Pouqueville, Voyage de Grèce, 2* édit., t. YI, p
DE NÉMÉE
en ces cantons, ils habitaient encore moins, durant Thiver, la Péonie et l’Acarnanie. La présence inaccoutumée de lions dans la Thrace et la Macédoine indique que ces carnassiers y étaient arrivés de fort loin. On sait quelles distances prodigieuses les grands carnivores peuvent parcourir en quelques jours. Ils poursuivent longtemps leur proie, et, la rencontrant sous des zones fort diverses, ils ne sont pas, comme les ruminants, attachés à des régions circonscrites ; ils s’éloignent en été de plusieurs centaines de lieues de leur habitation d’hiver. C’est ainsi que les tigres du Bengale remontent, pendant la saison chaude, jusqu’en Sibérie et au Caucase L II n’est donc pas absolument impossible que des lions venus d’Asie par le nord du Pont-Euxin, se soient avancés jusqu’en Macédoine. Mais alors leur apparition ayant été purement accidentelle , il ne s’ensuivrait pas qu’ils fussent propres à ce pays*. Et il est à noter, en effet, comme je l’ai remarqué plus haut, que l’histoire des chameaux de Xerxès est le seul fait positif, connu de l’antiquité, qui établisse la présence des lions au nord de la Grèce. L’imagination
1. Voy. Agassiz, Sur la géographie des animaux, dans la Bevue suisse, août 1845. Le tigre peut vivre,, au reste, dans des contrées beaucoup plus froides que le lion ; car, dans le Népaul et le Tibet, il s'élève jusqu’à la limite des neiges perpétuelles. Mais, ainsi que l’a remarqué M. J. Seisky, en Sibérie et dans les contrées très-froides, cet animal se couvre d’un poil long et épais qui le rend méconnaissable. Il ne serait donc pas impossible que les Perses de l’armée de Xerxès aient pris pour des lions des tigres à long pelage descendus du Caucase dans les plaines de la Scythie.
2. Cette opinion a déjà été émise par Brocchi, Conchiliologia fossile subappennina (Milan, 1814), Introd., t. I, p. 41, et d’autres naturalistes.
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populairej impressionnée par le récit de cette aventure célèbre, aura peuplé de lions la Thrace et la Macédoine ; et c’est sur ces témoignages sans valeur que Xénophon se fondait pour admettre que les lions habitaient les montagnes de la Thrace. Quant à l’aventure de Polydamas, contée par Pausanias, on n’y peut voir qu’une pure fable qui tirait peut-être sa source d’ailleurs. N’oublions pas de plus que c’est sur la foi d'Hérodote que le voyageur grec avance qu’il y avait des lions en Macédoine et en Thrace. Pausanias était d’autant plus disposé à accueillir, en le généralisant, le fait mentionné par l’écrivain d’Halicarnasse, qu’il se représentait les âges reculés comme ayant donné naissance à des animaux d’une grosseur et d'une force prodigieuses*. C’est ce qu’il rappelle précisément à propos du lion de Némée; Cette croyance ou plutôt ce préjugé a vraisemblablement été suggérée par la découverte fortuite, déjà faite dans l’antiquité, d’ossements de grandes espèces fossiles Mais elle était entretenue par une illusion qui a été de tous les temps. En vieillissant, l’homme voit les choses sous des couleurs moins brillantes et il leur attribue le changement qui ne s’est opéré que dans son esprit. Chaque génération répète que tout s’est détérioré depuis l’époque de sa jeunesse, et le vieillard se rappelant que ses pères ont tenu le même langage que lui fait tenir la tristesse de ses vieux
1. notXat dip« Onpta (pcêepwTipa fit Tct( à»6pûnoi(. Pausan., i, 27,
2. Voy, mon mémoire intitulé : Des ossements humains et des ouvrages de main d’homme enfouis dans les rothes et les couches de la terre , dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France , 3® série, I. 1 (i852), p. 287, 288.
RE ^ÉMÉE.
jours, l’opinion que le monde va en dégénérant s’ac^ crédite. On a admis la dégénérescence des espèces animales, comme on a admis celle de l’homme, Le préjugé qui faisait dire à Virgile :
Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulcris,
s’est étendu aux animaux ; et cela joint aux exagérations naturelles chez les peuples sauvages ou enfants, il s’en est suivi que l’on a multiplié, dans les temps héroïques, les animaux monstrueux. Pausanias, en faisant la réflexion rappelée ci-dessus, ne cite pas seulement le lion de Némée, il parle aussi de l’hydre, de sorte que son observation ne dépose pas plus en faveur de la réalité d’un de ces animaux que de l’autre. Elle prouve l’ignorance et la crédulité des temps primitifs, voilà tout. Les innombrables histoires de dragons, répandues dans nos légendes de saints, ne sauraient faire admettre que les pythons, les boas, les ular-sava, aient jamais habité sur notre sol *.
Aussi le préjugé célèbre qui consacre le vers si connu d’Horace
Qui J non imminiiit dies ,
infirme- t-il la valeur de l’argument que Karl Ritter a cherché à tirer, pour l’existence des lions en Grèce, de l’abaissement de température de cette contrée. Le savant géographe s’est appuyé d’un passage de Théophraste'^ qu’il importe d’examiner. Le naturaliste grec
t. \oy. mon Etsai sur les légendes pieuses du moyen dge, p. 144.