‹ Croyances et légendes du moyen âge;Chapitre 150 sur 251 · Giry,24juillel, t. II, p · texte numérisé non relu

Giry,24juillel, t. II, p

6. V. Ed. Spencer, Travels in Circouia, 1. 1, London, 1839, 1. 1, p. 821.

LBS LÉGENDES PIBU8B8

8*imaginer avoir devant les yeux le tableau de q[nelq[nes-uiie8 des luttes que ces animaux monstrueux avaient livrées contré les saints dont ils voyaient la statue. Suppléait par son imagination à son ignorance du détail des faits qa'îl croyait s*6tre réellement passés, il forgeait aussitôt une l^ende pour expliquer ce sujet, d*un dragon écrasé par un prélat ou par une vielle, qu'il avait cessé de comprendre. Nées toute9 de la même erreur, ces légendes durent ofiOnr entre elles la plus grande analogie. Dans toutes, la similitude des objets représentés dut amener la plus grande similitude dans le récit des faits. Et quoique souvent plusieurs de ces monstres imaginaires aient reçu chacun des noms différents \ leur histoire est au fond la même. Dans toutes on voit Tanimal expirant sous le signe de la croix * ou le bftton pastoral ', traîné ensuite par Tétole de Févêque ou même par un simple ruban ^» dans la mer et le désert, qui leur sont assignés comme séjour et qui rappellent le sens primitivement symbolique de ce serpent'^^ Il serait bien long et bien fastidieux d'énumérer les

1. ▲ Metz, ce serpent se noiDinait Graouilli; à Rouen, Gargouille; à Troyes, Cbair-Sallé;à Poitiers, Grand'Gueule; à Arles et Tarascon, Tarasque.

2. Hoc signe diabolus contremiscit qui aurea capitolia non timet; qui contemnit sceptra regalîa, Ca^sarum purpuras, crucem timel. S. Hieronym., De Natw., 14. Quid timenl dsBmoncs, quid tremunt? Sine dubio crucem Christi. Origan., HomiUa IV, in cap. 9, Exod. 12.

3. Saint Pol de Léon précipita dans la mer, par la vertu de son éiole et de son bâton, un dragon qui ravageait l'IIo do fiatz. Frérainville, Antiquitét de la Bretagne.

^ 4. Sainte Martlic traîna la Tarasque^ ù l'aide de sa seule jarretière. Estrangin, , Études sur Arles, Saint Marcel traîna de môme, avec son éloIe, le dragon qui m

ravageait les environs de Paris. Grégoire de Tour?, De gloria confessorum, c. 89

On lit dans la Vie de saint Pavace, évéquedu Mans, au sujet du dragon qu'île combattit : « Nihil tiinens sanclus Pavacius, accepit fitolam suam quam supei^ humeros ritu sacerdotali ferebat, cum qua et Domino mioistrabat atquc^ sacriflcabat, eamque injiciens in collum draconis, alligavit eum et adjuratunr:^ quasi mortuum jacere in prœdicta via fecit ». Bollandistes, Acta XXIV, juill. ^ p. 541.

5. Telles sont, par exemple, les paroles que l'histoire apostolique de saint Pbrlippe fait adresser par cet apôtre au dragon dont il vient de triompher : « Pnecipio tibi, draco, in nomine Domini Jesu Christi, exi de loco isto et vade et morare in loco déserte, ubi non estaccessus hominum.nAp.Fabricius, Codeur pifuii^pt^. t. 11, p. 739. Suivant la version adoptée par Albert le Grand, dit M. de Fréminville, saint Efflara, voyant les efforts du roi Arthur contre le dragon inutiles. Invoqua le secours du ciel, et aussitôt le dragon montant sur un rocher, se précipita lui-même dans la mer et s'abima dans les fiots. Antiquités des Côtes-du-Sori, p. 10. A Gênes, saint Cyr força semblablement un dragon, qui était cache au

innombrables vies de saints dans lesquelles se rencontre ce jnythe ophique, sous des formes à peu près identiques. Ces saints sont presque tous des prélats dont les statues ont été, comme nous Tavons dit, Toccasion de semblables méprises*.

fond d'un puiU et dont le souffle faisait périr les troupeaux, à se précipiter dans la mer, Millin, Voyage en Savoie et en Piémont, t. II, p. ^39.

Comp. ce que nous avons dit dans une note précédente, sur le désert considéré comme le séjour du démon. La mer était aussi bien que le désert consacrée à Typhon

type primitif de Tesprit mauvais : Ai^O'^TZç TU^tova Sa xr^y OàXaaaav

TÔv aXa. Tuçbîvoç a^pov xaXouai, dit Plutarque, de ItUle et Osiride,2S6, éd. Reislie, p. 435. Voilà pourquoi la mer était regardée comme la di^meure de ces dragons. Les croyances relatives à Typhon furent rapportées ensuite au diable par les chrétiens.

1. Nous ne citerons que les saints, évéques ou abbés les plus célèbres dans la vie desquels on trouve le mythe du dragon :

Saint Amand, Legenila aurea, c. 43.— Saint André, Acla S. Audr,, c. 21, ap. Fabric, Cod. p*eud , t. II, p. 483. Saint Aredius, évoque de Gap, Bollandisles, Acta /, maii, p. 110. — Saint Arnel, au diocèse de Vannes, J/motr^f de l'Académie celtique, t. V, p. 377. » Saint Bertrand, évêque de Comminges, Mémoires de C Académie celtique, t. IV, p. 818. — Saint Rienheuré de Vendôme, Afémoires de l'Académie ceUtqu£, t. V, p. 355. — Saint Cado, Albert le Grand, Viesdes Saints de Bretagne éd. Miorcec et Graveran, p. 666. — Saint Clément, évéque de Metz, Giry, Vies des Saints, — Saint Cyr de Gènes, Millin, Voyage en Savoie et en Piémont, t. II, p. 239.— Saint Cyriaque, diacre, Legenda aurea, p. 123. — Saint Derien de Landerncau, voy. Albert le Grand, Vies des Saints de Bretagne, éd. Miorcec et Graveran, p. 37. — Saint Dié, Vicelii HagioL, pi. XIV. — Saint Donat, évèque d'Eurée, Sozomène, Hist. eccles., lib. VU, c. 26; Bollandisles, Acta XX, apr., p. 765. — Saint Donat, ermite, Pouquevillc, Voyage en Grèce, t. V, p. 269, note. — Saint Didyme. — Saint Efflam, Frémi n ville, Antiquités de la Bretagne, Côles-du- Sord, p. 9. — Saint Florentin de Saumur, Bollandistes, Acta XXII, septembre, 1. 1, p. 117-12i, — Saint Front, de Colubry, voyez Charrièrc, Cloître de Cadouin. — Saint Gralus, Bollandistes, Acta XX. mail, p. 85. —Saint Ililarion, à Épidaiirc, Pouqueville, Voyage dans la Grèce, t. I, pp. 24-25. — Saint Jean, abbo do Tonnerre, Grégoire, Ueglor. confess., c. 87. — Saint Jean de Reaume, Bollandistes, Acta A'AT///, januar., p. 856. — Saint Jouin ou saint Joana, Albert le Grand, ouv. cit., p. 47. — Saint Julien du Mans, Moreri, Dictionnaire historique, art. Saimt-Julien. — Saint Léonard, Kondoniiet, V'/es des évcques du Mans, p. 908. ~ Saint Mamilièn, voy. Jncobilli da Foligno, Vite de santi beali d t'mbria. t. 1, p. 639. — Saint Martial de Bordeaux, Mémoires de l'Académie celtique, t. IV p. 278. — Saint Méen, abbé de Saint-Florcut. Bolliuidisies, Acta XXI, jun., p. lOJ. — SaintMesmin, Giry, 15dccembro, p. 496. — Saint Nicaise, Vicilii Ilagioi, 25. — Saint Pavace, Bollandistes, Acta XXIV, jul., p. 5'»1. — Saint Philippe, Acta S. Philippe, c. 2, ap. Fabric, Codexpseud., t. Il, p. 739. — Saint Pol de Léon, Bollandistes, Acta XIIU mart., p. 118. — Saint Homain, archevêque de Rouen, Floquet, Histoire du privilège de saint Romain. — Saint Buphillo ou Rofile. évéque de Forii, Bollandistes, Acta du 14 juill., p. 357. — Saint Sabas, Thcodoret, Vila S. JuHani, cl.— Saint Samson, évéque de Dol, Albert le Grand. Vies des Saints de Bretagne, éd. Miorcec et Graveran, p. 411. — Saint Sylvestre, Giry^, Vies des Saints, 31 décembre, Legenda aurea, p. 10.— Saint Tugdual, de Treguier, FrémïnviUe, Antiquités de la Bretagne, Côtes-du-Nord, p. 58; Albert le Grand, Vies des Saints de Bretagne, éd. Miorcec et Graveran, p. 790. — Saint Veran, archevêque d'Arles, £. Salverte, Mémoires sur les dragons, p. 310. — Saint Vigor, de Boyeux, Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, art. do M. Lambert, t. V.

230 LBB LÉGENDES PIEUSES

Il y a aussi quelques légendes de viei^es ou de femmes, telles que celles de sainte Marthe S sainte Mai^erite', sainte Vénerande, sainte Radegonde', dans lesquelles on a fait entrer des faits pareils. Enfin, il existe une troisième catégorie de personnages pour la vie desquels les mêmes fables ont été reproduites.Ge sont de pieux guerriers, tels que saint Geoi^^*,

1. Cf. Millin, Voyage dam lu départemenU du Midi de Im France, 1. 111, p. 18, Estrangin., Éludée eur ArUe^ pp. 189, 296.

S. SaiQte Marguerite triompha d*UQ dragon qui allait la dévorer. De la tète du monatre, cette vierge tira une eiK^rboucle ou rubis qui rappelle son nom (Margarita). Legenda aurea. Cette fable se rattache à la croyance dont parlent Pline et Solin, que le dragon porte une pierre précieuse dans sa tôte. Pline, lib. XXXVII, c. 10; Solin, 33; S. Isld. Hiepal. origin,, lib. XVI, c. 13. Voyez Eusèbc Salverte, Mémoiree eur Ue dragom^ p. 291 du tome II des Scieneee oceullee.

3. Voyez sur l'histoire de sainte Radegonde et du dragon nommé la Grand'- Gueule qu'elle combattit. Eusèbe Salverte, Mémoiree eur lee dragone, p. 817, ap. ouv. cit.

4. Nous avons vu plus haut que le mythe du dragon était bien antérieur an christianisme. D'anciennes fables païennes qui s'y rattachaient furent rajeunies et transformées par les premiers chrétiens; de ce nombre est certainement Thittolre de saint Georges. On sait que, d'après la légende, ce fut près de Béryte que

ce saint combattit ce monstrueux dragon, qui allait dévorer la lllle d'un roi du.

pays. Il est à remarquer que c'est avec le signe de la croix que saint George^^ combat le monstre, auquel on devait offrir des victimes huroîdnes, légende qu~ rappelle celle du Minotaure. Le saint dit à la Jeune fille de paaser sa celntur^ii^ autour du cou du monstre et de le traîner comme une bète très douce et puis ^^ tua le monstre à la vue de tout le peuple. Or, c'est presque la même contrée qw...:^ était regardée comme ayant été le théâtre de la délivrance d'Andromède p^^ Perséo, fait dans lequel un dragon ou monstre marin jouo aussi un grand rùh ^, En outre, c'était près de Joppé qu'avait été attachée sur un rocher la fille ^S^' Géphée; c'était encore de cette ville que partit, d'après l'Écriture, Jonas, ava^js/ d'ùtre avalé parla baleine. Saint Jérôme, auquel ce rapprochement n'avait pi>iji/ échappé, observe que Ton montrait encore de son temps les énormes ossements du monstre, à la fureur duquel avait été exposée Andromède. S. Jérôme, episi., 108, Comm.inJonam, cl; et Josèpho affirme avoir vu de ses propres yeux la chaîne qui avait jadis attaché l'hèroline. Bell. JwL, 1. 111, c. 7, n» 3.— Arioste,daos son Roland, en nous montrant ce héros délivrant Angélique de VOrca, qui all«i(

la dévorer, a renouvelé, pour le grand paladin, une fable que Tenthousiasoie populaire se plaisait à rapporter à celui-ci (Cf. Orl. Furioi.^ c. 11) et qui se retroa- j vait encore dans l'histoire orieutale de Chederles délivrant une jeune fllie exposée à la fureur d'un dragon et se sauvant après avoir bu les eaux d'an fleuve qui l'ont rendu immortel. Noèl, PicUonnaire de la Fable, art, Cheoebus. La légende d'Andromède et de saint Georges a engendré celle du DrachenfelMt qui présente, sous forme mythique, le récit de l'introduction du christiaaiiHno en Allemagne. D'après cette légende, ladite montagne, sur les bords du Rhin-» était habitée par un dragon, auquel le peuple rendait les honneurs divins c?t> immolait des victimes humaines. Une jeune captive chrétienne fut enchaîné^ sur le rocher et exposée aux fureurs du monstre. Elle s'arma d'un cruci&^ et le dragon recula épouvanté et se précipita dans le fleuve en poussais^ des cris afl'reux. Cette circonstance fit embrasser le christianisme par U païens de la contrée. V. Guichard, Guide du Voyageur eur Ue bortle du Rhv p. 89.

saint Second d'Asti S le comte Aymon*, Struth de WinkelriedS Gozon de Rhodes*, Raimond de Saint- Sulpice'. Il faut également aller chercher T explication de ces légendes dans la grossièreté de la conception populaire, qui transformait, en combats réels et sensibles, des luttes qui n'avaient été qu'intérieures ou morales et dans lesquelles ces âmes puissantes avaient triomphé des tentations de Satan ; confusion, nous le répétons, dont des images allégoriques étaient, en presque tout temps, l'occasion.

Non seulement les images^ et les armoiries entretenaient

1. Saint Second, patron d*A8ti, était représenté à cheval, perçant un dragon

'vec sa lance. Millin, Voyage dam la Savoie el le Piémont^ t. I, p. 121.

1 Cette histoire d'un dragon combattu par le comte Aymon devait son origine au dragon représenté à ses pieds, comme symbole héraldique, sur son tombeau, à Saint-Spire de Gorbeil. Millin, Antiquitéi nationales, t. Il, p. 15, n* 22. Par une ^ODfosion absolument semblable, le dragon qui était figuré dans Téglise d'Ober- ^'berbacb, aux pieds de Hans de Frankestein,sur son tombeau, était regardé par, le peuple comme l'image d'un dragon qu'il avait tué. Grimm. Tradit. allem.^ *nid. Theil.,l. I, p. 358.

3. Cf. W. Coxe, Lettres sur la Suisse^ trad. Ramond, 1. 1, p. 160; Raoul-Rochette, litres écrileê mr la Suisse en 1824 et 1825, p. 134.

^. Suivant une tradition admise par la Tamille de Caumont, son prénom de ^otnpar venait d*un de leurs aïeux qui se montra sans égal, sans pair (non par)^ ^h donnant la mort à un dragon monstrueux qui désolait les terres de la seixneurie. Cette histoire rappelle celle à laquelle donnèrent naissance le nom de '^ divinité Ncmausus et le crocodile enchaîné à un palmier, qu'Auguste avait ^^ignés pour type à la colonie de Nimes. Ncmausus, nemo ausus (personne n'a ^ tenter), était devenu le nom d'un héros qui avait osé combattre un crocodile, dont aucun n'avait encore affronté la férocité. Voyez l'excellent Mémoire de ^* Eusèbe Salverte sur les dragons, à la suite du tome II de son livre sur les ^f^nces occultes, p. 333-3^.

^. Monnier, Du culte des esprits dans la Séquanie, p. 9, note 8, Lons-le-Saunier, ^^4, in-12. — La légende d'un dragon qui dévorait les jeunes filles, empruntée à la '^ende grecque du Minolaure, existe chez une fouie de peuples. Le capitaine ^bbott l'a retrouvée jusqu'à Hérat. On y raconto qu'un dragon s'élant établi J^ns une caverne des environs, le roi du pays lui envoya une charmante jeune ''^Ig; son frère bien-aimé la rejoignit et la délivra en donnant au monstre ^^Oîijine pâture un gros mouton, rempli de chaux qui le brûla et le força d'aller *^ Jeter à l'eau. J. Abbott, Narrative of ajourney from lierant to Kliiva. London, *^3. t. ï, pi. 18. p. 239.

^. Telle était la grossièreté de la manière dont le peuple comprenait la plupart ^^s dogmes chrétiens, qu'il n'y avait pas jusqu'au combat de saint Michel contre A^ '^ions rebelles qu'il ne prit à la lettre et qu'il n'expliquât matériellement, p^nsi, l'on montrait au mont Saint-Michel l'épée et le bouclier avec lesquels

archange avait combattu le dragon. Bruzen de la Marti iiière, Dictionnaire géo- S^aphique, art. Mont Saint-Michel. Cette idée grossière, qui attribuait des armes Jolies a^ux esprits célestes, était née sans doute de l'usage où l'on était de ^présenter, dans le sujet de la défaite de Satan, les anges armés de boucliers et . ® 'ances, souvent même d'une armure complète, comme on peut l'observer sur

^chapiteaux de l'église de Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme). Bulletin du Comité des

le peuple dans la croyance à Fexistence de ces dragons symboliques*, mais d'autres causes favorisaient encore son erreur : des ossements d'animaux monstrueux, tels que des baleines, des crocodiles, des caïmans, des serpents, suspendus en ex-voto dans les églises^, étaient pris par lui pour les

Arts et Monumentt, p. 15, n* 1; dans le Jugement dernier d'Orcag^na, au Cainpo- Santo et dans un tableau de Leiio Orsi, d'Agincourt, Peintures, p. 156. — Miltoo jDspiré par cette croyance populaire, donna aussi uneépéeà saint Michel :

With huge two-handed sway Brandish*d aloft, the horrid edgc came down

Wide wastin

{Paradisê lost, book IV, v. 257.)

Des expressions figurées incomprises, quoique fréquemment usitées, et dans lesquelles on compare la force que donneni les vertus chrétiennes à une armure réelle, nourrissaient encore ces erreurs. On lit, par exemple, au sujet desaiot Pavace allant combattre un dragon qui ravageait les environs du Mans: « Pavacius erat enim indutus lorica justiciœ et galeam salutis gerebat in capiteetscutum fidei ante se ponens, gladium Spiritusac Verbi Divini fercbat in manibus.» Bollandistes. i4c<aXY/K, julii, p.254.

1. Ubert fut le premier qui remplit dans le Milanais les fonctions déléguées aux comtes (comités) du Bas-Empire. Il adopta en conséquence le saroom de vice-comte {visconti), qu'il transmit à ses descendants. Aux lieux où s'élève & Milan la trôs ancienne église de Saint-Denis, était alors une profonde cavcroe, séjour d'un dragon toujours alTamé et dont le souffle donnait au loin la mort. Ubert combattit le monstre, le tua et voulut que son image figurât dans les armoiries du Visconti. Celte fable devait son origine à la figure héraldique Dommee Givre, représentant un dragon dévorant un enfant, qu'Othon, l'un des premiers Visconti, portait dans ses armoiries. Cf. Eus. Salverte, ouv. cit , p. 336. Cf.surla Givre ou Vouivre, Monnier, Du culte (U}S esprits dans la Séquanie^ p. 16 et ss.— Le dragon figurait piirini les enseignes militaires des Assyriens; le vainqueur des Assyriens, Cyrus. le fil adopter aux Perses et aux Médes. Georges Codin, Europde ofjicialibus Palat. Consl., Feriœ, 117.

En France, ces légendes ne paraissent pas dater de bien haut : une des plus anciennes de ce genre, celle de la Tarasque d'Arles, ne remonte guère au delà du xiiie siècle, puisque le premier (|ui en parle est Gervais de Tilbury, écri\ain fran(,ais, chancelier du royaume d'Arles, qui vivait au commencement du xiio si»'cle. Bouche. Histoire de Provence, t. 1, p. 3iG. M. Floquet a fait voir, dans son Histoire du privilège de saint Bomain, que, quoique ce saint ait vécu au vue siècle, cependant on ne trouve l'histoire de la Gargouille mentionnée pour la première fois qu'en 1394, et que ce ne fut plus tard, en 1485, qu'on ajouta de nouveaux détails à celte légende.

2. Les anciens ignoraient l'usage des collections d'histoire naturelle et in^ savaient pas em|)ailler; ils se bornaient ù suspendre dans les temples, et sai>s leur avoir fait subir de préparations, les objets curieux qu'ils voulaient conserver. Ce fut dans un temple que Pausanias vit ce sanglier qu'on disait Ctre celui de (^alydon. Ce fut aussi dans un temple qu'Hannun suspendit les peaui de singes qu'il avait pris sur la côte d'Afri(iue, et qu'il croyait être des femmes sauvages; enlln la peau du serpent boa tué par Régulus et la défense d'élephanl du roi Masinissa furent conservées de la même manière. G. Cuvier, Histoire det Sciences naturelles, 1. 1, p. 319. — Millin vit aussi appendue à la voûte (Je l'église de Cimieis, dans le comte de Nice, la dépouille d'un caTman qui avait été rois en ex-volo. Millin, Voyage en Savoie, en Ptémont et à Mice, t. 1, p. Ii4.

A l'abbaye Saint-Viclor de Marseille, à l'hôpital de Lyon et dans une église de

restes de ces monstres S que le personnage de la légende avait combattus. La présence de quelque squelette inconnu suffisait pour que la crédulité publique s'imaginât qu'un

Raguse, oq montre aux voyageurs des dépouilles de crocodile; on les regarde comme les restes d'un monstre dont la légende est la môme que celles que nous avons citées, et pourtant à Raguse. par exemple, on nMgnore pas que celle qu'on y voit a été apportée d'Egypte par des matelots ragusains. Thevenot vit à Rhodes la côte du prétendu dragon combattu par Gozon et la description qu'il en fait s'applique plus à la tête d'un hippopotame qu'à celle d'un serpent. Pour les crédules habitants de Mons et du Hainaut, la tête d'un crocodile, rapportée sans doute par quelque croisé, est devenue la tête d'un dragon qui, au xiie siècle, ravageait les environs de Wasmes, et dont Gilles, seigneur de Chin, fut le vainqueur. Eusèbe Salverte, Mémoire iur les dragons, t. II, p. 33t des Sciences occultes, — Voyez sur le combat de Gilles et du dragon, la Chronique du bon chevalier Messire Gilles de Chin, p. 126, Mons, 1837. Gilles est un personnage légendaire qui. sur un avertissement du ciel, va à la croisade, combat un géant. Selon sa légende, telle qu'elle a été publiée par les bibliophilesi de Mons, le silence est gardé sur le dragon de Wasmes. M. R. Chalon, dans la préface, tire de ce silence la preuve qu'on aura attribué à ce héros hennuyer le combat symbolique qu'on retrouve dans tant d'armoiries et qui est encore aujourd'hui le blason de la capitale de la Belgique.

i. C'étaient en général des squelettes ou des peaux de serpents et de crocodiles. Bans les idées populaires, ces deux espèces d'animaux étaient confondues sous le nom générique de dragon ; en sorte que le crocodile était regardé aussi comme une image du démon :

Crocodrille signifie diable en ceste vie,

dit Philippe de Thaun. dans son Besliarius, v. 85. Voyez sur Philippe de Thaun ou de Thaon, Delarue, E$sai historique sur les bardes^ jongleurs et trouvères. Le Sestiarius a été écrit vers M 25 ou peu après.

Peut-être ce qui aura fait croire aussi à l'existence de ces dragons, ce sont quelques ossements des gigantesques ptérodactyles, mégalosaures ou ichthyosaures, comme ceux qui furent découverts dans les schistes calcaires du comté de Pappenheim et dans une caverne à ossements des environs d'Oxford. Les animaux apocryphes doivent souvent leur existence historique à des faits mal observés, mais non pas fabuleux. Voyez un curieux article de la Revue Britannique, 3e série, t. XV, p. 265 (année 1835), sur ce sujet. En général, les ossements fossiles ont été la source de fables nombreuses et ont fait croire à l'existence de géants, dont une légende ne tardait pas à raconter l'histoire. Les naturalistes s'y sont laissé prendre comme les autres. Garcilaso attribuait à une race de géants qui habitait anciennement le Pérou et qu'avait détruits la foudre, les ossements gigantesques ensevelis dans U s sables qui bordent le rio Vermejo. Un anatoraiste célèbre, le professeur Félix Platcr, prit également pour les ossements d'un géant, dont il estimait la hauteur à dix-huit pieds, ceux qui avaient appartenu au squelette d'un éléphant trouvé près de Lucerne. Trompe par la ressemblance grossière que le calcaneum et l'astragale présentent avec ceux do l'homme, plus chez cet animal que chez les autres ruminants, il flt un dessin du prétendu géant, qui resta exposé longtemps aux regards dans l'Hôtel de Ville, et qui lit adopter un géant pour support des armoiries de Lucerne. G. Cuvicr, Histoire des Sciences naturelles, t. Il, p, 43. Le fameux Gayant de Douai, qu'on promène encore dans la procession des géants, avec toute sa famille, doit aussi son origine aux ossements d'un animal monstrueux. Mmo Clément, Histoire des Fctes civiles et religieuses du département du Nord, p. 197.

C'est sans doute la vue répétée de ces débris gigantesques des espèces animales détruites, pris pour les restes de squelettes do géants, qui aura répandu

dragon avait désolé la contrée. Les dragons symboliques portes dans les processions^ devenaient, aux yeux du vulgaire, rimage de quelques-unes de ces bêtes, dont une histoire forgée après coup racontait minutieusement les afirenx ravages*.

Ne serait-ce pas par une confusion, née aussi de Tidée diabolique que le peuple rattachait sans cesse au serpent, qu'on aura transformé en images de damnés d'anciennes figures, dont Torigine semble être tout égyptienne ? Je veux parler de ces figures oflrant des femmes tétées, sucées dans leurs parties les plus secrètes par des reptiles, de ces représentations de personnages dévorés par des serpents, qui les enlacent et les déchiquètent. Ce sujet n'est pas rare dans les monuments du moyen âge. Un des chapiteaux de Téglise de

la croyance que la race humaine allait sans cesse s'abâtardissant et que les ossements de nos ancêtres attestaient une taille plus élevée. Nos enfants, dit Virgile, s'étonneront de la grandeur de nos ossements :

Grandiaque cfTossis rairabitur ossa sepulcris.

{Géorgiques, I.)

On sait d'ailleurs positivement que des erreurs do ce genre furent commise^ dans l'antiquité. Pausanias rapporte qu'on regardait comme ayant appartenu à\M s(iuelette d'Ajax, flis de Télémon, que les traditions disaient avoir été d'une taill^^ fort élevée, des rotules qui étaient de la grandeur du disque dont se servaient les athlètes enfants pour le pentathle. Paus., Attiques, c. 352. Il est hors de dout<*^ que ces ossements appartenaient à quelque espèce fossile.

1. c( Effigies draconis, quae cum vexillis in ecclesiasticis processionibus deferri solet, quA vel diabolus ipso, vel haeresis designaïur, de quibus triumphat Eccle— sia. Diabolus enim. ut aït Augustinus IHomelia XXXVl), in scripturis sanctis, leo et draco est, leo propler impetum, draco propler insidias. » Du Gange, Glouar^^ ad snnpt. med. et inf. latin.

2. A Provins, à la procession des Rogations, le sonneur de Saini-Quiriacc ei celui de Notre-Dame du Val, portaient jadis devant la croix, le premier un dragon ailé, le second une lézarde, garnis tous deux de lilas et de fleurs. Daprès la tradition provinoise, ces simulacres étalent portés en mémoire de deux animaux qui ravageaient lesenvirons de Provins. F. Bourquelot, Histoire de Provins, t. II. p 293. — A Paris, le dragon qu'on portait également aux Rogations était regarde comme l'image de celui (lu'avait exterminé ^aiiit Marcel. Gilbert, Description de i\otre-D<iîne de Paris, p. 376. — Le dragon dont, jusqu'en 1723, les chanoines do Saint- Loup, à Troyes, ont porté, à la procession des Rogations, une image en bronze, passait pour l'emblème de la victoire remportée par saint I^oup sur l'herésle des Pélagiens. Grosley, Éphémèriiles^ pari. III, ch. xcxi, t. I, pp. 122-225. Ici du moins le sensall^orique du serpent s'claii conservé. — A Alx, en Provence, la procession des Rogations va déposer sur un locher, appelé Rocher du dragon oi voisin d'une chapelle dédiée à saint André, la flgure d'un dragon que la tradition dit avoir été tué par ce saint apôtre. Magas,, Encyclop., t. VI, p. 28^/, ann. 1812, Mémoire de M, Fauris de Saint-Vincent.

LEGENDES INVENTÉES POUR EXPLIQUER LES SYMBOLES, El^C. 235

Saint-Michel, à Pavie, représente une femme tétée par deux serpents ; chacun d'eux s'enroule autour des bras et la femme tient une palme à chaque main. Cette église remonte au vir siècle*. A Téglise Sainte-Croix, de Bordeaux, sur Tune des arcades latérales du portail, on voit une femme vêtue d'une guimpe et d*une robe entr'ouverte. Deux serpents montent, en forme de spirale, le long de son corps. Leurs têtes arrivent jusqu'aux seins, qu'ils paraissent sucer '. A l'abbaye de Moissac, on voit la figure d'une femme tétée par des crapauds, sucée dans ses parties naturelles ; près d'elle, ^t un homme de la bouche duquel s'échappe un crapaud et qui porte un diable sur ses épaules'. Aux églises de Montniorillon*, de Saint- Jouin, à Saint-Hilaire de Melle, à Saint- Jacques de Ratisbonne^, on voit, dans des bas-reliefs, des femmes tétées par des serpents qu'elles tiennent ordinaire- ^eni par le cou, à la hauteur de leur sein. A l'église Saint- Saiiveur, de Dinan, on remarque, sur les bas-reliefs du por-

|- Voy. H.-G. Knight, The ecclesiattical history of Italy, London, 1841, vol. 1. ^ Caumont, Bulletin monumental, t. I. p. 384. jç • A. Lenoir, Histoire dei Arts en France, pi. XXIV, en donnant le bas-relief .j ^oissac, a fort judicieusement remarqué que ce sujet semble avoir inspiré *Qlle, dans ces vers •

Sur ses épaules déchirées, Les démons frappaient à coups redoublés, Les fouets dont leurs mains sont armées Sont des serpents les plus envenimés; Il veut crier, Un crapaud du gosier Lui sort avec clameur.

Hélas, ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.

^-e crapaud et la grenouille étaient des animaux consacrés au démon et qui "^•"vaient souvent à le personnifier. Saint Jean dit qu'il vit sortir de la r^Qule du dragon trois esprits impurs semblables à des grenouilles. Dans la ^Vtbologie persane, le crapaud, le serpent, la couleuvre étaient regardés ^^ïnme des créatures d'Ahrinian. Les KharfesteSy qui déchirent et sont venimeux, ^•^ient des monstres participant à ces trois animaux. Voy. Zend-Avesta, Boun- ^^iesch, éd. Anquetil-Duperron. t. II, p. 354 et 384. — Apoc. XVI, 13. Millon Compare, dans son Paradis perdu, Satan à un crapaud :

.... Him thcre found Squat like a toad.

(Livre IV, v. 80.)

^- I>e Caumont, Bulletin monumental, t. VI, p. 345 (1840). eiv^'''*® de Beuzelin, Essai historique sur saint Jean de Batisbonnc, pi. IV

tail, une femme tétée par des crapauds et tourmentée par des serpents ; un animal à quatre pattes lui ronge le crâne. Au portail de gauche de la même église, un homme à cornes de bœuf est tiré par deux crocodiles fantastiques. Dans un ancien bâtiment à Beverley, dans rYorkshire', sur un basrelief qui supporte un vieux fronton, on voit un homme tenant à la main deux serpents qui cherchent à le dévorer et touchent à l'extrémité de ses lèvres. Sur un chapiteau de Fabbaye de Tournus, on a représenté un homme accroupi, tenant par le cou deux serpents qu'il approche de sa bouche *. Parmi les statues provenant de Notre-Dame de Caillou ville, on voit deux torses nus, de sexe différent, accolés de la plus étrange manière ; deux serpents qui traversent leurs chairs, les enlacent de leurs hideux replis, les mordant aux mamelles et aux parties naturelles^. A Sainte-Foy de Conques, un basrelief représente un avare auquel un serpent ronge les yeux*. Au porche de l'église de Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme), on voit, dans le supplice des réprouvés, un homme que des diables ailés ont enchaîné avec des serpents^. Dans les basreliefs de Notre-Dame de Paris, l'artiste a représenté une vaste chaudière dans laquelle le démon fait bouillir les damnés ; un énorme serpent s'échappe de la chaudière, de petits crapauds s'élancent dedans^'. Dans les bas-reliefs qui décorent la chaire de la cathédrale d'Orvieto", on voit des damnés tourmentés par des serpents. Au Campo-Santo, Orcagna, dans son jugement dernier, a représenté le supplice des impudiques par des hommes et des femmes, dont d'horribles serpents dévorent le sein et les parties naturelles^

1. spécimens of t/ie ancien t siulptures and paintings in EnglanU by Carier pi. CXI, Loiidon, 1834, in-f».

2. Cil. Nodier, Taylor et Cailloux, Voyage (hns i'ancienne France, Franche- Comté, pi. 21.

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