C. XIX, p. 687, Thilo. Ct. Tischendorr, p
2. Celte légende 86 rencontre dans V Histoire de la pénitence d’Adam, qui a été traduite du latin en français par Colard Mansion. Voy.Van Praet, Recherches sur Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse, p. 06 et suiv.
3. Beausobre, Hist. du Manichéisme, t. !, p. 37 4, a rapproché les deux noms de Lucius ou Leucius, et de Carinus ou de Charinus, de ceux de Leucius et de Charinus donnés dans le décret de Gélase et dans Photius , au célèbre faussaire Leucius ou Lucius qui vivait à la fin du premier et au commencement du second siècle. J’admets volontiers avec Beausobre que quelque œuvre apocryphe , à laquelle s’attachait le nom de Lucius, a pu suggérer au faussaire grec l’idée d’attribuer à deux personnages de ce nom la relation de la prétendue descente aux enfers. Cet ouvrage apocryphe de Lucius serait alors celui qui aurait servi de guide à l’auteur de la seconde partie de l’Évangile de Nicodfime; et, dans son ignorance, il aurait fait de Leucius Carinus deux personnes dilTérentcs.
DE MCOOÊME.
duit encore à supposer qu’il existait, sur le compte des deux personnages imaginaires, quelque fable dont le rédacteur de la seconde partie du pseudo-évangile a tiré parti.
A part ces deux circonstances et quelques autres que j’indiquerai dans la suite, le fond du récit est évidemment puisé chez des auteurs chrétiens qui ne datent pas du premier et du second siècle. M. Tischendorf, qui croit pouvoir en faire remonter la rédaction au deuxième siècle, convient que le style est plus moderne que celui des Actes de Pilate et du Protévangile de saint Jacques '..Mais il ne donne aucune raison concluante pour reporter si haut un livre sur lequel les Pères de l’Église ont gardé le silence. En effet, que l’on parcoure ceux de leurs ouvrages qui datent des troisième et quatrième siècles, on y trouvera exposé , presque avec les mêmes paroles, le dogme de la descente de Jésus aux enfers ; c’est le même langage, ce sont les mêmes ligures oratoires ; seulement dans notre apocryphe, le tableau s’est agrandi; il a pris des proportions plus fortes et le côté allégorique a fait complètement place à l’interprétation littérale.
Pour convaincre le lecteur de la vérité de cette assertion, rapprochons du contenu du récit de Lucius et de Carinus divers passages des orateurs chrétiens. Nous y retrouverons les principales circonstances de ce récit :
1 . Le Protévangile de saint Jacques renferme, au reste, des traditions qui s’étuiunl transmises pendant plus d’un siècle, et qui sont conséquemment d’une date beaucoup plus ancienne que sa rédaction. y oy. Protevangelium Jacobi, edidit G. A. Suckow, p. viii. (Vratislaviœ, 1840.)
l’ÉV ARGILE
La clarté soudaine dont Jésus illumina, à son arrivée, les ténèbres de l’enfer; la frayeur de la Mort; la terreur dont sont saisis les portiers du sombre séjour; la joie dont les prophètes sont transportés ; tes prédications par lesquelles ils annonçaient la venue prochaine du Sauveur; la rupture des portes d’airain de l’enfer; la défaite de Satan et de la Mort : le faussaire semble avoir tout pris dans les tableaux terribles et vivants par lesquels les prédicateurs de la foi cherchaient à frapper l’imagination de leur auditoire.
Dans les rapprochements qui vont suivre , je ferai usage, à la fois, du texte grec et du texte latin de la seconde partie AqV E vangile de Nicodême, car ils nous fournissent l’un et l’autre des variantes importantes, toutes plus ou moins calquées sur le langage de la chaire apostolique. On verra que diverses mains se sont attachées à compléter successivement l’analogie que décèle déjà le fond du récit.
Commençons par interroger la XIV* des Catéchèses de saint Cyrille de Jérusalem, qui donna ses instructions dans cette ville, de l’an 345 à 351. Elles eurent un grand retentissement, et s’adressaient surtout aux Juifs encore fort nombreux alors à Jérusalem *. On ne sera donc pas étonné qu’un faussaire israélite en ait eu connaissance et en ait fait usage pour la fraude pieuse qu’il méditait. « Le Christ, dit saint Cyrille, est descendu au sein de la mort et il a réveillé les corps de plusieurs saints qui dormaient du sommeil de la
1. Cr. D. R. Ceillier, Histoire des auteurs ecclésiastiques, l. VI, |>. 48C.
DE MCÜDÊME.
tombe, » otaTviXôe y®P Oivatov xa\ TCoXXà cdij^aTa twv xex5t[AY)i/ivü)v iyim 'fi'fépQrj S’ aùxcu. » « La Mort, à la vue de cet étranger qui descendait dans l’enfer et n’était point retenu par ses chaînes, fut saisie de crainte : 6 ©ivatoç Oswpifiaa; /.aivév -«va xaTsXôév-ra e’!? "ASïjv, Se(J1j.o7ç voÎs aÙT66t p.Y) xaTey^éfjievov. » Dans l'Evangile de Nicodême nous voyons de même Hadès (l’enfer personnifié), ou, suivant les manuscrits latins de cet évangile, Inferm et Mors, saisi de crainte à l’aspect de Jésus et se demandant qui il est Citons le texte latin , plus développé que le [texte grec et qui rappelle davantage les paroles de saint Cyrille : Hœc videns Inferm et Mors et impia officia eorum, cum crudelihus ministris , expaverunt in propriis regnis... exclamaverunt dicentes : Victi sumus a te. Qui es tu, qui ad Dominum dirigis confmionemnostram? Qui es tu, qui sine exitio corruptionis, incorrupto argumenta majestatis, furore condemnas potestatem nostram?
Suivant saint Cyrille, ce n’est pas seulement la Mort, mais encore tous les portiers de l’enfer qui furent frappés d’épouvante : Ttvo; evexsv, àizuXwpoi'jVSsu, toûtov iSivreç èîîT^ÇaaOe ; t(; 6 xaxéywv up.aç àTuvTfj&rjç f66oç * ; « Pourquoi avez-vous frémi à sa vue, ô portiers de l’enfèr? quelle crainte inaccoutumée s’est emparée de vous! » Cette exclamation est un véritable commentaire du passage de notre Évangile peignant la frayeur de
1. Cateches, XIV, de Christiresurr, Oper., ed. Toullée.p. 214 B.
2. C. XXII, p. 722, éd. Thilo; c. v, p. 306, 378, éd. Tischen-
Digilized by Coogic
l’évangile
tous les gardiens du Schéol. Laissons continuer l’évôque de Jérusalem : h ©âvaTOÇ xat (fj-jTj Tr,v Bît)iav
« La Mort s’enfuit, et cette fuite accuse sa timidité. » L'Evangile de Nicodême retrace au long le tableau de cette frayeur à laquelle le prince de la mort est en proie L
Saint Cyrille fait accourir les saints prophètes Moïse, Abraham, Isaac, Jacob, Samuel, Isaïe, Jean-Baptiste. Ce dernier notamment s’écrie : « Es-tu celui qui doit
1 . Celle scène est celle que la poésie légendaire el 'les mystères du moyen âge aimaient surtout à reproduire. On peut rapprocher notamment ce passage du pseudo-érangiie de celui-ci que nous lisons dans le roman du Sainl-Graal (éd. F. Michel, p. 148 elsulv.) :
Mont tut là eaaemis courciex Quant Enfer fu ainsi brisiez Car Jhesus de mort suscita ,
En Enfer vint et brisa Adam et Ève en ba gité Ki là furent en grand ruité ,
U lui emmena ses amis Lassus ou ciel , en paradis.
Quand Deable ce aperçurent , Ausi cum tout enragié furent Moût durement se nicrTeilIicrent Et pour ce tout s'atropeièrent Et disoient : Qui est cist bon Qui ba teu vertu et tel nom?
Car nos fermetez ba brisiez Les portes d'Enfer depciez g Riens n’avoit force eu contre lui Ne de por nous ne par autrui Car il fait tout quanque lui plaît Pour melui son voioir ne leit Ceci au meins bein cuidions Qu'en terre ne venist nus bons Qui de cors de femme nascbist De no pooir fuir point Et cist ainsi nous ba destruit Qu’il Enfer ha laissié tout suit.
DE NICODÊME.
venir, ou en attendons-nous un autre? npssitpeyov et â'iizi T.pzfff-xi ^ xa'i Mwütîî; 5 vs[i.o0é-rr,ç x*l ’ASpaàfX t.x\ ’lsaiy. xxl ’laywS • Aa5'3 ts y.a\ 2ay.suï;X ya\ ’Haafaç yat 6 Baircwrij^ ’liùivvïjç , 5 'ké'fiù'f y.a'’ jJLapxupwv * 2ù eî ô èp/ijxevoç Y) gxepsv TTpoçBsywpLïv. » Dans VEva7iffile de Nicodême, David dit, en répondant à l’Enfer, « qu’il reconnaît la voix du Sauveur qui ordonne aux démons d’ouvrir leurs portes » Isaïe rappelle la vérité de sa prédiction : « Mort, où est ta victoire, où est ton aiguillon » Saint Cyrille place également ces dernières paroles dans la bouche des saints prophètes, au moment de l’arrivée du Sauveur : Etta ^yarco? xwv 8iya(uv IXsfs ' llîîJ 0ivxt£, xb vïyi!; • ttoO ocj, xb yé'ccpsv j
Dans notre Évangile, comme dans le tableau que nous retrace l’éloquence enthousiaste de l’évéque de Jérusalem, Jean-Baptiste est un des acteurs de la scène, et il annonce aux saints qui attendent dans l’Hadès l’arrivée prochaine de Jésus *.
Cet épisode de l’apocryphe est dü reste emprunté à une croyance déjà répandue, au quatrième siècle, parmi les chrétiens. Eusèbe d’Émèse, qui vivait à cette époque, l’a consignée dans un sermon fort curieux D’après cette croyance, saint Jean, en sa qualité de pfécurseur,
1. C. xxt, dans le texte latin, p. 719, âd. Thtio; p. iS77, ttd. Tischendorf.
2. C. XXI, texte grec et texte latin, p, 71 G, éd. Thilo; p. 306, 377, éd. Tischendorf.
3. C. XVIII, texte gree et latin, p. G62, éd. Thilo; p. 302, 371, éd. Tischendorf.
4. Voy. Einebii Eineûni quee supersunc opuseuht (jrca, éd. J. C. G. Aiigusti (Elberfeld, 1829), p. 1 et 19, et Ang. Mai, Spicilegium romanum, t. IX, p. 688, serin, xiii.
l'éVANGILI;:
avait précédé le Sauveur dans l’Hadès, et y avait annoncé aux prophètes la venue de Jésus.
« Voilà, dit Cyrille, comment furent délivrés tous les justes que la Mort avait dévorés : ’EXuTpsSrco T;ivTe5 O? Sîxatst ctt; xaT£x(ev 6 0âva"oç. »
Le faussaire a pris, on le voit, à la lettre, cette pensée souvent émise par les Pères : « La mort a cessé d’élre terrible, depuis que le Seigneur est descendu aux enfers. » Il a rendu par une image sensible l’idée développée dans celle phrase de Gaudence, évêque de Brescia au quatrième siècle : « Jadis, avant l’arrivée du Sauveur, la Mort se faisait craindre de tous, même des saints, etceux qui pleuraient une personne défunte la pleuraient comme si elle avait péri ; mais une fois que le Christ fut ressuscité d’entre les morts, la Mort a cessé d’être terrible : Ilptv ty)v ôetav èTa5ir;p.{av YevéaOat TOU iwTTjps;, (fsSsp'o; xat aÙToïç tcï; àYÎoiç o ©ivatoç, xat rA'ncL^ -roùi; ài:oOvr;oxcvTaç wç ç6r,poiJiivcu? èôpVjvouv, àpTt Sè Toy SwTîjpcî à'/tTdicTmq t'o ffwp,a, cüxeTi 6 0âvaT5ç èorl çsÊepé; ‘ .
La ressemblance entre le récit de Y Evangile deNicodême et les paroles de saint Cyrille est telle que celles-ci semblent avoir été la trame sur laquelle le faussaire a tissé sa fable. Il ne semble pas que l’emprunt ait pu avoir lieu en sens inverse, que le patriarche de Jérusalem ait puisé , soit dans le livre apocryphe, soit dans un autre ouvrage d’après lequel ce dernier aurait été composé, le fond du tableau qu’il
1. De Incarnat. Yerbi, § xxvii , p. 10, I. I, part, i, Oper,, éd. Paris, 1098.
DE NICODÉME.
nous présente; car nombre de Pères font usage de figures analogues et pas un n’invoque l’autorité d’un évangile, d'une tradition écrite ; pas un ne donne ses paroles comme empruntées à un témoignage authentique et oculaire ; cequ’assurémentils n’eussent pas manqué de faire, si de semblables peintures avaient été autre chose que des traits allégoriques dont ils semaient leur discours. Chez tous on sent plus ou moins l’allégorie, la prosopopée ; tous , on le reconnaît, veulent seulement offrir une image des effets miraculeux de la descente du Sauveur dans l’empire de la Mort; leurs personnifications sont toutes oratoires ; les paroles qu’ils mettent dans la bouche de leurs personnages, sont figurées comme les personnes auxquelles ils les prêtent.
Dans y Evangile de Nicodéme au contraire, on reconnaît l’ignorance de l’imposteur qui a transformé les personnifications en êtres réels; qui a prêté la vie à des êtres abstraits ; qui a entendu à la lettre les allégories les moins équivoques : le juif charnel, en un mot, sorti de l’école rabbinique qui matérialisait toute l’Écriture, traitant l’histoire évangélique comme les Talmudistes ont traité l’histoire du peuple d’Israël et les dogmes du mosaïsme.
Je poursuis les rapprochements. Saint Chrysostome ne va pas m’en fournir de moins frappants que saint Cyrille. Avec quelques passages de ses homélies, il est possible de reconstruire presque toute la seconde partie de Y Evangile de Nicodéme.
« A peine, dit l’éloquent évêque, Jésus est-il descendu aux enfers qu’il le remplit de trouble, de confusion et de crainte : EiTa èiîsi xa7«6à; eî; vbv $Syiv STcovxa
l’évanoile
îtETapaHs y.a't Ocpûîcu Tapa/T;; ivéTjAYja» » David
s’écrie : « Ouvrez les portes. » « ’A/.Xà vüv |j.lv 6 Aa6t3 oOtw Pca Xévtüv • ‘'Apaxe TrûXa;. » Puis Isaïe s’écrie à son tour: M J’enfoncerai les portes d’airain, je briserai les verrous de fer. W Njv îï éxépto; b ’lkafa; * nûXa; yaXxâç ouvOXiffü) xdl [xîyXîùç ci5if;pc3ç Tjvxp('|(i) *. » C’est, on le voit, en substance le chapitre XXI dont David et Isaïe sont les deux principaux interlocuteurs ; l’ordre d’ouvrir lesportess’y trouve donné dans les mêmes termes : àpaxc n6Xa;; ces portes terribles sont désignées par les mêmes expressions; -ruXa; yaXxa; et [j.îyXo'u; xcùç aiBr,pou;
Ailleurs le patriarche de Constantinople nous explique comment les ténèbres de l’enfer furent dissipées par Jésus : « L’enferétaitun lieu triste, très-ténébreux, qu’aucune lumière naturelle n’éclairait; il demeura ainsi jusqu’à ce que le soleil de justice y descendit, vint l’illuminer, et faire le ciel de l’enfer : ’Exsivo 5à xou lyâou xb ywpbv Çs^djoéîxaxîv xat dlx£p-èç xal oôSItots
çtoxbç èîéçaxo çûtjiv xa\ yàp Ôvxo)? oy.cx£'.vît Y^xav, ëw; o5
xaxfjXOcV 6 xïj; Stxatiaûvr,ç -î^Xto; xai xax£Xap.ij/£ xal xbv 55tjv imbficvf cOpaviv ®. »
Le faussaire semble ne donner qu’un résumé du même tableau? « Kai £i(ri;X0£VÔ 3a3tX£b;xf^;ci;Tj; W!n:£p âvOpwiroç xa'i îrâvxa xi ffX3X£tvà xcu èçwxtaOïjsav. » « Et le roi de gloire entra sous la forme d’un homme et les ténèbres
1. Orat, contra Judœos et Gentiles , quod Christus sit Deiis, § v, Oper., l. I, p. 5C4 D, Paris, 1718.