LE LAC DES TROIS-SAUMONS
nappe limpide et nue, en me rappelant les lacs fangeux et fleuris où j’ai rêvé ailleurs, me fait songer aux bourbes morales et aux maux physiques qui, dans le monde, engendrent la divine fleur du dévouement!... Ce sont les misères et les vices qui font éclore les cornettes liliales des sœurs de charité, et, dans un autre ordre d'idées, nous aimerions moins le Christ si notre cœur, parfois, ne s'était égaré loin de Lui !
Sur les deux rives du Lac des Trois-Saumons chevauchent et se Poursuivent des collines lâchement ondulées, longues vagues pétrifiées tout à coup, semble-t-il, et sur lesquelles campe l’in-
nombrable armée des épinettes et des pruches. Au bord de l’eau, le cèdre règne. Les vieux troncs tombés, parce qu’incorruptibles et lavés sans cesse, sont tout blancs. Les souches arrachées par les printemps déjà loïitains, blanchies comme des ossements et les racines en l'air, sont bien celles dont le crayon épique de Gustave Doré à illustré l’un des cercles de l'enfer dantesque. C’est ainsi du moins qu’elles äpparaissent aux petites heures du matin, enccre immergées dans la brume légère qui s'élève de l’eau, et le soir, lorsque le grand vent tombe et que la surface du lac devient de l'argent liquide où fuit la moire lumineuse tissée par les souffles perdus.
Au-dessus, de longs nuages blancs lamés d’or s’attardent dans notre ciel restreint. La petite
Île, la seule qu'il y ait sur le Inc redevient mystérieuse et l’on se reporte irrésistiblement vers le passé,—car le lac des Trois-Saumons a un passé ! L'on songe aux vieux seigneurs de Saint-Jean- Port-Joli qui montaient ici avec leurs amis indiens pour exploits de pêche et de chasse. Ils ont bivouaqué là, sur l'île, certainement, et le bois sec ne pétillait pas plus fort que leur intarissahle gaieté. Je vois le père Laurent Caron « jambé comme les orignaux qu’il chasse » dire aux jeunes de Gaspé la légende de Joseph-Marie Aubé, un mauvais sujet, mort ici, protégé cependant à l'heure dernière par une médaille de la Vierge, contre Satan, qui, sous la forme d’un ours, voulait l’emporter corps et âme. C’est elle, paraît-il, l’âme
de Joseph-Marie Aubé, qui parle et se plaint dans les échos merveilleux du Lac des Trois- Saumons.
Mais tout cela n’est plus. Le manoir de Gaspé a été incendié et les seigneurs, engoncés dans leurs hauts cols d’antan, dorment sous l’église de Saint-Jean-Port-Joli. Depuis longtemps, les gros anneaux de fer du plancher n’ont pas été soulevés ! Le lac cependant porte le deuil du passé et garde son caractère de tranquillité et de silence. Quelques blancs chalets se cachent sur les bords et leurs noms même sont doux et apaisants :
Marie-Joseph, Sans-Bruit, Mon-Repos, Fleur-du- Lac, etc. Chacun d’eux est un nid solitaire où