‹ Croyances et légendes de l'antiquité, essais de critique appliquée à quelques points d'histoire et de mythologieChapitre 149 sur 278 · Ibid., 68 el 8uiv · texte numérisé non relu

Ibid., 68 el 8uiv

LE LION

source d’abondantes fontaines, retraite des hôtes sauvages et va droit à la bergerie, à travers les montagnes. Les loups cruels, les lions dévorants, les ours, les rapides panthères, insatiables de proie, suivent ses pas. » Gybôle, qui recevait un culte sur les hauteurs de la Phrygie, et plus particulièrement sur les sommets sourcilleux do Tlda, avait le lion pour attribut spécial *.

C’est donc de la Phrygie, de lal^ydie, qu’ont dû être introduites dans le Péloponnèse les légendes où le lion figure, et conséquemment celle du lion de Némée. La dynastie lydienne des Pélopides, en venant s’établir dans cette péninsule, y apporta l’imago du lion, emblème des races royales dans tout l'Orient. Sans doute le nom de cet animal n’était pas inconnu aux Pélasges, puisqu’on le trouve désigné par un nom tiré du môme radical sanscrit chez presque tous les peuples indo-européens’^, Mais ces peuples, peu familiarisés avec les formes d’un animal étranger à leur climat, ne l’avaient pas pris pour symbole de la royauté. En Italie, comme en Germanie, c’était le loup et non le lion, qui recevait le titre de roi des animaux. LesSabins avaient consacré au dieu de la guerre le premier de ces carnassiers et non le second ®. C’est à une époque comparativement récente, que le lion est devenu, chez les Hellènes, le roi des animaux. Ils avaient emprunté cette idée è l’Assyrie, à la Perse qui la possédaient en commun avec l’Inde.

1. Voy. mon Histoire den religions de ta Grèce antique, I. III, p. 79 et guiv.

2. Voy. à ce sujet Ad. Pictel, les Origines indo-européennes, part. I, p. 423.

3. Voy. mon Mémoire sur la constitution de Servius Tullius et les éléments originels de ta population romaine (1803).

Ot: NÉMÉE.

Dans le Çatapalha-Brahmana', le lion est qualifié de seigneur [ica). D’ailleurs, quand même des légendes sur le lion datant des premiers âges delà Grèce auraient attribué la royauté à ce carnassier, cela ne prouverait pas plus son existence dans le Péloponnèse que les légendes qui au moyen âge couraient en France et en Allemagne sur le lion, roi des animaux, n’établissent son existence dans ces pays. Ce serait là une pure importation orientale. Notons que la tradition attribuait à un Phrygien, Ésope, la première rédaction du recueil d’apologues où le lion figure en qualité de roi des animaux. Donc ces fables , si elles ne sont pas d’origine indienne , comme Mi A. Weber le pense, n’ont pas cependant une origine hellénique. J’ajouterai qu’un mythe rapporté par Pausanias ^ nous fait voir qu’à l’âge reculé qui correspond à l’époque du fabuleux Danaüs, le lion n’était pas, dans la Gi'èce, l’emblème de la royauté, que c’était encore le loup. Suivant ce mythe, l’arrivée de Danaüs dans le Péloponnèse suscita une querelle, pour la possession du trône, entre lui etGélanor, roi d’Argos. Ils portèrent leur différend devant le peuple qui remit lejugement au lendemain. Mais au lever du soleil, un loup s’étant jeté sur un troupeau de bœufs, terrassa le taureau qui en était le conducteur. LesArgiens, regardant celoupcommelesymbole de Danaüs, lui adjugèrent la couronne. Ce mythe décèle le caractère symbolique qu’avaient alors les deux animaux regardés comme les rois de la création zoologique.

1. Voy, Alb. Weber, Veber den Zusammenhang indisehen Fabeln mit griechischen, dans les Indhche Siudien, t. III, p. 334.

S; Paiisan.i il, 19, § 3. t Plutarque, PyrrAus, 33) Servius ad Æneid., iv, 377.

LE LION

Une fois introduit dans le Péloponnèse, comme une sorte d’animal héraldique, le lion commença ù jouer un rôle dans les légendes et notamment dans celle d’Hercule; car les Iléraclides avaient aussi ce quadrupède pour emblème. L’image du lion fut portée en Grèce, de la même façon que les Phocéens la portèrent en Gaule. La figure de cet animal, gravée sur les médailles de Marseille ', ne prouve pas plus la présence de ce carnassier sur les bords du Rhône, que le mythe du lion de Némée ne prouve son existence en Argolide.

Le lion représenté sur le bouclier du Pélopide Agamemnon, ceux qui se voient encore sculptés à la porte cyclopéenne de Mycènes, la cité des Atrides, tirent vraisemblablement leur origine du lion symbolique de la famille de Pélops. Les statues colossales du même animal qui , comme à Zéa * ou sur le mont Hymetle offraient au loin les formes de ce redoutable carnassier, familiarisaient les regards avec son image et durent enraciner, dans les imaginations, les contes dont il était devenu l’objet. Par un effet du même genre, nous voyons, au moyen âge, le lion emblématique du tombeau de Geoffroy de Lascours fournir le sujet d’une légende qui fait vivre le lion en France*, et le blason de Gilles, seigneur de Ghin, donner naissance à une

1. Hionnet, Descript. des médailles atiiiq., t. 1, p. 67. — De La Saussaye, Xumismatiq. de la Gaule narbonnaise, p. 9. Cf. Creuzer, Relig. de l'anliq., trad. Guigniaul, t. Il, p. 1, 187.

2. Voy. BrOnslcdt, Voyages et recherches dans la Grtce, 1 . 1, p. 30.

3. Voy. Dodwell, A classical and topographical tour through Greece,

4. Voyez Allou, Description des monuments des différents âges de la Haute- Vienne, p. 359.

DE NÉMÉE

fable qui fait rencontrer avec un serpent le même animal sur les bords du Jourdain, au temps des croisades, c’est-à-dire à une époque où il avait disparu totalement de la Palestine*.

Tant il est vrai que l’imagination populaire a toujours procédé de la même manière. Des images incomprises ont suggéré des fables qui ont pris place dans l’histoire. Yoilà ce qui s’est vraisemblablement passé pour le lion de Némée. Il n’est nul besoin pour expliquer cette légende, de reculer, pour les temps héroïques, les bornes de l’habitat du puissant carnassier jusque vers le Péloponnèse. Sans doute, la civilisation resserre chaque jour son domaine ; le lion a disparu aujourd’hui de l’Asie Mineure et de la Syrie, il disparaîtra bientôt du nord de l’Afrique ; mais il n’a jamais dû franchir, dans la constitution climatologique actuelle, la frontière que lui assignaient les conditions nécessaires de son existence.

1 . Voy. la Chronique du bon chevalier messire Gilles de Chili, c. 32, p. 101. (Mons, 1837, in-8°.)

DEUX DIVINITES DD CDLTE DES GADLOIS

CAMULUS ET GRANINÜS'

Le grand nombre de divinités topiques mentionnées dans les inscriptions latines de la Gaule pourrait donner à croire qu’il n’existait point, en ce pays, de religion commune à toute la population, que chaque nation, chaque pagus invoquait une divinité particulière qui en était la personnification. Une telle hypothèse contredirait cependant le témoignage formel de César. Les Commentaires parlent de dieux adorés par l’universalité du peuple gaulois; ils nomment des divinités du ciel, des arts, de la guerre, de la santé, et, conformément à l’usage romain, ils identifient à Jupiter, à Minerve, à Mars, à Apollon, ces divinités, dont les attributs rappelaient è César ceux que les Gaulois prêtaient à leurs grands dieux. En tête de cet Olympe celtique , le proconsul place un dieu de l’industrie, du commerce, des chemins, qu’il assimile à

1. La première purtic de ce travail a paru, en 1849, dans les Mémoires de la Société des antiquaires de France, nouv. série, t. IX, et a obtenu une mention honorable au concours des antiquités nationales de l'Inslitut; la seconde, dans la Revue archéologique, nouv. série, t. I. (1860.)

C AMU LUS

Mercure, mais donl il ne nous fait pas connaître, non plus que pour les autres divinités, l’appellation nationale. Aujourd’hui que l’épigraphie latine nous fournit quelques lumières sur le culte de nos ancêtres, il est intéressant de rechercher quels purent être les noms indigènes des divinités auxquelles les Commentaires font allusion , dans l’aperçu malheureusement trop succinct qu’ils renferment de la religion des Gaulois.

Pour se faire une idée quelque peu exacte de celle-ci, il faut d’abord déterminer quelles ont été les divinités auxquelles s’adressaient les hommages de toutes les populations de la Gaule et dont le culte se liait, par conséquent, d’une manière intime au druidisme, institution sacerdotale que nous savons avoir été commune aux nations de la Celtique et de la Bretagne. Il est d’ailleurs à noter que cette unité d’organisation sacerdotale implique une certaine communauté de principes et de rites religieux.

Recherchons d’abord quel est le dieu gaulois que César a désigné sous le nom de Mars et essayons de découvrir en quoi il différait des divinités topiques que les inscriptions identifient également au dieu de la guerre des Romains.

Un bas-relief, découvert dans l’ancienne Sabine , représente cinq divinités figurées debout et en pied. Audessus de chacune d’elles, se lit son nom; ce sont Ardoinna, Camulus, Jupiter, Mercurius, Hercules Camulus apparaît sous les traits d’un guerrier armé d’une cuirasse, appuyé de la main droite sur un bou-

1. D. Martin, Religion des Gaulois, t. I, p. 486, pl. 21. — J. de Wal, Mythologi septentrionalis monumenta epigropliica, n° xxi.

ET ÜRANNDS.

clier, de la gauclie sur une lance, c’esl-à-dire avec les attributs qu’on donne à Mars. L’inscription placée audessous du bas-relief porte :

M , QVARTINIVS . M . F . CIVIS . s ABINVS . REMVS . MILES . COH.Vll,PR..VNTOMANE.P.V.V.L.S,

Ainsi le monument avait été consacré par un soldat de la septième cohorte prétorienne , Rémois de naissance et devenu citoyen de la Sabine. On retrouve dans les noms celtiques di'Ardoinna et de Camulus ceux de divinités révérées dans sa patrie, et, selon toute vraisemblance, les autres divinités du bas-relief, malgré les noms romains qui leur sont donnés, répondent à des divinités également celtiques, peut-être Tarann, Gwyon et Ogmios.

Ce monument montre de plus que les Latins avaient identifié le dieu gaulois Camulus à leur Mars ; identification confirmée par une autre inscription découverte à Rome, où se trouvent réunis les noms de Camulus et de Mavortius, La voici :

IN H.D.D 11 MAVORTIO CAMVLO 1| DEO SANCTISS. ||

PRO SAL . IMP . CAESARIS || M . AVREL . COMMODl . AVG .

Il C.VALERIVS G. F. PAL. || CRISPINVS PRAEF.COH ||

EX PROVINCIA. Il MAVR.D.S.P.D.D.»

L’épithète de fortis est donnée au même dieu dans deux inscriptions; l’une a été découverte à l’ancien Nomentum :

FORTI II DEO CAMVLO || T.SABINVS.ARRl || VS SABINA FLORA II V. S. F. CIIT.V.V.I.»

1. Orelli, Iwic. lat. select., n" 1978. J. ilc Wal, Mijtholog. seplenlrionalis monnmeiita epitjr., n“ Lxxii.

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