cale et quand on Ta fait sortir cette nuit pour le diriger vers le fleuve blanc. Cet homme a, parait-il, une tournure distinguée; on ne peut savoir son nom ; mais on lui parle comme à un grand seigneur et des oflSciers supérieurs ont ordre de l'accompagner jusqu'au
Senaar, Sibérie brûlante du vice-roi, où les hommes déportés trouvent la fièvre jaune, les bêtes fauves et une espèce de mouche dont la piqûre est mortelle.
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24 décembre.
Nous l'avons vue, l'île sans pareille, la belle Philae, la favorite des Ptolémées ! Nous l'avons vue et son souvenir nous charme encore. Quelle poésie dans oe site unique au monde ! Quelle splendeur dans ces ruines de temples et de palais ! Quelle magnificence dans cette verdure qui encadre les pylônes et les colonnades! Et le fleuve aux eaux bleues qui court tout autour des hautes terrasses en les enveloppant d'une écume blanchissante. Et les montagnes de granit rose qui forment des rives sauvages et arides plongeant à pic dans le fleuve ; elles semblent protéger ce paradis, dédié à Isis, contre l'approche des profanes. Ce n'est pas sans une suave et vive impression que je me rappelle les moments, trop courts, hélas! que j'ai passés dans ce lieu ravissant.
La visite à l'île de Philae est un véritable pèlerinage artistique et archéologique. C'est pour ainsi dire le but de notre voyage. Elle le termine d'une manière parfaite et en fait le - couronnement suprême.