Ibid., liv. Il, c. XV, XVII; liv. III, c. l
4. Cc8 légendes ont passé de là iheï les Musulmans. Voy. G. Weil, Biblitche Legenden der Musdmünner, (Francfort, 1845.)
DU CHRISTIANISME
alors peu à peu chez les hagiographes, et elles sont entrées pour une forte part dans la Légende dorée de Jacques de Yaragine. Une sorte de mythologie chrétienne prit alors naissance; elle commence avec les Dialogues de saint Grégoire le Grand et finit avec ceux de Césaire d’Heisterhach *. Nous nous expliquons ainsi pourquoi Eusèbe n’a consigné aucune des traditions relatives à la mort de ceux des apôtres qui ne paraissent que sur le second plan, pourquoi, en disant quelques mots des contrées où ils allèrent prêcher l’Évangile, il ne rapporte rien des faits racontés dans V Histoire apostolique d’Abdias, pas même pour les rectifier.
Telle est l’appréciation que l’on peut faire aujourd’hui de Y Histoire ecclésiastique d’Eusèbe, appréciation que l’on trouvera trop sévère , si on la compare à celles d’Ellies du Pin ou de D. Geillier Mais le point de vue auquel se sont placés ces auteurs ne saurait répondre aux exigences actuelles de la critique. En rendant justice aux lumières de l’évêque de Césarée, à sa sincérité, nous devons tenir compte des erreurs auxquelles l’exposaient ses idées arrêtées à l’avance, l’insuflisance des matériaux qu’il a pu consulter. Théologien avant d’être historien, Eusèbe manquait des qualités essentielles pour écrire l’histoire du christianisme. Son orthodoxie et son zèle nuisaient quelque
1 . Voy. Cœsarii Heisterbacensis monachi ordinia cisterciensis Dialogue miraculorum , ed. J. Sirange, Coloniæ, 1851,2 vol. in-12.
2. Voy. sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, iv* siècle, t. I, p. 1 2 cl stilv.
3. Voy. son Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, t. IV, p. 202 et suiv.
LA l’RKMlÈRE HISTOIK':-
peu à son impartialité. C’est un plaidoyer qu’il compose, non des faits et des luttes dont il entreprend de nous dérouler la succession. Enchaîné par le respect qu’il porte aux autorités dont il s’étaye, il se prive volontairement de la faculté de puiser à toutes les sources, aux ondes pures de la tradition évangélique, comme aux eaux troublées et bourbeuses des doctrines dissidentes. Ce ne sont pas des enquêtes comparatives qu’il institue, en se résignant à reconnaître les fautes et les erreurs de son parti , c’est la démonstration de vérités conformes i\ celles que proclame son Église, qu’il poursuit.
Quand on a lu les premiers livres de Y Histoire ecclésiastique, on fait la môme réflexion que lorsqu’on lit les Antiquités judaïques de Josèphe, c’est que les Chrétiens ainsi que les Juifs ne possédaient que bien peu de témoignages vraiment historiques, en dehors de leurs livres canoniques. Ils prennent dans cette collection presque tout ce qui a trait aux époques auxquelles elles se rapportent; ils ne savent guère que ce qui s’y trouve. De même les plus anciens écrits delà primitive Église, les épîtres de saint Ignace, de saint Polycarpe, de Clément, les premiers apologistes, n’ajoutent que peu de faits aux passages du Nouveau Testament qu’ils citent et commentent. De là une déplorable obscurité sur les débuts du christianisme. La religion nouvelle apparut d’abord dans l’ombre; les petites communautés évangéliques se cachent derrière les communautés juives avec lesquelles les citoyens de l’Empire les confondent; c’est à peine si le nom de Jésus a frappé les oreilles de ceux-ci. La religion du Christ recrute d’abord ses adhérents dans les rangs les plus infimes delà société. C’est
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la parole bien plus que l’écriture qui est le grandmoyen de propagation, et cette parole, pour éviter la persécution, elle ne se fait entendre que dans les endroits écartés, dans le secret des demeures, dans le silence des déserts. Personne n’est là qui puisse consigner par écrit l’enthousiasme qu’elle provoque, les difficultés qu’elle rencontre, les résistances qu’elle soulève, les concessions qu’elle est forcée de faire aux idées, aux habitudes, aux superstitions du temps. Dans cette Église naissante, on ne sait que ce qu’apprend la tradition, on ne s’entretient que de ce qui rend meilleur, on n’apprend rien de ce qui aiguise et éclaire les intelligences. On est indifférent aux choses de la terre, parce qu’on a les yeux constamment tournés vers le ciel, d’où l’on croit que le Sauveur va bientôt descendre. Ainsi on n’a nul souci ni de la politique, ni de l’histoire, on méprise la science qui se confondait alors avec la philosophie, parce que la science n’a rien fait pour les mœurs, qu’elle n’a rien dit du royaume de Dieu.
Plus d’un demi-siècle s’écoula dans cette sainte et calme ignorance. Tous ceux qui veulent introduire des discussions théologiques, associer l’enseignement tout moral de l’Évangile à des théories plus ou moins empruntées à la philosophie, sont condamnés comme de faux prophètes, de faux Messies, desAntechrists, parce qu’ils sèment la division ou la dispute au sein d’une société qui n’aspire qu’à la jouissance des félicités célestes.
Quand, au second siècle de notre ère, le génie métaphysique se réveille dans l’Église, quand on commence à vouloir définir et comprendre cette grande doctrine du Dieu fait homme, on est déjà loin de l’époque dont
on esl surtout curieux de connaître l’histoire. Les témoins sont morts; leurs successeurs, leurs disciples ont négligé de les interroger de leur vivant. Simples comme eux, ils n’en ont rien su apprendre, et les fables naïves qu’ils ajoutent à l’Évangile rendent les plus éclairés défiants contre leur témoignage.
Voilà comment Eusèbe manqua de documents pour nous raconter l’bistoire du premier siècle de l’Église, pourquoi il fut réduit à répéter ce que les évangiles avaient dit. Ainsi que tous les orthodoxes, il s'attacbe fermement à la tradition, et quand celle-ci est muette, il juge de la valeur des doctrines par l’orthodoxie de ceux qui les soutiennent.
L’évêque de Cêsarée ne possédait donc point les éléments nécessaires pour nous peindre sous ses véritables couleurs l’Église des premiers temps, et nous en .sommes réduits, ainsi que lui, à demander au Nouveau Testament les indications qui peuvent nous en donner une idée. Mais vivant déjà à une époque où les disputes théologiques tendaient à prévaloir sur l’enseignement moral, où la préoccupation des dogmes et des rites l’emportait sur celle des œuvres, Eusèbe ne paraît pas avoir suffisamment saisi le caractère de l’Église primitive. Il y va chercher ce qui n’y est point encore, un enseignement dogmatique et une organisation régulière.
Arrivée à l’apogée de la civilisation antique, ayant porté au plus haut degré la culture des lettres et des arts, ayant épuisé tous les genres de luxe et de plaisirs, la société romaine, devenue presque la société universelle, pliait sous le poids même des richesses qu’elle avait amassées. L’esprit, l’activité matérielle, le goût
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y trouvaient (les aliments; mais le sentiment religieux cherchait vainement, dans des croyances discréditées, des spéculations métaphysiques, des superstitions nouvelles du même ordre que celles qui avaient été abandonnées, quelque chose qui l’élevât et le fortifiât. Il y avait dans une foule d’âmes, les unes déshéritées des biens dont on se gorgeait près d’elles, les autres fatiguées d’en jouir, un immense besoin de croire et d’aimer. On cherchait une foi qui purifiât le cœur, qui remplaçât l’orgueil et le faste par la simplicité, qui mît l’homme dans une relation plus étroite avec la Divinité dont les traits épars se perdaient pour les polythéistes dans la nature. Cette foi, l’Évangile l’apporta au monde, et ses premiers disciples ne lui demandèrent et n’y mirent que les sentiments dont ils étaient animés; elle ne fut ni une métaphysique, ni une théologie; elle se réduisit au culte du Christ et à la pratique de ses œuvres. C’est ce qu'Eusèbe ne semble pas avoir suirisammcnt compris. Il est trop loin de ce grand réveil religieux pour s’en bien représenter l’essence ; il est trop étranger aux idées juives du milieu desquelles le christianisme a germé ‘, pour en voir le point de départ ; il aspire trop ouvertement à transporter dans le passé les doctrines et les préoccupations de son temps, poursaisir la physionomie des premiers disciples de Jésus-Christ.
1. Yoy. Michel Nicolas, Des doclrines religieuses des Juifs (Paris, 18G0), où ce fuit est mis en pleine lumière.
HISTOIKE D'UN ÉV\NGILE APOCRYPHE.
L’ÉVANGILE DE NICODÉME
Le livre apocryphe, improprement connu sous le titre âi Évangile de Nicodême est sans contredit l’un des plus curieux auxquels les premiers siècles du christianisme aient donné naissance. Les savants travaux de Fabricius, de Münter, de Thilo avaient déjà éclairé la plupart des points d'histoire et d’antiquités ecclésiastiques que soulèvent l’examen du texte et celui des faits qui y sont rapportés, sans qu’aucun critique fût parvenu à fixer d’une manière tant soit peu précise la date de la rédaction de ce pseudo- évangile , ni à établir s’il est l’œuvre d’une plume orthodoxe ou hérétique. Il me parut, il y a plus de quinze années qu’une étude attentive des écrits des Pères de l’Église entreprise dans ce but, pourrait jeter sur la question une lumière suffisante à la solution du problème. C’est ce
1 . Ce titre ne lui a été donné que fort tard ; il apparait pour la première fois dans Vincent de Beauvais.
2. Le fond de ce travail parut pour la première fois, en 1847, dans la Revue de philologie et d'histoire anciennes. Une nouvelle rédaction avec additions en a été donnée dans le tome X de h nouvelle série des Mémoires de la société impériale des Antiquaires de France ( 1 850).
l’évangile
que je tentai de montrer à deux reprises différentes. Depuis, un très-savant et habile critique, M. C. Tischendorf, en traitant le môme sujet dans l’introduction de son excellente édition des évangiles apocryphes publiée à Leipzig en 1833, a présenté des vues différentes des miennes. J’ai fait mon profit de ce qu’il a dit, et sans abandonner les résultats positifs auxquels j’avais été conduit, j’ai modifié quelques-unes de mes idées. De cette façon l’ensemble de mes recherches s’est trouvé complété et rectifié, et l’aperçu que j’offre ici me paraît de nature à satisfaire la critique et à s’accorder aussi bien avec le fond des opinions de M. Tischendorf qu’avec celles que j’avais précédemment adoptées. Je vais essayer dans ce Mémoire de reprendre la question, ajoutant aux témoignages que j’avais déjà réunis, il y a quinze ans, des témoignages et des rapprochements nouveaux.
Thilo ‘ a remarqué que XEcarujile de Nicodême se compose de deux parties assez distinctes : l’une, allant du chapitre I" au chapitre XVI inclusivement, renferme les détails de la condamnation, du supplice, de l’ensevelissement et de la résurrection du Christ; l’autre commence à partir du chapitre XVII ; c’est l’histoire miraculeuse des fils de Siméon, Carinus et Lucius, qui comprend le récit fabuleux de la descente du Christ aux enfers.
La première partie formait sans doute originairement un ouvrage à part, car, ainsi queM. Tischendorf l’a constaté dans la grande majorité des manuscrits
I, Codex apocryphu* Novi Testamenti, prolegomena, 1. 1, p. cxviii. 3. ^vangelia apocu^pAo , prolegomena , p. lv.
DS NICODÊME.
grecs où elle se trouve, elle n’est pas suivie de la seconde ; cette dernière partie ne se rencontre pas davantage dans la version copte. Ce n’est que dans les textes latins auxquels est dû le titre ^Evangile de Nicodême, que les deux parties ont été réunies, La première partie a d’ailleurs une fin qui dénote que l’ouvrage original se terminait là; mais dans les manusciits latins ce paragraphe final a été à dessein supprimé ou altéré.
Le style de la première partie diffère assez notablement de celui de la seconde ; il a évidemment subi , à diverses reprises, des altérations, des remaniements, car il y a de nombreuses discordances entre les manuscrits grecs, tandis que le texte de la seconde partie est sensiblement le même dans les manuscrits latins et dans les manuscrits grecs, et n’offre que des variantes peu importantes.
Quelle était donc cette première partie, qualifiée dans deux manuscrits, l’un du Vatican et l’autre de la Bibliothèque impériale de Paris, à.' Evangile des Nazaréens, quoiqu’elle ne réponde en rien à ce qu’a pu être le livre canonique des Ébionites? M. Tischendorf, frappé de la concordance de certains passages avec ce que Justin le martyr et Tertullien rapportent des Gesta Pilati, livre apocryphe du deuxième siècle, frappé surtout du titre de cette première partie (’Yz5[xvT/)(jLaTa tcO xupfcu f,p.ôv ’lrjffou XpiOTOu 'itpayOévra hà IIovtîou IltXiTou) a admis leur identité L II est au moins certain que l’auteur de la première partie de V Evangile de Nicodème avait fait usage de cet écrit aujourd’hui perdu, si nous n’avons pas