ESSAI HISTORIQUE
l-OUB SERVIR A ÉCLAIRER LES ORIGINES DES RELIGIONS HELLÉNIQUE, IJITINE, GAULOISE, GERMAINE ET SLAVE*
L’étude des Vêdas a jeté depuis un quart de siècle de soudaines lumières sur les origines des religions antiques. Les hymnes sacrés des Aryas, ce peuple dont les Hellènes étaient les frères , comme le prouve
1. La première édition de cet essai est de 1853. Revue archéologique. Je dois prévenir ici qu’on n'a pas distingué dans la transcription des noms sanscrits les d, t et » cérébraiu des mômes lettres palatales, cette distinction u’a^ant pas d’importance dans un travail qui n’a rien de grammatical.
LA H ELI G ION
l’élroile paroiitô du sanscrit cl du grec, nous olVcctil les conceptions religieuses de la race indo-européenne dans leui’ simplicité primitive. Les idées (jui prirent plus lard, dans l’Inde et la Grèce, aux âges post-homériques, des formes si complexes, si multiples, si variées, ne se présentent encore dans la théologie védique que sous une forme élémentaire qui en fait saisir la genèse. Ce que les critiques nomment aujourd’hui le sinihole ix'j paraît point, ou du moins ce symbole .se réduit à une pure métaphore dont le sens est rappelé par le poète môme qui en fait usage. L’allégorie garde constammeni dans les chants religieux des Aryas une naïveté, une évidence qui en rendent l’interprétation facile. Il suHit de lire le llig-Véda pour se convaincre que le naturalisme, c’est-à-dire la divinisation de la nature physique constituait le fondement du culte des populations pastorales qui occupaient alors le Pendjab et qui s’avancèrent ensuite au nord de PHindouslan. Ce naturalisme est le relletde ce qu’a inspiré de bonne heure à l’homme le spectacle de la nature , l’œuvre sublime de la création; c’est le produit direct du génie poétique et anthropomorphique qui personnifie tous les objets, tous les phénomènes, et est la forme nécessaire et constante de l’imagination à son éveil. La religion védique a donc été une religion révélée, mais non une révélation immédiate, le résultat des communications d’un prophète ou d’un sage inspiré par la Divinité; c’est la révélation de la nature, le concept suggéré à rintelligence humaine par la première aperceplion de l’univers. La création , en tant que manifestant une puissance cachée et mystérieuse qui la
dirige, l’enlretient et vit en elle, voilà ce que l’Arya adore. Tous les phénomènes dont le retour et la succession constituent le monde, voilà ce que le chantre védique invoque et glorifie. Il rend à ces forces latentes un culte de reconnaissance et d’amour, de respect et de crainte ; il les appelle des dieux, et dans son langage figuré, il les transforme en êtres pareils à ceux qu’il voit, qu’il sent, qu’il entend, qu’il touche, mais en leur attribuant une puissance infiniment supérieure. Raconter les merveilles de la nature, c’est pour l’Ârya dire l’histoire de ses dieux. La théologie du Rig-Véda n’est qu’une perpétuelle allégorie où l’homme se met en scène et contemple dans le miroir de son imagination la nature tout entière. Le tableau de fantaisie qu’il se fait de l’univers, ses passions, ses désirs, ses occupations, ses ustensiles, ses animaux domestiques lui en fournissent les couleurs.
Les Vêdas sont donc une source abondante et féconde d’études pour celui qui scrute les origines des religions des peuples indo-européens; ils lui montrent le type du symbole dégagé des ornements , des images, de toutes les adjonctions en un mot qui en altérèrent, en dénaturèrent la forme première. Ils nous ramènent à la racine des croyances que l’érudition n’avait longtemps considérées que dans leurs manifestations secondaires ou finales. La langue sanscrite a prêté à l’étude de la génération des idées Ihéologiques le même secours qu’à l’étude de la langue grecque. La parenté des deux idiomes n’apparaît pas seulement dans les mots et la grammaire, elle se révèle encore dans un génie commun. L’identité de langue en implique nécessai-
LA RELIGION
renient une de conceptions et d'habitudes intellectuelles. La relation qui lie dans riiomnie la pcnsi'e au mot et à la phrase est si étroite que la ressenihlance des styles dénote infailliblement une analogie dans les intelligences. Des langues adines donnent naissance à des poésies de même caractère, et une parenté de formes poétiques et d’images enfante des conceptions analogues.
Le naturalisme qui a été le point de départ de la religion brahmanique, fut aussi celui des religions grecque, latine, gauloise, germaine, slave. Les éludes entreprises dans ces derniers temps en .\lleinagne, notamment les recherches de M. Adalbert Kuhn*, ont établi l’existence d'un fonds commun de croyances et de mythes chez les anciennes populations indo-européennes, fonds qui se retrouve dans les Védas et dans les plus vieilles légendes de l’Inde. Ainsi la religion des Aryas nous représente le culte et les croyances do nos plus lointains ancêtres. Le Rig-Yêda^ nous fournit le tableau de l’état patriarcal par lequel les tribus et les nations ont commencé. Non-seulement ce livre est de la plus grande importance pour éclairer l’origine
1 . Voy. nolanrinienl l’excellent mémoire de ce savant , intitulé : Die UrgesrJiichte (1er indoijermamschen Vvlker , dans la Zeitschrift für vergleichemie Sprachforsckung, l. IV, p. 81.) — Cf. l’intéressant travail de M. F. lîaiidry, ayant pour titre : les Mythes du feu et du breuvage céleste chez les uutions indo-européennes, dans la Revue germanique de 18C1 et I8G2.
2. Consultez la belle édition qu’en a donnée M. Max Muller, sons le titre de Rig-Veda sanhita, the sacred hymns of the brahmant together with the comrnentary of Sayunacharya (l.ondon, 1 8 49-1
3 vol. in-4“), ouvrage publié sous le patronage de la compagnie des Indes orientales.
DES ARYAS
des mythologies antiques, mais, pris dans son ensemble, il est éminemment propre à nous donner une idée de l’état primitif des sentiments religieux, et c’est à ce titre surtout que je vais m’en occuper.
Le caractère patriarcal de la religion aryenne que je signale ici, ressort encore des analogies nombreuses existant entre cette religion et la religion des Hébreux. La Bible, comme le Rig-Yôda, nous a conservé des restes des croyances primitives de l’humanité. Au delà des formes que le mosaïsme avait imposées à la religion, au culte des enfants d’Israël, on aperçoit les vestiges de croyances plus matérielles et plus naïves, de pratiques plus étroitement liées à la vie nomade. Avant que l’idée de l’unité divine ne se révélât à la tribu d’Abrahara, ne devînt le fondement d’un culte supérieur, par sa pureté et sa simplicité, à celui de l’Égypte et de la Phénicie, les Sémites ne se représentaient encore l’action de Dieu que par des conceptions fortement empreintes de naturalisme, et ce naturalisme lui-même laissa bien des traces dans la foi des Israélites, après l’adoption des institutions mosaïques. On s’explique donc les points de contact existant entre les notions religieuses tirées du Rig-Vôda et l’ancienne théologie biblique. Vraisemblablement i.ssus d’une souche primordiale, les Aryas d’un côté, les Sémites de l’autre, sont les représentants les plus élevés de l’humanité primitive. La différence de leur génie, de leur langue et do leur patrie explique le contraste que nous offrent leur conceptions religieuses respectives. Ce travail mettra en relief de nombreuses similitudes dans les idées et les pratiques. Il fera voir aussi en quoi elles diffé-
LA llELIGIO.N
raient. Si l’Arya n'allcignit jamais aux hauteurs du monothéisme, si la notion de Dieu demeura pour lui attachée davantage à celle de la nature, il apporta par contre dans ses croyances un sentiment plus vif de l’union étroite de Dieu et de son œuvre, il posséda une intuition plus profonde de ce qu'il y a de mystérieux, de riche, de grand, de varié dans les phénomènes par lesquels la Divinité se manifeste ; il sépara moins l’univers du divin ouvrier et se plut davantage à retrouver l'image de celui-ci dans les formes sensibles et les spectacles magnifiques dont il était entouré. Le Dieu des Hébreux est plus solitaire et plus inaccessible ; ses compagnons ne sont que ses serviteurs et ses créatures; le dieu des Aryas est moins jaloux de ses révélations; il se communique par la nature même; il se transforme en une foule de divinités pour lesquelles il détache quelques-uns de ses attributs ; il brille dans le soleil; il féconde dans la pluie; il obscurcit avec les ténèbres; il illumine avec l’aurore; il tonne avec la foudre ; il combat avec les vents et les nuages. Jéhova siège plus haut dans le firmament; c’est encore un dieu du ciel plutôt que la Divinité présente partout, incompréhensible dans son essence, invisible dans sa personne, infinie dans ses attri#uts ; mais c’est plus que la Divinité du Yéda. On dirait, en lisant les hymnes de ce recueil, que le Dieu d’Israël se dérobe lè sous le vêtement des phénomènes que dans la Dible il a dépouillés et qui bottent à son gré devant lui.
A quel âge remontent ces antiques conceptions religieuses que le Vêda nous a conservées? Nous ne possédons ses hymnes que dans leur rédaction dernière.
oy GuuÿlCj
^ mi
DES AHYAS.
et il nous y faut chercher l’empreinte des croyances primitives comme nous les cherchons dans l’Ancien Testament. Le Rig-Vôda ne fut ni l’œuvre d’un homme, ni celle de quelques années. La période durant laquelle ont été composés les chants qu’il renferme fut d’une longue durée. On saisit dans ce recueil, où les hymnes sont disposés sans égard à la date de leur composition, des indices nombreux de grandes différences d’époques. Des faits sont mentionnés comme actuels dans certains hymnes, et dans d’autres rappelés comme trèsanciens '. Les invocations font souvent allusion à des événements dont furent témoins les ancêtres du poète ou ceux de la tribu. La langue n’est pas toujours la même. Ici l’archaïsme est plus prononcé que là; les rivières qui sont nommées annoncent également des déplacements de la tribu, et ces déplacements ont été graduels. M. Vivien de Saint-Martin, auquel on doit d’excellents travaux sur la géographie des temps védiques, estime que le Rig-Vôda représente une durée de deux à quatre siècles. Le savant Golebrooke , en comparant le traité du calendrier ou Djyotich annexé au Rig-Vôda, à ceux qui sont joints aux autres Védas, arrive à faire remonter au quatorzième siècle avant Jésus- Christ la composition de ce calendrier *. M. Lassen a repris l’examen de cette question^; moins absolu que l’illustre indianiste anglais, il ne produit rien cependant qui puisse faire rejeter cette date. Sans doute il re-
1. Voy. Vivien de Saint-Martin, l'Inde, se.t oriijinet et ses antiquités, Revue germanique, t. XVI (1863), p. 77.