‹ Croquis égyptiensChapitre 41 sur 64 · LA CATARACTE · texte numérisé non relu

LA CATARACTE

qui traversent ce passage dangereux ; les eaux s'y engouffrent avec fracas et remontant forment une sorte de hauteur, puis un creux, puis une vague et ainsi de suite ; le tout entouré de tourbillons en forme d'entonnoirs.

Mais un homme qui nous a vu venir entreprend de franchir le rapide à la mode du pays, c'est-à-dire à cheval sur un tronc de palmier ; il arrive avec vitesse, dirigé par ses mains qui rament à droite et à gauche. Tout d'un coup la cascade s'empare de lui et le précipite dans le gouffre; il disparait un instant, puis reparait pour s'enfoncer encore et suivre ainsi le mouvement ondulé des vagues. Cramponné à son morceau de bois, il s'abandonne à la force des eaux et en deux secondes il a traversé ce dangereux courant, qui, du reste, n'intimide guère les indigènes, car les femmes elles-mêmes avec leurs enfants dans les bras le traversent au moyen de l'appareil rudimentaire du tronc de palmier.

Il va sans dire que notre homme, qui n'était vêtu que d'un turban, le drape autour de ses reins pour être convenable, et se présente à nous pour demander un bakchich que nous lui donnons de grand cœur.

Nous remontons à âne, et, suivant le bord

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accidenté du fleuve, nous allons voir des carrières de granit rose qui ont été exploitées par les anciens Pharaons, comme l'indiquent des inscriptions hiéroglyphiques gravées dans les rochers.

On y reconnaît parfaitement le système employé il y a cinq ou six mille ans, pour enlever de la montagne, sans le secours de la poudre, des blocs énormes. On creusait d'abord dans la pierre des trous en forme de coins, placés suivant le contour que Ton voulait donner au monolithe ; on avait soin d'incliner la face du trou qui se trouvait sur le bloc et de laisser perpendiculaire la paroi qui restait du côté de la montagne. Puis on introduisait dans chaque creux un morceau de bois très-sec qui le remplissait exactement, et pour terminer, on arrosait d'eau ces coins desséchés. Le granit, qui est très-dur, mais formé d'une substance cristalline, sollicité par la force d'expansion du bois gonflé, se fendait suivant les faces de ces cristaux, et le monolithe se séparait ainsi de la carrière.

Ces chantiers sont tels qu'ils étaient lorsque les ouvriers les ont abandonnés. On voit encore un obélisque de trente mètres d^ long qui a été laissé là à cause d'un défaut de la pierre ; on

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remarque les coups de coins manques et ceux qui ont réussi, on retrouve le chemin ménagé en pente douce et garni de sable sur lequel, avec un système de rouleaux, on faisait glisser les blocs extraits. En un mot, si les tailleurs de pierre de Touthmès 1^^ ou de Ramsès II revenaient à leur travail, on n'en serait point étonné, tellement chaque cassure est fraîche et chaque coup de ciseau est encore visible.

Nous reprenons nos montures. Mon ânier, Mehemet, petit garçon de dix ans, a grand soin, chaque fois qu*il passe dans les villages, d'insulter toutes les femmes qu'il rencontre. Je lui en fais l'observation, et il me répond avec un geste de mépris :

— Ce sont des Barahrahs !

— Et toi-même est-ce que tu n'es pas Barbarin ?

— Oh non ! je suis d'Assouan.

Le pauvre garçon croit se flatter, il ne se doute pas que ses traits fins et éveillés indiquent clairement son origine barbarine; mais, je ne sais pourquoi, personne ici ne veut convenir qu'il soit Barbarin. Les Barabrahs sont pourtant les indigènes les plus intelligents et les plus honnêtes ; aussi, on les prend ordinaire-

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ment pour serviteurs. Peut-être est-ce pour cela que le mot de Barbàrin est devenu avilissant pour ces âers Africains qui aiment mieux se courber devant le bakchich ou le courbache que de passer pour un âdèle domestique.

Certes, je n'avais pas à intervenir dans ces querelles de races ; mais comme les Barbarines, pour se venger des injures de mon petit Mehemet, lui lançaient, en signe de malédiction, du sable qui me venait dans les yeux, je fus obligé de mettre le holà et d'interdire à mon ânier ses manifestations aristocratiques.

C'est d'ailleurs cette animosité qui règne constamment entre chaque village de Nubie qui force les indigènes à marcher toujours armés du bouclier en cuir d'hippopotame et des javelots antiques.

Le soir nous parcourons le village. Les habitants, qui commencent à comprendre que nous ne voulons ni les piller, ni les réduire en esclavage, ni les pendre, ni les dévorer, mais qu'au contraire nous leur achetons assez cher des objets de peu de valeur, les habitants donc commencent à nous entourer, soit pour nous vendre

des corbeilles, des bijoux ou des armes, soit pour le plaisir de parler et de plaisanter avec des Européens. Ceci m'a rappelé un mot de M. W..., le consul anglais de Suez, qui disait :

— Ce n'est pas à coups de fusil qu'on colonise un pays sauvage et qu'on se fait bien venir des habitants, c'est à coups de guinées !

C'est demain le jour de Noël; aussi nous préparons, avec une grosse branche d'acacia ornée de ses longues gousses, un arbre de Noël superbe, plein de bougies allumées, de bonbons et d'oranges. Un punch et une tombola, pour laquelle M. N.B..., seul Français habitant à Assouan, oiOTre des lots magnifiques, viennent compléter la fête. Nous avons invité à cette solennité chrétienne deux musulmans, le capitaine et le docteur du bateau ; ils n'ont pas pris de punch mais ont accepté du café.

25 décembre.

Nous quittons Assouan pour retourner au Kaire. La force du courant se joint à celle de la machine pour bous faire passer rapidement devant les lieux que nous avons visités en remontant le fleuve ; c'est une sorte de récapitulation de notre voyage.

A Esneh, nous stationnons quelque •temps pour prendre du charbon.

En visitant la ville nous nous arrêtons devant une école de petits garçons qui chantent des psaumes en balançant le haut du corps. Le professeur nous aperçoit et se précipite pour nous demander un bakchich. Il ne faut plus s'étonner d'avoir affaire en Egypte à un peuple de mendiants, puisque les maîtres d'école eux-mêmes donnent l'exemple.

Quelques pas plus loin je vois un enfant s'élancer de l'intérieur d'une maison pour venir me baiser la main. Il me demande en arabe si j'ai fait bon voyage et paraît avoir pour moi la

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