Uist. eccl., liv. lit, c. xxxix
DU CHniSTIANISME.
en différcnls pays; et l’on ne saurait admettre que cet écrit si incomplet ait suflî à la pieuse curiosité des premiers chrétiens. D’ailleurs les citations, fréquentes chez tes auteurs des siècles suivants , d’ouvrages chrétiens que nous ne possédons plus, attestent à elles seules la destruction ou l’oubli d’une foule de livres dus aux premiers disciples de la foi nouvelle. La pauvreté des néophytes , le mystère dont ils étaient forcés de s’entourer, expliquent pourquoi tous ces documents ont aisément disparu. Copiés en petit nombre, ils circulaient dans l’ombre, l’autorité devait anéantir ceux qui lui tombaient entre les mains; la rivalité des sectes nées au sein de la société chrétienne accéléra encore celte destruction , et la multitude d’écrits hétérodoxes que les orthodoxes firent disparaître, une fois qu’ils furent devenus les maîtres et les plus nombreux, peut faire juger de ce qu’il y en eut de supprimés par les chrétiens des diverses communions dont ces ouvrages blessaient les sentiments et contredisaient les idées. Tout est incomplet dans ce qui nous est parvenu sur l’histoire des premiers temps du christianisme. Les Évangiles eux-mémes ne nous apprennent relativement que bien peu de choses sur la vie du Sauveur et n’ont recueilli que quelques-uns de ses enseignements ‘. Sur la mission des apôtres, hormis sur celle de saint Paul, on ne possède que des relations purement légendaires, postérieures de deux siècles et môme davantage , aux événements qu’ils prétendent relater. Les autres mis-
1 . Yoy . il ce sujet Michel Nicolas , Étude critique sur les Évangiles , dans la Hcvue germanique du If scplcmbrc 1862.
sionnaires de la prédication chrétienne nous sont encore plus inconnus !
En présence de cette disette de documents, il est d’un haut intérêt de recliercher à quelles sources a pu puiser Eusèhe, évôque de Césarée, pour composer son Histoire. Car c’est là à peu près le seul ouvrage où se trouvent consignées les annales de la foi naissante, pour les événements compris entra l’époque à laquelle s’arrêtent les Actes des apôtres et l’année 313. Aussi l’œuvre d’Eusêhe a-t-elle servi de point de départ à tous ceux qui ont entrepris d’écrire l’histoire de l'Église. Socrate, Sozomène, Théodoret se sont bornés à continuer le travail de l’évêque de Césarée, sans rien y ajouter pour l’époque primitive, et Nicéphore Calliste, qui entreprit, au quatorzième siècle, la rédaction d’une nouvelle histoire des trois premiers siècles de l’Église, a puisé presque tous ses renseignements chez le même Eusèhe, n’ajoutant aux faits que celui-ci lui fournit, que quelques détails d’une authenticité douteuse, voire môme d’un caractère tout à fait fabuleux.
Je ne veux pas soumettre à une discussion critique les faits qu’Eusèbe nous raconte ; ce serait aborder la lâche délicate d’un examen des fondements historiques de la tradition chrétienne. D’autres d’ailleurs l’ont tenté avec plus ou moins de succès. Les convictions, les doctrines religieuses particulières à l’auteur dominent toujours de semblables études, et l’on ne saurait passer aux yeux de tous pour être complètement impartial. Ce que j’entreprends de rechercher ici dans l’ouvrage d’Eusèhe, ce sont les indications propres à nous donner une idée de ce qu’était la litté-
DD CHRISTIANISME
rature chrétienne des premiers siècles, de ce que nous avons perdu par un effet de la négligence, du zèle intolérant ou de la fatalité. Il est si bien écrit que toute origine dans le monde physique et le monde moral doit nous échapper, que les faits mêmes qui se sont accomplis en pleine époque historique et qui se rattachent à la formation d’une croyance, d’une législation ou d’une nationalité, nous échappent presque toujours. Tant d’écrits disparus aujourd’hui et émanés des premiers fidèles auraient pu jeter une vive lumière sur le berceau mystérieux des croyances que formula l’Église. Eh bien, ceux-là même qui semblaient les plus intéressés à ne pas les laisser périr, les ont livrés à l’oubli et bientôt à la destruction. La constitution du catholicisme ne date que du concile de Nicée; son histoire authentique date également d’un écrivain du même temps. Plus anciennement nous avons sans doute des apologistes, des théologiens, des orateurs; d’historiens, nous n’en trouvons pas; et l’intervalle de plus de deux siècles qui sépare V Histoire d’Eusèbe du Nouveau Testament, n’est rempli que par quelques courts fragments dont Eusèbe lui-même nous a conservé la majeure partie. Ce qui fait l’intérêt et la valeur de son Histoire, c’est l’élément critique qu’il essaye d’y introduire. 11 prend soin, le plus souvent, de citer ses autorités; s’il ne discute pas toujours les faits qu’il leur emprunte, il a du moins l’attention d’indiquer à ses lecteurs le degré de confiance que doit inspirer celui qui le guide. On s’aperçoit à ses habitudes critiques, bien rares chez les historiens païens, qu’il écrit à une époque de controverse et de discussion, qu’il ne
veut pas seulement inslruire mais convaincre, qu’il est eu présence d’adversaires et de détracteurs. D’ailleurs, cette préoccupation du théologien, il la devait aussi à ses travaux antérieurs. La Préparation évangélique, qu’il avait déjà composée lorsqu’il entreprit la rédaction de son Histoire, puisqu’il y fait allusion dès le début de celle-ci *, est un vaste travail de critique historique dont le but est de mettre hors de toute contestation la vérité de la religion chrétienne. La littérature des premiers siècles de l’Église fut avant tout morale et polémique ; il s’ensuivit que les écrivains chrétiens durent adopter une forme qui n’avait guère été usitée des païens. Ainsi la critique qui apparaît dans Eusèbe ne fut pas tant la conséquence de l’esprit sobre et sévère de ce Père, que le résultat des conditions nouvelles dans lesquelles les auteurs qui avaient embrassé le christianisme se trouvaient placés.
L’idée que les docteurs chrétiens se faisaient, pour la plupart, des destinées du monde, les conduisait à rattacher les événements de l’ancienne société à ceux de la nouvelle, par un lien étroit et continu; ce qui les forçait d’embrasser dans une même vue et les temps judaïques et les premiers siècles de la foi. De là, des aperçus plus étendus, plus généraux, moins de préoccupation des détails, plus d’importance accordée aux doctrines qu’aux faits matériels qui avaient jusque-là presque totalement rempli l’histoire. De là aussi, un plus grand souci de la chronologie. Antérieurement la question de dates avait peu préoccupé les chrétiens,