Acl. IX
liGBNDES NÉES DE LA CONFUSION DU SENS LITTÉRAL 155
la religion naissante, fut tout à coup éclairé par Dieu, illuminé par on trait de la divine clarté, on ajoute qu*à son arrivée à Damas, des écailles tombèrent de ses yeux qu'elles obscurcissaient et qu*il recouvra la vue. Or ici, dans cette circonstance, rien n'indique que Paul ait été aveugle ; au contraire, tout témoigne de sa parfaite vision. Évidemment, il y a là un fait ajouté, après coup, par un légendaire ignorant qui aura pris au sens propre la clarté qui a illuminé Tapôtre, et qui, pour rendre le miracle plus frappant, aura supposé cette circonstance où se montrent tout à la fois son ignorance et sa traude'.
La légende de Longinus, le soldat romain, a aussi une origine figurée. Il était venu avec une lance percer le côté de Jésns sur la croix, où ce dernier était mort. Le sang et Teau qui s'écoulèrent de la plaie remplirent une fente qui était au pied de la croix et arrosèrent les corps d'Adam et d'Eve, qui avaient été enterrés là. Or, Longinus était borgne. Ayant senti quelque chose à cet œil, il le frotta avec sa main ensanglantée, et recouvra la vue. Quelque temps après, il se fit i^aptiser et se dévoua si ardemment à la foi chrétienne qu'il Diourut martyr '.
Les expressions dont se servent, dans le récit de ce genre ^e miracles, les légendaires, rappellent elles-mêmes Texis- ^ïice du sens figuré primitif de la guérison, auquel la superstition a substitué un sens plus conforme à son goût pour le
1. Un grand nombre de passages des Pères rappellent cette comparaison prise
•^^ l'aveuglement physique : « Toûiov (0£Ôv) a-yvoei;. Touto ùï aoi au{i6^67)X£ 8ià
?*;v TJçAwaiv Tfj; ^uyfii (Theophilus« ad Àutolycum, 7,ap.S. Justin, Opéra, p. 342,
l'^-KlTM, éd. Gong. S. Maur). — Quia superna gratia carnalem cogitation em nos-
^am per admixtionem suœ contempiationis irradiât et ab original! csecitate
"^orainem ad intellectum reformât n (S. Gregorius Magnus, MoraUa., lib. VIII. in
^- 7, Job, 18). — Quare si caecus dicilur. non tantum qui perdisti visum, sed qui
^Um débet ha bere, non habet (S. Anselme, Canl, Monologium, c. 77). —Dieu est
Cuvent considéré comme la lumière par excellence : u ^w; oov vor^iôv A^yETa»
^^^ BeÔ; (S. Denys Arcopag., De divinis nominibus, c. 4, part. 6. — On chantait dans
•'*»ymneen l'honneur de saint Saturnin de Toulouse : ('aîcis qui populis atlule-
^^ diem. (Hiêtuire de mint Saturnin de Touloute, par l'abbé A. S., p. 12). Le
verset 18 du psaume CXVIII dit dans le même sens: « Rovola oculos meos ol
^^onsiderabo mirabilia tua. d
^- ^'Uistoire admirable du Juif Errant, p. 17.
lo6 LES LÉGENDES PIEUSES
merveilleux, tout en conservant les termes dont s'était servi le biographe véridique antérieur. Telles sont ces formules si fréquentes dans les vies de saints : « Statim lumen oculomm et mentis recepit * . — Miraculose illuminatus veritate, Ghristo, quem cœcaverat peccatum, diabolus, etc.', » dans lesquelles il est facile de reconnaître la présence de Tidée métaphorique d*aveuglement moral. Dans la guérison de la cécité de sainte Odile', c*est par le baptême que cette cure miraculeuse est opérée. Ce que nous avons déjà dit fait assez deviner ce que signifie alors cette cécité. Il y a plus, c*est que la légende ajoute que la sainte était aveuglée par la folle superstition des Gentils. C'est au moyen d'un signe de la croix que saint Vaast* rend la vue à un aveugle-né « signo crucis illuminât, » c'est-à-dire qu'il éclaira par la foi celui qui avait toujours manqué des lumières de l'Évangile; sens que rappellent les paroles du saint : « Domine Jesu, qui es lumen verum, qui aperuisti oculos cœci nati ad te clamantis, aperi oculos istius et intelligat iste prœsens ^. d
Le miracle rapporté par Jacques de Yoragine dans sa légende de saint Valentin a la même origine. Yalentin, y est-il dit, fut confié à la garde d'un des premiers officiers de l'Empire et, quand il fut en sa maison, le saint parla ainsi : « Seigneur Jésus-Christ, qui êtes la vraie lumière, éclairez
1. Vita S. Bornant, Laxidmt. episcopis^ ap. Oct. Caictanum, Vitœ sanetorum Siculorum, p. 166.
2. Vita sancli Pétri de Chaoanon, ap. Spicilegium, Lucœ d'Achery, l. II, p. 156. Vincent de Beauvais s'exprime ainsi en rapportant un miracle semblable de saint Albin : « Deindecum Asiacum monasteriuro ]iaterna sollicitudine visitasse!, quidam ut ei succurreret, jam fide illuminatus caecus exclamabat, cui sanclae crucis medicamentum imponens, tam fuit illi lumen cito recipcre quiim quspsisse » {Spéculum historiale, 1, 23, c. 142). Il est impossible do ne pas reconnaître, dans de semblables paroles, une cécité morale causée par Tabsencc de foi.
3. Hisloria MedioUini monte Vosago monasterii, ord. S. Bened., ex congreg. Victoris et Uidulfl, c. 12, p. 105 (Argentor., in-4"», 1724). Ruyr., Recherches des saintes Antiquités de la Vosge, pp. 149, 168. — C'est très certainement sur le sens flguré de la cécité qu'on a encore fondé ce miracle, cité par M. A. Jubinal, t. I de ses .Mystères inèditSfei d'après lequel Libanius, auquel on avait crevé les yeux, recouvra la vue par la vertu de Notre-Dame.