CHAPITRE III
LEGENDES NEES DE* LA CONFUSION DU SENS LITTERAL ET MATÉRIEL AVEC LE SENS FIGURÉ ET SPIRITUEL
L^humanité, dans son enfance, n'a sans doute d'abord vécu que d'une vie extérieure et animale, dont la satisfaction des besoins physiques, Texercice des penchants et des passions formaient tout le principe. Longtemps elle a dû, à Tinstar de la brute, accomplir son rôle dansla nature, comme par instinct et irrésistiblement, sans se rendre compte de ses actions, de ses impressions, de ses pensées. Les idées abstraites et métaphysiques échappaient à son intelligence encore faible et impuissante, ou, si parfois il s'en présentait quelques-unes qui vinssent tout à coup la saisir et la frapper, elles ne produisaient encore qu'un retentissement vague et indéfini, et leur apparition fugitive était vite efl'acée par le prompt retour des idées matérielles et sensibles. Mais peu à peu cette intelligence se fortifia; la raison, née au sein de l'imagination, parvint à la dominer, à la captiver et, à chaque phase de ce développement, les idées métaphysiques et abstraites acquirent ^^e place de plus en plus importante dans l'esprit humain. l^orsqne ce phénomène se produisit, la langue avait déjà été 'ormée; un système de sons avait été trouvé, articulé et ^^ndu capable d'exprimer par ses combinaisons les combi-
naisons de la pensée : le langage était devenu, dès ce moment, la forme essentielle et constante de cette pensée. La parole et Tintelligence s'étaient intimement unies; elles devaient désormais se développer Tune par l'autre . Lors donc que les premières idées métaphysiques et abstraites s*o(!rirent à Tespritde Thomme, c'est au langage qu'il demanda pour elle une forme qui lui permit de les saisir et de se les approprier. Mais le langage n'avait été jusqu'alors que l'expression des besoins et des sensations : ce qu'elle était habituée à rendre, c'étaient des obiets, des faits visibles et matériels. Elle ne possédait donc que des mots capables de traduire de pareilles idées.Que fît l'homme alors ? Il fît choix de mots dont la signifîcation littérale présentait avec les idées nouvelles une plus ou moins grande analogie et il les détourna de leur sens habituel pour les appliquer à ces conceptions nouvelles; ilcréaenfîn les fîgures dans le langage. Et comme l'abstraction devait naissance à la com paraison d'êtres, d'objets, de faits différents, ayant un élément constitutif de commun qui en avait été dégagé et avait reçu une existence propre , le discours , pour traduire cet élément à l'intelligence, se servit du même mot qui caractérisait un des objets, un des faits dans lequel l'élément était renfermé, en imprimant, dans cette circonstance, à ce mot luimême, une signifîcation plus étendue et plus intime.
Ainsi, à l'origine, les idées abstraites et métaphysiques durent se présenter toutes sous des fîgures et des allégories, c'est-à-dire sous des dehors empruntés, et ce ne fut que bien plus tard que les langues furent assez avancées, les intelligences assez faites, pour que ces sortes d'idées s'oflrissent d'elles-mêmes dans leur nudité abstraite, avec leur caractère vague ou absolu. Néanmoins, les langues conservent encore aujourd'hui une foule d'expressions qui rappellent l'ancien système idéographique.
Nous concevons maintenant pourquoi l'Orient, ce berceau de l'intelligence humaine, nous apparaît avec le langage métaphorique, avec un luxe incroyable de fîgures. Nous concevons
pourquoi là où s*est éveillé rentendement aux idées philosophiques et immatérielles, le discours a dû procéder sans cesse par tropes, allégories, paraboles ; pourquoi les doctrines religieuses ODt dû revêtir la forme mystique, puisque les populations primitives ne recevaient pas, comme les modernes, la langue métaphysique avec les conceptions mêmes qu*elle traduisait à la pensée.
Mais si le système figuré facilite extrêmement Tinti^oduction des idées abstraites dans Tesprit novice et trop mobile encore pour saisir l'abstraction pure, il est exposé davantage à manquer le but qull se propose, àfaire naître dans ce même esprit les plus étranges confusions, les plus fâcheuses erreurs. Un instant, Tintelligence s'est élevée assez haut pour planer audessus de la forme, pour ne plus voir en elle que la pensée qui s*y cache ou s'y personnifie. A cette hauteur, l'intelligence se fatigue promptement; les efforts qu'elle fait pour s'y soutenir Tont bientôt épuisée, éblouie, énervée tout à la fois, par la grandeur et la profondeur du sujet; elle retombe alors dans la sphère d'où elle était un moment sortie, et n'y trouvant plus que la forme qui y est semée partout, comme emblème d'une pensée plus élevée, elle s'y attache, se prend à croire à son existence. Tout le langage figuré disparaît alors d'un coup pour elle : un sens littéral est attribué aux figures de sa pensée; les symptômes usités dans le domaine de la réflexion deviennent des faits positifs de Tordre terrestre, et les fables les plus bizarres, les absurdités les plus révoltantes prennent la place des idées nobles et élevées qui occupaient jadis Tintelligence. Celle-ci, accablée sous le nombre de figures qu'elle ne peut plus expliquer, les admet telles qu'elles frappent nos sens, et l'humanité faitim pas rétrograde dans la voie du vrai. Ce triste spectacle nous est offert par l'antiquité, ayant oublié la signification des images emblématiques qu'elle adore, mais ï^e comprend plus. C'est aussi celui que nous donne le moyen ^ge, où tout l'enseignement figuré, que le christianisme avait Wçude l'Orient, ne devint plus, mal compris, qu'une source de
récits incroyables, de fables singalières, colportés par Tig rance ou la crédulité.
Nous allons chercher à retrouver au fond des légende précepte figuré, la métaphore altérée qui leur avait serv motif.
La Bible nous fournit les premiers exemples de ces coi sions, devenues la source de mythes, acceptés par le vulga et substitués ensuite par Topinion à Texplication figurée mitive^
Moïse, en promettant une riche part dans les biens Dieu doit donner à son peuple , décide le madianite Ho à s'unir à la marche des Israélites. «Ne nous abandonne ] « lui dit-il, tu sais dans quel lieu du désert il nous est a\ « tageux de camper; viens et tu seras notre guide'. » marche, ainsi réglée, est ouverte par Tarche sainte avec quelle s'arrête et s'avancetour à tourle peuple tout entier, prêtres qui l'environnent portent le feu sacré, la fumée
visible le jour et la flamme pendant la nuit Aussitôt Té
vain sacré s'écrie dans son style hyperbolique : « Dieu raé guide son peuple, la nuit par une colonne de feu, le jour une colonne de fumée •* ».
Vers la fin d'un combat opiniâtre, au moment d'une vict( longtemps disputée, les nuages amoncelés voilaient le jou semblaient annoncer, par anticipation, la nuit ; soudain il; dissipent devant la lune qui, presque dans son plein, s'cl
1. J'emprunte ces exemples à l'intéressant ouvrage d'Eusèbe Sal verte. lo^Sriencex occultes {i. I, p. 57 et ss.) On c(»nsultera aussi avec fruit, sur exemples analogues, tous les cents sortis de Pocole ext^gétitiue allemand tiotcimment les suivants : Richliorn, EinU'Uung in Uns alte Testament. tingen, 1K24; llosenmuller. Dus alte und ncue Morgenland, Leipzig. 18i0 môme, Scholia in v^ctus Testamentum, Lipsiae, 1S09 ; du même, llnnUbuch biblischen Altertkumkuinle, Leipzig. 1823; J. Jahn, Arc/iœologia liibliœ. Vie 1805; Nork, dut Lvbcn Mosif, Leipzij;. 1830; Hartmann, Hislorish'hîritische / chungen hbei' die fi( 7i fliurhcr M oses's, \\o^lock,i^:M; De Wetle, I.ehrbuch do* torisch-kritic/ien FAnlcilung in die Bibel nlten und neiien Tef(t<tmentes,liv 18:^3: du même, Comuientar idter die Psalmen^ '•• édit. Heidelberg, 1836; S. Bohien, die GeriesL^. Konigsberg, 1825.
i. « Vcni nohisrum; uoli nos relinqucre; tu enira nosti in quibus loci> deserlum castra ponere debeamus et eris ductor noster. » {Sonibres, X, v. iif