‹ Croyances et légendes de l'antiquité, essais de critique appliquée à quelques points d'histoire et de mythologieChapitre 128 sur 278 · SUR UNE ANCIENNE LÉGENDE HÉROÏQUE · texte numérisé non relu

SUR UNE ANCIENNE LÉGENDE HÉROÏQUE

Les animaux occupent une grande place dans les fables de presque tous les peuples , et en particulier dans les mythes de la Grèce. Tantôt ils nous apparaissent comme des métamorphoses, des incarnations des dieux, tantôt ils leur sont donnés pour compagnons et pour symboles. D’autres fois la légende les représente comme envoyés pour ravager les contrées, punir les mortels qui ont excité le courroux d’un dieu. Ces animaux sont ou réels ou fantastiques. Mais lors même qu’ils ne répondent, par la description qui en est faite, à aucun des êtres animés, ils en rappellent encore les formes et le caractère. L’imagination ne peut associer que des images qui, ont déjà frappé nos sens; aussi les animaux fantastiques de la mythologie sont-ils des mélanges de diverses formes empruntées à des animaux réels différents. ATorigine, les animaux symboliques ou

1 . La première édition de ce travail a paru dans la Revue archéologique, année 1845-1846, tome II.

LE LION

fabuleux d’une contrée sont nécessairement pris parmi ceux qui se rencontrent dans cette contrée, ou ils sont composés d’un assemblage des formes que fournit la faune locale. Mais les légendes et les mythes émigrent comme les races, et l’on peut fort bien trouver, loin de son berceau, la fable qui a tel ou tel animal pour principal personnage. Conséquemment toutes les fois qu’on voit figurer, dans les superstitions d’ün pays, un animal étranger à son sol, toutes les fois qu’intervient dans une légende un mammifère, un oiseau, un reptile, un poisson, qui n’a jamais appartenu à ce pays, on est fondé à attribuer ù la légende une origine étrangère. Que dans la religion odinique on trouve enlacé au tronc du frêne Ygdrasil, le serpent Nidbaugr, on devra croire que puisque le reptile qui étreint l’arbre de ses orbes gigantesques ' est étranger aux frimas de la Scandinavie, le mythe a été apporté d’une contrée qui pouvait suggérer l'idée d’un opbidicn monstrueux. Évidemment Nidbaugr arrive d’une région quasi tropicale, et ce seul fait démontre l’origine orientale du mythe. Les Vindes et les Obotrites se repré.sentaient sous la forme d’un lion rugissant, le redoutable Czernobog; c’est là une preuve que la divinité slave n’était pas indigène dans les forêts de la Prusse et de la Germanie, et nous sommes ainsi conduits à en chercher la patrie dans les pays où ce carnassier redoutable fournissait, par sa force et sa cruauté, l’emblème naturel d’un dieu méchant. De même, quand sur la porte d’une église d’Islande, ornée de sculptures faites au moyen âge,

I. Voy. F. -G. Bergmann, Poëmi^ w/awdaM.Visions deVala, p, 201 et 8ulv., 233.

Digilized by Googte

DE NÉMÉE

je vois un cavalier chassant le lion, le faucon au poing je suis assuré que le sujet là représenlé est tiré de quelques souvenirs apportés d'Asie et ne relléle pas les mœurs de l’île. Ces principes fort simples sont utiles à rappeler aux mythologues et aux naturalistes qui les ont souvent oubliés. Les premiers, sans faire attention aux conditions zoologiques d’une contrée, cherchèrent quelquefois mal à propos dans celte contrée même l’origine de légendes dont l’histoire naturelle aurait dû leur faire reconnaître le caractère exotique. Les seconds se sont appuyés à tort de ces légendes pour admettre, dans le pays, aux temps historiques, l’existence d’animaux qui n’y avaient jamais vécu.

L’étude de la fable si connue du lion de Némôe nous fournit un pxemple intéressant de l'appKcation de ce moyen de critique.

Des antiquaires et des géographes n’ont fait aucune difficulté d’admettre que le combat d’Hercule et du lion de Némôe ne fût né du souvenir des ravages qu’avait causés dans le Péloponèse un animal de la même espèce. Le goût du merveilleux, la poésie s’emparèrent, suivant eux, de ce souvenir et le rattachèrent à un des héros favoris de la fable hellénique. Certains naturalistes se sont même autorisés du mythe pour avancer qu’à une époque très-reculée le lion avait été répandu en Grèce. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire a été plus loin; dans des considérations qu’il a publiées dans le grand ouvrage de la Commission de Morée^, il a cher-

1 . Voy. la représentation de ce curieux bas-retief dans Worsaae , Nordiske oldswjer i dei konyelùje muséum i Kjobeuhavn, p. 127.

2. Expédition de Morée, Zoolotj., p. 35. H est regreilable que tes

Digilized by Googte

LE LIUN

clic', à l’aide des fragments d'un des bas-reliefs d’Olympie, à déterminer .'i quelle variété de felis leo appartenait l’animal étouffé par Alcide. L’illustre naturaliste s’est montré si confiant dans la fable, qu’il n’a pas songé à en discuter l’authenticité. Un autre naturaliste, récemment enlevé à la science, mais chez lequel l’imagination nuisait souvent à la critique, M. Marcel de Serres, a prétendu reconstruire par le même procédé la faune des temps antiques '. Plus versé dans la lecture et l’appréciation des écrits des anciens, quoique non moins étranger aux études mythologiques, le célèbre géographe Karl Rilter, au chapitre qu’il consacre, dans sa Description de rAsie"^, à la distribution géographique du lion, a accueilli avec autant de confiance la tradition grecque. La critique de ces témoignages n'a point été tentée, et cependant elle était indispensable pour fixer la valeur de la tradition dont ces auteurs croient s’autoriser.

Hérodote ® rapporte que , lorsque Xerxès passait en Péonie, des lions attaquèrent les chameaux qui portaient les vivres de son armée. « Ces animaux, ajoute l’historien grec, sortant de leur repaire et descendant des montagnes, n’attaquaient que les chameaux sans

asslmilalions urbilraires de GeofTroy Saint-Hilaire aient été acceptées sans nouvel examen par d'autres naturalistes, par exemple par M. J. Fournel, dans son savant et curieux ouvrage intitulé : It Mineur, son rôle et son influence (I8C2), p. 22.

1. Voy. les articles qu’a publiés ce savant en t832 et 1833, dans la Revue encyclopédique, sous le titre de : De l’Homme et des races perdues.

Page 1