LE LAC DES TROIS-SAUMONS
toute l’eau bleue et toute la verdure nous appartiennent.
Pour l'instant, je suis seul à Sans-Bruit, et je descends au rivage, à quelques pas, jouir de l’ivresse du midi. Le soleil tombe d’aplomb et allume des éclairs sur les cailloux blancs. Au bout de sa chaîne, la chaloupe se balance à peine sur l’eau, où de petits frissons rapides courent, se rejoignent et meurent. Le bleu de l’eau est bien le bleu du ciel, un peu plus profond seulement. Il fait un joli vent ; autour de moi les saules, les aulnes se raidissent élégamment en leurs poses coutumières, et les jeunes érables découvrent la pâleur de leur dessous. Une libellule, portée sur l'aile de la brise, passe et repasse. En écoutant bien, je perçois la clameur assourdie faite du choc menu des choses innombrables : frémissement des millions de feuilles, petits flots qui s’écrasent sur la pierre, ardente vibration des insectes enivrés de lumière. La vie possède tout. L'homme passe à côté sans la voir, il la foule, l’écrase du talon ; il va, poursuivant quelque chimère, sans écouter la chanson énorme et vivifiante de la vieille nature.
Le Rocher Panet
La grève de la côte sud du Saint-Laurent, vers Montmagny et l’Islet manque parfois de relief.
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Point de falaises ni de pointes! hardies, mais une plage herbeuse où frissonne un peuple immense de Pzizanies et de scirpes, toujours glauques de la fine argile des marées. L’horizon est
qui monte de l’eau, et la nuit tombée, on les devine aux phares illusoires que l'incendie allume toujours ici ou là à leurs flancs granitiques.
L’Islet est un très vieux village, un « bourg » ui dort Paisiblement le
«l'Islette », est généralement désert, A peine si d'aventure, une goélette vient
s’y amarrer : quelques barriques descendues, quelques planches embarquées, et c’est tout.
* Les lIsletains, vieilles £ens, ont force légendes, et nulle n’est mieux accréditée que celle du rocher Panet. Et d’abord, qu'est-ce donc que le rocher Panet ? C'est le pendant de (l’Islette », le sommet émergé d’une petite Montagne enfouie sous la vase, que la marée entoure, et qui, dans les grandes eaux, disparaît Presque. C’est vraiment peu de chose, mais ce peu de chose a sa légen-
de, qui est peut-être une histoire. Tout le monde là-bas la sait Par cœur ; on l’a écrite et j'ai devant moi une brochurette signée : J,T. Jemmat, qui la narre avec enthousiasme. Ecoutez :
« le nom et la honte, avait osé vendre au démon, (en échange de déshonorantes Passions, son âme (immortelle, et ses éternelles félicités, L'esprit
« La paroisse entière fut le témoin atterré « de ces scènes lugubres : nul ne les pouvait envisager sans frémissement, et quelques-uns mou-
«rurent de convulsions de terreur. Les mères « défendaient aux enfants de regarder le rocher « maudit et les grandes personnes £e signaient à «son aspect. Le saint Curé, lui, paraissait seul «ne pas savoir le fait, ni s’en émouvoir; mais dans « son intention, il suppliait le ciel qu’un si exem- «plaire châtiment vint enraciner au fond des « cœurs la répulsion et la haine du vice ignomi- « nieux.
« Cependant, un jour, un groupe consterné ac- « courut le conjurer de rendre la paix au village, «en adjurant le diable de livrer sa victime et de «retourner à son éternel supplice. Un instant le « pasteur se recueille, lève au ciel des yeux calmes
«qui s’emplissent de larmes ; puis joignant «ses mains longues et décharnées : « J'y vais, «mes enfants, dit-il ; mais vous, priez, priez en- « core, priez toujours ! » À ces mots il s’embarqua « sur les vagues houleuses, guidant lui-même son «esquif.
«Les paroissiens échelonnés en longue file « sur la rive, le front dans le sable, récitaient avec « ferveur les psaumes de la pénitence. En voyant «approcher d’elle la barque, la malheureuse se «prit à se tordre sur le roc, poussant des hurle- « ments à faire peur et pitié à la fois. Le prêtre «cependant avait laissé l’embarcation et, pieds «anus, lentement gravissait le rocher, lorsque sou- « dain il se voit en face du hideux personnage, à
« l'œil enflammé, à la respiration entrecoupée ; «une main se crispait dans sa chevelure humide, « l’autre, d’un geste menaçant montrait les flots <en courroux ; la lutte allait s'engager entre l’ange « de Dieu et Satan invisible.
«La peur circule à travers Les rangs, au riva- «ge. Par un de ces pressentiments qui lui sont « habituels, le saint vieillard en est averti, et, se (retournant vers ses fils, il trace un long signe de (croix qui fait rugir la possédée mais rend aux «enfants la confiance : ils se remettent à prier.
« Le prêtre aussitôt récite avec force les « foudroyantes formules de l’exorcisme auxquelles «le diable terrorisé se voit contraint d’obéir en « maudissant. Cette fois, il se décide pourtant «à la résistance, et une scène terrible se déroule «sur le rocher qui tremble d’abord, puis bondit {comme un vaisseau qui va sombrer ; d’affreux « hurlements échappent de tous les antres, et l’in- « fortunée, se frappant le tête contre les pierres, «vomit des propos d’enfer ; quand tout à coup « elle disparaît au sein des flots amoncelés. Aussi- « tôt un énorme nuage voile le ciel de noir, le ton- « nerre roule les échos de sa grande voix, et les «éclairs agitent dans les nues des épées de feu.
«O Dieu! venez à notre aide ; Seigneur !
« hâtez-vous de nous secourir,» criait la foule du «rivage : (O Christ, qui avez délivré Madelei- « ne des sept démons qui tenaient son âme cap-
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«tive, écoutez ma Prière,» soupirait le blanc vieil- « lard sur le rocher.
& L'heure est à l'angoisse commune, mais le € ciel exauce les vœux. Dieu, par un prodige, € vient fortifier l'espérance de son serviteur. Le (roc, s’amollissant comme l'argile, garde l’em- (preinte de son pied droit, et, au même lieu, jaillit (une source pure et intarissable.
«L'âme de l’apôtre, touchée d’une main in- «visible, se sent frémir et est inondée de douceur : « Seigneur, vous lui Ôôterez son cœur de pierre (pour lui e
pardon, et son Pied s’affermira « dans vos voies.»
€ Aux accents de la prière la rosée descend « des cieux. Soudain une vague écumante jette Caux pieds du prêtre le Corps de la jeune fille. (A-t-elle péri ? Non, non ! Un frisson secoue les membres, les Paupières s'ouvrent toutes grandes «et le regard s'attache au bienfaiteur : quel regard ! il se baigne d’une gratitude infinie! Heu- (Creuse, elle se relève vivement et murmure une {prière de foi et d'amour, Tandis que le prêtre € baisse sa haute stature, et que ses cheveux blancs Combragent comme un voile pudique la tête de «la pécheresse, elle fait les aveux du repentir. € Aux premières larmes qui jaillissent de ce cœur : (renouvelé, le ciel reprend ses teintes d’azur, le
« soleil déverse des gerbes lumineuses, et le rocher «et les deux Personnages paraissent comme nim- « bés d'or : les anges voient la main du prêtre se «poser pour effacer les dernières taches d’une «honte qui n’est plus.
€ Un siècle a passé, et les paroissiens de l’Islet, « sauvegardent de l'oubli, dans un souvenir fait
« de respect et d'admiration, la vie et l’œuvre du «héros de ce drame. Sa mémoire survit dans « l’appellation du rocher qu’ils vous montrent : le « Rocher Panet. ;
« O prodige ! l'œil du touriste aperçoit en- {core la mystérieuse empreinte ; sa main puise (à la source qui n’a Pas tari : est-ce une attesta- «tion d’en haut en faveur du saint Curé ? Si la { foi antique semble trop créduie, n’est-elle pas «la sève qui alimente dans les foyers chrétiens, «la simplicité des mœurs pures, la verdeur des {pratiques religieuses, la floraison des vertus, la
? Que Dieu pro-
(armoire, à côté de l'Évangile et de l’Imitation, « l’urne traditionnelle : Eau du Rocher Panet ! » Et voilà !
J'ai voulu voir par moi-même la mystérieuse empreinte et la source légendaire. 11 faut un sertain courage :ur affronter la boue mucilagineuse que le baissant laisse autour de l’flot. . J'ai examiné avec soin et mis beaucoup de bonne volonté à me pénétrer de l'esprit de la légende.
Vraiment, j'ai honte de porter la main sur la croyance chère aux l'Isletains et de contribuer pour ma part à ruiner l’une de «ces délicieuses histoires du peuple » dont parlait Nodier ! Tout de même,
voici, pour ceux que la vérité préoccupe plus que la légende. =
Le Rocher Panet appartient aux groupes de strates cambriennes dites de Kamouraska. Ces strates sont des quartzites, ou des conglomérats dont la matrice contient de nombreuses inclusions calcaires ou granitiques. La forte inclinaison des couches détermine la formation d’auges, de replis qui drainent et retiennent l’eau de pluie. La célèbre source n’est autre chose qu'un de ces replis où l'eau séjourne. aussi bien qu'ailleurs! Elle n’a rien d’impressionnant, et j'avoue qu’il a fallu que l’on me dise :
—C'est ça, la source !
Les prétendues empreintes s'expliquent encore plus facilement par la disparition des inclusions a1 1H dolomitiques, qui, de par leur nature calcaire . : 4 beaucoup plus entamées par les agents atmosi, riques que la silice du quartzite. Une fois e: cs tact avec l’air, ces nodules se détruisent «: n dans la roche des cavités de formes diver:: En l'espèce, l'empreinte du pied du bon (54 !-. ct 4 et de celui de son chien s'expliquent narticu 4 lièrement bien. Un nodule hémisphérique 1! v6 À de champ a donné le talon ; adjacent À ce dernier un nodule elliptique a donné la semelle. De:: autres accolés tangentiellement ont laissé par leur disparition une cavité analogue à la piste non : d’un chien, mais bien d’un ruminant, animal à sabot bifide.
Je dois ajouter que ces cavités sont présentes Partout sur les quartzit:s de la formation de Kamouraska, sur les Îles Pèlerins, où elles ont parfois des dimensions suffisantes pour être visibles de loin. Il n’y a là rien de surnaturel, il faut en convenir. Il va sans dire que cela ne prouve rien contre le fait lui-même de l’exorcisme, qui paraît du domaine de l’histoire,
Mais à quoi bon s’insurger contre ces croyan- al ces naïves qui dorent d’un peu de poésie la vulgarité des choses, et atténuent le relent trivial de la vie. Laissons aux TYIsletains leur source et
La Pointe-des-Monts ——7nte-des-Mont
Avec la Pointe-des-Monts, e
Le soleil luit Sur une mer gris perle qui baigne un rivage de granit. Il touche de sa baguette ce qui n’est en Somme qu’une affreuse solitude, et aussitôt, à l'horizon, la mer verdit, la mort s’anime, et le silence lui-même prend une voix !... Le
nuit
Comme le jour montait, il a baissé 25 Paupière cyclopéenne pour dormir un peu pendant que le soleil éclate sur la blancheur de la tour.