PRÉFACE
eux par les agents physiques. Bref, la critique historique n’était point encore née. On pouvait savoir beaucoup, mais on n’avait point appris à juger. Quand on s’eübrçait de le faire, c’était ordinairement sous l’empire d’un système ou d’opinions préconçues que l’on n’avait pas soumises davantage à l’étude critique. Les grands érudits des seizième et dix-septième siècles connaissaient aussi bien que nous les langues anciennes ; ils avaient une immense lecture et ne manquaient ni d’esprit ni de sagacité, mais pour une multitude de faits, la critique leur était inconnue. Plongés dans les détails, n’ayant ni l’habitude, ni le goût des rapprochements, ne prenant jamais qu’une face des choses, ils se trouvaient dépourvus des moyens de comparer et de juger. Aussi, malgré leurs immenses travaux et leurs curieuses recherches, nous ont-ils fait peu pénétrer dans ce monde antique qui excitait leur admiration. Le règne prolongé de la scolastique, la domination impérieuse de la théologie, l’ignorance de l’histoire de certains peuples et de certaines idées, le petit nombre de monuments figurés ou épigraphiques qu’ils avaient sous les yeux, s’opposaient à ce qu’ils pussent concevoir et comprendre l’antiquité, même le moyen âge, dont ils sortaient pourtant à peine. Ils ne prenaient chez les anciens qu’un certain sentiment de la beauté et de l’art, dans les faits que des notions particulières qu’ils ne parvenaient pas à rattacher entre elles pour remonter à leurs origines ; ils ne discernaient pas ou ils discernaient mal les monuments apocryphes, imités.
PKÉPACE.
controuvés, de ceux qui étaient réellement authentiques, parce qu’ils manquaient des principes généraux de la critique et d’éléments de comparaison. C’est seulement depuis un siècle que les sciences historiques sont entrées dans cette voie plus sûre où la critique nous sert exclusivement de guide. L’histoire politique, l’archéologie monumentale, la philologie comparée, la mythologie et l’histoire religieuse se sont, chacune à leur tour, pénétrées des habitudes de la méthode nouvelle; elles se sont prêté un secours mutuel; elles ont travaillé en commun à nous révéler le véritable esprit des différents âges, à retrouver la véritable couleur des idées et des mœurs sous la croûte épaisse de terre et de poussière que le temps avait déposée. Quand on compare les ouvrages et les dissertations de la majorité des érudits de la première moitié du dix-huitièrne siècle aux recherches des maîtres que l’Allemagne et la France comptent dans le dix-neuvième, on est frappé de la différence des procédés et des progrès de la critique. Sans doute on s’aventure encore plus d’une fois de nos jours dans des théories imprudentes et des opinions hasardées ; on se hâte trop sur certains points de généraliser, et l’on accorde à des rapprochements fortuits une valeur, une portée que des découvertes ultérieures ne justifieront pas toujours; mais ces erreurs tiennent le plus souvent à ce qu’on s’écarte fréquemment des principes qui font la force et l’avenir des sciences hisr toriques. On manque de critique dans la critique même, et tandis qu’on veut échapper aux préjugés, on
IKÉt’ACK.
devient dupe de son imagination. Ce sont là des dangers inséparables de la pratique même de la méthode scientifique, dangers dont les sciences physiques et mathématiques ne sont pas non plus exemptes. Nous savons aujourd’hui quelle voie il faut prendre pour arriver à la vérité, la raison et l’expérience nous en ont fait connaître la direction et la nature, mais sur cette voie, nous sommes trop souvent enveloppés par des brouillards passagers. Nous rétrogradons quelquefois, égarés par des lumières dont nous mesurons mal l’angle de réflexion ou d’incidence ; ces méprises ne sont qu’accidentelles, et il vient toujours un moment où le soleil dissipe la brume qui nous voilait l’horizon. Alors nous nous retrouvons sur notre route et nous marchons d’un pas sûr. Au contraire, quand l’absence de méthode critique nous avait placés sur un terrain complètement éloigné du réel et du vrai, nous avait entraînés dans des régions inhabitées et stériles, le jour avait beau paraître, il ne faisait que rendre plus manifeste notre égarement, et les clartés dont des découvertes nouvelles dotaient notre intelligence restaient pour nous inutiles.
C’est d’après les prin cipes de la méthode critique dont l’application aux sciences historiques a donné à notre esprit des vues plus générales, des notions plus sûres, des sentiments plus impartiaux, que j’ai essayé les recherches consignées dans ce volume ; elles embrassent des sujets divers, mais qui se rapportent tous à l’antiquité païenne ou chrétienne et que rattache un même