Ibidem
promesses, des menaces pour les faire renoncer à leur foi , mais en vain. Alors , les sicaires massacrèrent les neuf freines, Tun après Tautre, sous les yeux de leur mère. Genitour, le second, après avoir été décapité, prit sa tête dans ses mains et ayant passé la Creuse à pied sec, se rendit à Téglise Notre-Dame où il trouva la porte fermée. Le portier de Téglise était aveugle de naissance et demanda : « Qui frappe ?ï> Le martyr, faisant avec le doigt un trou dans Tépaisseur de la porte, répondit : « Regarde ^ Je suis Gerdtour ! » Sur-le-champ, les yeux de l'aveugle s'ouvrirent à la lumière. En mémoire de ce miracle on a percé dans le vantail gauche de la porte de l'église de N.-D. du Blanc, à i"3o au-dessus du sol, un trou où Ton va mettre le doigt pour obtenir la guérison des opthalmies ^ L'artiste voulant exprimer quel genre de mort le courageux défenseur de la foi avait enduré, avait placé entre les mains de celui-ci sa tête, comme emblème de son martyre . Le peuple, en présence de ces représentations, s'était hâté de conclure que ces saints avaient réellement porté leur tête, après avoir été décapités '.
Qu'un artiste veuille représenter sainte Cécile au moment où, prêle à être unie à Valérien et entendant le chant païen de rhyménée qu'entonnent ses compagnes, clic se recueille en elle-même et, seule devant Dieu, répète par la pensée ce chant pieux : « Seigneur, c'est à vous que mon cœur s'est donné, conservez-moi ma chasteté, afin qu'à jamais je vous appartienne '\ » il fera comme Ra-
1. Leblanc, Esquisses piltorcsqucs sur le drparlemenl de l Indre, (Châteauroux, 1842.
2. Cf. Eusèbe Salveric, Des Sciences occultes, l. I, p. 68 cl sq. John Brady, f/flvis calendaria, or avompendious analysis of Ihc Calcndar,'i« édit., t. Il, p. 835. On peut voir rapporte dans Gori, Thésaurus, t. III, pi. 30, un diptyque en bois, sur lequel on a grave des niartyrs portant leur télé ; mais il est difficile de juger si l'artiste a prétendu représenter un miracle ou exprimer un emblème.
3. Voici ce qu'on lit dans la Vie de sainte Cécile, donnée par Surius, t. VI, p. 547, 22 novenU). c. 2: « Hhpc erj^o beata Cfficilia Vnlerianum quemdam habetwl juveueni sponsum, (]ui quidcm juvenis acccnsus amorevirginis, diem statuerai nuptiarum. Caecilia aulem induta eral cilicio, extrii.secus aureis indutaeral vestibus... Non nuillo posl aulem \enit dies in quo paratus est thalamus et cum essel syniphonia instrumentoruin, illa in corde buo soli Deo psallebat, diceos:
phaêl\ il mettra entre les mains de la vierge la harpe de David on môme le plus merveilleux de tous les instruments, lorgne» dont les sons magnifiques viennent dans les temples se mêler à la prière des fidèles et dont la majestueuse harmonie a je ne sais quoi de céleste et d*infini ' ; il montrera les cieux ouverts au-dessus de la tête de la sainte, les anges exécutant des concerts ; il la peindra entendant leurs voix mélodieuses, et dans son ravissement, interrompant ses propres accords, en laissant échapper Tinstrument qui jusqu'alors Tavait charmée. Mais le peuple ne saisit pas Tallég^orie; pour lui, sainte Cécile est une musicienne de profession, vtne pieuse vierge qui, comme le roi des Juifs, célèbre les louanges du Tout-Puissant à Taide de cet art enchanteur qui êlectrise nos âmes et nous émeut jusqu^au délire. Dès lors sainte Cécile devient la patronne des musiciens et le pinceau ^ continué de la représenter avec un instrument de musique ^
«( Fiat, Domine, cor meum et corpus roeum imroaculatuin, ut non confundar ! <Ps. CXVlll, V. 30;. Se ipsam commendabat Domino, precibus angelos Domini invocabat, lacryrois precabatur apostolos et orabal omiies Christi ancillas, ut cam conflrmarent suis 8upplicationibus,castilatem suam commendans Domino. »
1. L*Albane a expliqué la pensée que lu grand peintre avait voulu rendre dans son admirable tableau de sainte Cécile, en disant que, dans l'ouvrage de Raphaël, la sainte repousse un hymen terrestre pour jouir des noces du ciel. « Cette tradition, dit M. Eméric David, nous semble répandre le plus grand intérêt sur lo tableau; elle rappelle le seul fait de la vie de sainte Cécile où il s'agisso de musique ». Voyez l'excellente notice de M. Bm. David sur le tableau de RuphaCI, à la suite de son Digeours historique sur la peinture,
S. L'idée de donner un orgue (>our instrument de musique à sainte Cécile a été inspirée par le passage mal compris de la légende : « Cantantibus organis, Caecilia virgo in corde suo soli Domino decanlabat. » Cf. Augustl, Christliche Archœologie, t. XI, p. 431.
3. La musique céleste, aux ravissements do laquelle se laissait aller sainte Cécile, joue un rôle bien fréquent dans les légendes, et appartient encore, par son origine, à la confusion du style littéral et du style figuré. L'harmonie divine, la mélodie angélique, expressions à l'aide desquelles les docteurs exprimaient l'accord parfait de la vie bienheureuse, les chants et les cantiques célestes, et désignaient aussi les élans de l'âme vers Dieu, au sein duquel elle habitera, tout cela a été prisa la lettre par le vulgaire. «11 faut savoir, dit saint Grégoire dans ses Dialogues, lib. IV, 14, qu'il arrive souvent que les esprits bienheureux chantent agréablement les louanges de Dieu, lorsque les âmes des élus sortent du monde, afin qu'occupées à entendre cette harmonie céleste, elles ne soient pas en état de sentir la séparation d'avec leur corps. » On lit dans la Légende dorée: a Le jour de la majeure et mineure litanie. Jehan de Amyens racompte que, si comme on lisoit les litanies à Constantinople, pour aucune tribulation, un enfant fut ravy au ciel du meilleur du peuple et lui fut enseigné le chant; puis il revint au peuple et commença à chanter le chant angélique.» On lit dans le même ouvrage:
A Rome, une peinture olTrit un jour à la dévotion des fidèles le linge sur lequel le Sauveur, en essuyant son visage inondé de sueur, laissa Tempreinte de ses traits : ce linge était porté par la femme pieuse qui Tavait présenté à Jésus marchant au supplice. Au-dessous de ce sujet était cette inscription : Vera icon, la véritable figure ^ Le peuple ne saisit 1 ni le sens de ces mots, ni celui de Timage, il ne s*attacha qu'à la femme dont ce portrait n*était qu'accessoire, alors que le but principal était d'offrir à ses regards la sainte face» et cette
« Quand J.-C. monta au ciel, les coropaignies chantèrent, trompettes sonnèrent, et les joyeuses compaignies des Anges misrent hors de souefz chants et doulz. » Juvénal. patriarche de Jérusalem, écrivait au v» siècle à Tempereur Marcien et à l'impératrice Pulchérie, que les apôtres, se relevant les uns les autres, passaient le jour et la nuit avec les fldèlcs au tombeau de la Vierge et qu*ils mêlaient leurs voix et cantiques à ceux des anges, qui durant trois jours, ne cessèrent de faire entendre la plus céleste mélodie.
La rote de l'Octave de la puriflcation de Notre-Dame fut fondée dans la cathédrale de Saintes, à cause, dit-on, des chants célestes qui retentirent en oe jour. Saint Walfrid, au moment d'expirer, entendit une musique qui venait du ciel. Bollandisles,>lcfa,Xlll feb., p. 645.— Les sons harmonieux des concerts a ngeliquos retentissaient dans la prison de saint Julien, martyr. Bollandistes, ÂCta^ IX jan., p. 505. — Les accords de la musique angélique récréaient souvent le bienheureux Jean de Dieu, de Grenade. Bollandistes, Acia taneiorum^ Vil mart., p. 852. — Sainte Gertrudo voyait dans ses visions les anges qui en s*eatre-évcntaat «vec des ailes d'or, produisaient des sons d'une harmonie ravissante. Vie et Bévélations de sainte Cwertriule, liv. IV, c. 61, p. 662.— La croyance, que les saints entendirent parfois la musique céleste, inspirait sans doute Spada, Philippe Lauriet Gérard Seghers, lorsque, dans leurs tableaux de l'exlase de saint François, il" peignirent des anges jouant de divers instruments de musique. Voyez Landon, Annales du Musée A. 'V^WjV- 45, et t. X, p. 9 et 27. —Suivant la croyance populaire, lorsque les iimes sont prOtes à abandonner leur dépouille terrestre, elles entendent déjà les harmonies cëlesles; c'est à quoi font allusion ces beaux vers de la Messiade :
die Gesacnge der Rimmel
Sind nicht Kinder der la!igsaHien,oft entseelten Begeistrung, Sind der Urbe^eistrung enizUckle Sœhne, der Wonne Erstgeborne, wir kennen sie nicht. Bisweilen nur hœrl sie Elner der stirbt und mit ihncn das ewige Leben beginnet.
Chant Xin,v. 173-177.
Toutes ces croyances rappellent que, d'après les Égyptiens, les dieux prenaienl plaisir aux accents do la musique, et selon Jablonski, Mancros, dans lequel cUiit personnillêe la musique, était fils de l'Éternel, ainsi que l'indiquait son nom. Creuzer. ouv. cit., tr. Guigniaul, 1. 1, p. 476.
1. C'est dans ce sens véritable que Dante a employé le mot Veronica, lorsqu'il dit dans son Paradis :
Quale è colui, che forse di Croazia Viene à veder la V'eronica nostra, (^.he per i'antica fama non si sazia.
Ch. XXXI.
l^GENDKS INVENTÉES POUR EXPLIQUER LES SYMBOLES, ETC. ^7
^mme devint pour lui une sainte célèbre , nommée Vero-
iea^,
Voulant peindre les traits de Famour divin qui perçaient âme de sainte Thérèse, ces traits que rappellent les paroles u Psaume XXXVII v. 3 : « Quoniam sagiitœ tuœ infixœ sunt lihi », un artiste espagnol fameux, Alonzo Gano, avait repréenté cette sainte le cœur percé d*une flèche *. Le vulgaire rit la représentation au pied de la lettre, et des légendaires acontèrent que sainte Thérèse était morte martyre, percée *une flèche.
Ces légendes, nées de représentations incomprises, furent 3uvent transportées loin des lieux où elles avaient pris nais- Btnce. Des circonstances particulières contribuaient parfois
les accréditer d'une manière plus spéciale dans certaines entrées, tandis qu'elles étaient promptement oubliées dans ;s lieux mômes d'où elles tiraient leur origine. Au delà du 'aurus, subsiste dans l'Orient une secte connue sous le nom
i. « Elles avflient oui dire, comme il est vrai, que le Sauveur du monde, allant I Calvaire, avait imprimé les traits de sa face sur le linge qu'une femme dévote il présentait pour essuyer ses yeux, merveille qui. pour ce sujet, fut appelé la ironique, du nom de celte dame ». La sainte foÂie de Noire-Seigneur au monasre de MonlreuU'let'Dames, prés de Laon, Laon, in-4o, p. 12. Dans Tofflce qu'on llébralt dans cette abbaye en l'honneur de cette relique, on récitait l'oraison livante : oDeusqui nobis lumine vultus tui signatis inslantiam famulaD tuœ eronicœ tanquam memoriale tuum, iroaginem dilecti filii tui sudario impresm relinquere voluisti. » Cf. Frizi, Memorie sturtclie di Monza, 1. 1, tav. 4, n* 3, iv. 5, n» 4.
Le nom de Véronique fut traduit en grec par le mot B£(^ovixt], et, déOguré do 3uveau, il se changea dans certaines légendes en celui de Beronice. On appela issi Veronneei Véronique^ la sainte face qu'elle portait. Dans le a Mystère de l<i engeance », représenté sur les toiles peintes de Reims, Barat dit en parlant de la liDte qui va porter à Vespjsien l'auguste image pour le guérir :
Veronne porte la figure De Jésus et la pourtraiclure Et dit qu'elle le guérira.
Voyez Leberthais et L. Paris, Toiles peintes de Beims, in-4o, t. il, p. 693-699. Dès le commencement du xiii» siècle, Gervais de Tilbury et Mathieu Paris raient déjà donné la véritable etymologie du nom de la sainte. Mais Rome n'en mtinua pas moins de proposer à la dévotion des fldèles le culte de cette femme laginaire et le suaire miraculeux que Milan et Jaôn avaient aussi la prétention ? posséder. Cf. Augusti, Christliche Archœotogie, t. XII, p. 244. 2. Musée du Louvre, n* 24, tableaux espagnols. Cette idée a été suggérée au (intre par le récit de sainte Thérèse, qui dit que, dans une de ses visions, elle t un Séraphin qui lui perçait le cœur.
298 LES LIÊGENDES PIEUSES
de Nazoréens ou Mandaî-Jahia (disciples de saint Jean- Baptiste), débris curieux du g^osticisme '. Cette secte a conservé quelques lambeaux de légendes qu'elle a fait entrer dans plusieurs de ses livres. Suivant Tun d'eux, dont la rédaction ne parait pas remonter au delà duxu* siècle ', saint Jean-Baptiste fut conçu des chastes baisers que Zackarie déposa sur les lèvres de sa vieille épouse Elisabeth. Cette tradition ne rappelle-t-elle pas tout de suite Tusage longtemps répandu en Orient, de représenter la conception de Marie et celle de Jean sous Tallégorie de deux époux qui se donnent un baiser réciproque ^; emblème pieux, destiné, tout en rappelant ridée de conception, à en écarter la pensée de rapports, de plaish^s charnels, que le vulgaire y aurait pu attacher et qui plus tard est devenue, pour des hommes ignorants, un motif de croire que c'était par un baiser que saint Jean-Baptiste et Jésus avaient été conçus.
Suivant une tradition qui s'est répandue en Espagne ^, que
1. Les Mandal-Jahia forment une secte qui habite au confluent du Tigre et de TEuphrate, sur la côte du golfe Persique, à Basssora, mais principalement à Huvise et Souster et dans les villages d'alentour. Ils se nomment dans leurs livres a Nazoréens et Mendaïtes »■ Les auteurs mahométans les appellent « Zabiens». les voyageurs occidentaux, u Chrétiens de saint Jean». Peut-être cette secte descendelle des Nazaréens ou Ebionites de Tancionne église chrétienne, ou de ces chre* tiens qui, comme ceux que saint Paul trouva à Ephèse (Actes XIX, 2-7), n'avaient reçu que le baptême do Jean et ne savaient rien du Saint-Esprit. Voyez Texcellentc thèse de M. L. E. Buickhard sur cette secte.
2. Ce livre est le SUlra Hiahia ou Draschia Diahija. Suivant les Nazaréen;», Jean-Baptiste reçut ce livre do Dieu. La nouveauté de sa rédaction est indiquée par la mention qui y est faite de cloches et de rosaire. Cf. thèse citée, p. 43.
3. M. Langlois cite une représentation de cette espèce trouvée à Notre>Dame de Caillouville (Essai sur l'abbaye de Saint-WandriUet p. 134), et il rappelle ce couplet du vieux noel : a Noble fleur de la vigne », qui fait allusion à la même croyance relative à la conception de Marie:
Joachim s'est trouve Ci la porte dorée, En la bouche a baisé Son ancienne épousée.
De qui vient la lignée De ce précieux fruit.
4. Cette légende ajoute que le démon s'était emparé de Tarbre pour recevoir les adorations des peuples, que Jésus-Christ s'en étant approché, le démon fut chatisé et précipité dans l'abime, et qu'alors l'arbre s'inclina à terre pour remercier Dieu. Voyez Broceliande, ses chevaliers et quelques légendes^ p. 15, Rennes, 1839, in-8o.
Sozomène a rapportée ^ et qui est empruntée aux évangiles apocryphes ', on voit près d'Hermopolis un arbre, qui s'est incliné devant Jésus fuyant, avec sa sainte mère, les persécutions d'Hérode. La tige fortement inclinée de quelques arbres a suffi, en ces lieux, pour donner naissance à cette légende. On a voulu expliquer cette singulière courbure d'autant plus frappante, qu'en Egypte la prédominance des arbres monocotylédones habitue Tœil à des stipes droits et effilés ; on en a rattaché la cause à ce voyage mystérieux du Sauveur dans cette contrée, sur lequel les quatre évangélistes sont restés muets, tandis que la tradition populaire répétait à son sujet tant de merveilles^.
I. Sozomène, lib. V, c. 21, rapporte la légende avec les mômes circonstances q ue contient le récit qui avait cours en Et>pagne.
± On lit dans VHùtoire de la Nativité de Marie et de Venfance du Sauveur (c. 20), qu'un palmier s'abaissa pour offrir ses fruits à la Vierge ; Jésus lui adressa ia parole en récompense : a Erige te, palma, et confortare et esto consent arborum mearum, qu» sunt in paradiso patris mei ». Ceci rappelle une tradition septentrionale : « Un jour le Christ, environné des rayons de sa gloire, passait par les forêts sacrées des anciens Germains, tous les arbres s'inclinèrent devant lui pour rendre hommage à sa divinité. Le peuplier seul, dans son superbe orgueil, resta debout et le Christ lui dit : « Puisque tu n'as pas voulu te courber devant moi. tu te courberas à tout jamais au vent du matin et à la brise du soir, a X. Marmier, Lettret tur l'Islande, p. 106.
3. Des miracles, qui rappellent celui-ci à quelques égards, semblent avoir été supposés, sur la vue de bas-reliefs dans lesquels figurait un tronc d'arbre placé comme l'arbre de Jessé, arbre dont nous avons déjà parlé et servant de support à une image. On voyait anciennement à Téglise d'Evron, derrière le grand autel, un tronc d'arbre artistement travaillé, fait en pyramide et entortillé de branches d'épines qui semblaient sortir de ce tronc. Au bas était une niche dans laquelle on avait placé une image d'argent de la Vierge. Le peuple expliquait la présence de ce tronc par la légende suivante: « En 648, un pèlerin apporta de la Terre- Sainte une relique de la Vierge et passa par Evron. Comme il était fatigué du chemin, il se reposa sur le bord d'une fraîche et limpide fontaine et suspendit sa mallette dans laquelle était renfermée sa relique; mais l'aubépine grandit pendant son sommeil et à son réveil, la mallette était tellement élevée que le pèlerin ne put la ravoir. La Vierge, ajoutait la légende, indiquait par là qu'elle voulait être honorée en ce lieu. » Cf. Gerault, Notice historique sur Evron, son Abbaye et se* Monuments, 2e édit., p. 2 et 5, Laval, 1840, in-8o. On pourra comparer avec cette légende une tradition orale du Haut-Valais, relative à une image de la Vierge que la main de l'homme ne pouvait jamais atteindre, et l'histoire de rimage miraculeuse du tronc de mélèze a Waldrast. Grimm, Traditions populaires de lAUemagne, trad. Theil, 1. 1 , p. 538 et 540.
Au moyen âge, ou attribuait une origine merveilleuse de ce genre à presque toutes les images de Madones. Notre-Dame de Montserrat(Catalogne) fut découverte dans un buisson qui exhalait un délicieux parfum. N.-D. de Beth-Aram fut découverte par des bergers béarnais, guidés par une lumière céleste vers l'arbre où elle était cachée. N.-D. de l'Épine (Champagne) fut trouvée dans un buisson d'aubépine. N.-D. du Bouchet (Berryj fut découverte dans le creux d'un chêne par un seigneur à la chasse. D'autres images merveilleuses de la Vierge: N.-D.
300 LES LKGKNDËS PIEUSES
La vue d'un objet bizarre, d*un être inaecoutumé, n*a pas été même nécessaire, pour fournir à rimagination féconde du vulgaire des sujets de légendes. Le double sens d*un nom a souvent suffi. Ne pénétrant jamais au foud de la signification d'un mot, le peuple s'est souvent arrêté à sa significatioii apparente et les légendes nées de ces malentendus sont sans nombre. Il suffit de citer sainte Sophie, sainte Foy, sainte Espérance et sainte Charité qui, de vertus abstraites, sont devenues des saintes réelles ^ ; sainte Lucie à laquelle Tétymologie de son nom a valu de si étranges privilèges^; Archedeclin*, nom du maître d'hôtel des noces de Gana, qui est devenu celui d'un saint dont on a fait le marié de ces noces célèbres ; les onze mille vierges, dont le nombre prodigieux se réduit à deux ^. On remplirait tout un livre de ces erreurs; qu'il me suffise de les signaler.
de Smelcen (Flandre); N.-D. de Bonne Remonte (Agde); N.-D. de Vivonne (Savoie); N.-D. de l'Étang (Dordogne), furent reconnues aux siisnes de respect que les animaux témuignaient en passant auprès. N.-D. de Puclia (Espagne), et N.-D. du Buisson (Portugal), furent révélées: la première, par l'apparition de sept étoiles et la seconde par un buisson lumineux.
1. Sainte Sophie s'appelait au moyen âge sainte Sapience. Alain Bouchard a raconté le martyre des trois sœurs, sainte Foy, sainte Espérance et sainte CUarite, tiilesde sainte Sophie. Est-il besoin de dire que celte filiation n*a d'autre origine que cette figure : u Les trois vertus théologales »ont filles de la sagesse divine»? On sait que l'église de Sainte-Sophie fut consacrée par (x>nstantiu à la sagesse divine, ttJ ayia ao^ia. Mais le peuple en fil une sainte et (x)nstanlinople prétendait en posséder le tombeau :
A la tombe saincle Souphyo Ki fu virgenc de bonne vie.
lit-on dans le Itoman de Mahomet, édit. F. Michel et Reinaud, p. 80.
2. Le nom de sainte Luce est formé du mot lux, qui signifie lumière et œil dans le style poétique. Cette étymologie explique pourquoi la croyance populaire disait qu'on avait, dans son martyre, brûlé les yeux à cette sainte et pourquoi oo l'invoquai i pour les maux d'yeux. Cf. Brady, Clavis calendaria^ t. II, p. 832.
3. Ce nom d'Archedeclin est formé par corruption du mot latin ArcfntricUnvt^ maltrc-d'hôtel, qui, par une plaisante erreur, est devenu le nom même du marie des noces de Cana.
Aux jours des nopces de saint Archedeolin,
dit le Homan de Garin le Loliei^ain, t. I, p. 75, édit. P. Paris.
4. L'histoire de sainte Ursule et des onze mille vierges, dont on montrele» innombrables reliques rangées dans la sacristie d'une des églises de Colot^ne, doit son origine à l'expression des vieux calendriers, Vrtuln et UndecimeU(^^ VV. MM., c est-à-dire sainte Ursule et sainte Undecimelle, vierges et marlyre;'. Des lecteurs iiJ:norants ont, comme on voit, singulièrement multiplié celte der-
Partout OÙ la nature a laissé quelque vestige extraordinaire, offert quelque objet bizarre, insolite, la crédulité populaire y rattache aussitôt l'idée d'un événement, d'un miracle dont les détails vont se grossissant sans cesse de Tœuvre de chaque imagination.
On ne saurait croire combien Timagination populaire est féconde en légendes, lorsqu'il s*agit d'interpréter un nom. Elle ne se donne même pas le temps de rectifier le nom. L'un des plus curieux exemples est la légende du « Mœusenthurm », sur les bords du Rhin. Cette tour s'appelait à l'origine « Monssenthurm », c'est-à-dire tour armée de canons. Le nom fut corrompu en celui de Mœusenthurm^ c'est-à-dire tour des souris et ce nom engendra la légende. On raconta qn'elle avait reçu ce nom à la mort de Hatto II, archevêque de Mayence. Il était venu s'y réfugier, pour se mettre à l'abri des souris qui infestaient son palais, mais ces ennemis l'y poursuivirent et le dévorèrent. Or Hatto II est mort en 970 et la tour est du xiii^ siècle.
Qu'un rocher, une pierre usée montre à l'œil, comme la trace d'un pas, un vestige humain, ce sera, suivant les contrées, l'empreinte de la tête de Mahomet s'élevant au ciel *, du pied de Jésus-Christ rémontant au sein de son père ', ou du
nière sainte. Cf. Brady, ClavU caUndaria, t. Il, p. 334. Voyez A. du Moustier, Gynceceum 9€u:rum, XXII octobre, p. 416. ~ A. Mirœus, De Sanctis Virginibuê Colonientibiu ditqiMilio^ Antwerpi», p. 1608, in-4o.
1. (Itftle empreinte se voit près de Médine. Au mont Sainte-Catherine, dans la Syrie, les musulmans regardent une crevasse qui s'est opérée, comme l'empreinte du pied du chameau de Mahomet. Là croyance populaire voit de môme sur le mont Carmel la trace du pied d'Élic. Au rocher de Garrec, en Bretagne, on fait voir do même l'empreinte du pied du cheval du roi Grallon. Gambry, Voyage dans le Finittère, t. II, p. 285. — Dans le Harz, le peuple prétend reconnaître la trace du pas du cheval de la fille d'un géant dans une empreinte semblable. Une légende a été fabriquée sur ce sujet et le lieu a reçu le nom de Rosstrappe. Grimm, Traditions populaires de VAllemagne, trad. Theil. 1. 1, p. 495.
2. On montre encore aujourd'hui,» la montagne des Oliviers, la trace que Jésus- Christ laissa de ses pieds, au moment de son ascension au ciel. On voit aussi la trace de son pied gauche, dans la maison de Simon le Pharisien. Les chrétiens vénèrent, près de Nazareth, Teropreinte des genoux delà Vierge et celle des pieds et des coudes de Jésus-Christ, sur un rocher qui s'élève près du torrent du Cédron.Cr. Geramb, Pèlerinage en Terre-Sainte, A l'église de l'abbaye de Fécamp, on montrait également l'empreinte du pied de Jésus-Christ sur lequel, ajoutait la légende, était écrit le nom de la Trinité, sous l'invocation de laquelle Dieu
302 LIS LÛamfmm poeosh
qui s'est échappé après ayoir été nooniin ^ La rnSne empreinte sera, pour les admirateurs de Bouddha, la titee ineflkçable que cet homme divin laissa sorle pic le pins âevtf de Geylan, an moment dû, s*élançant dans les deux, il Jets de cette dme un dernier regard d'amour sur les hommes, et pour les mnsnlmans, la trace dn pied d'Adam qoi, avant de monter an paradis, attendait sur une jambe, en plenrani, qne Diea
lui pardonnât ses péchés *.
Un usage de Tantiquité conservé par les premiers chrétiens contribua aussi à multiplier ces images, ces empreintes de pas, et dès lors à fournir au vulgaire Toccasion d'exercer st crédule imagination. Les traces d'un pas placées souvent en sens inverse pour chaque pied étaient la marque dn sonhut d'un départ heureux ou d'un heureux retour ; Ss accompagnaient d'ordinaire quelques paroles optatives, telles qne
avait montré par là qu'il voulait qne Tégliie fût placée. Leroux de Liwqr, Av' fur raftèoye dt F(A»fiip, p. 71. — A l'abbaye de Sainl-Denle, on faiaalt autrefois mr
la traoe d'un pat de Jéaun-Cbrist qui était venu en peraonne, au dire de la tiaii- Uon populaire, aaaliter à la dédicace de régliie; on montrait une tnoe dn wén» fienre à Some, dana régllae de Saint-Laurent-bora-lee-Muri, et vne i W Saint-Sébastien que laisia Jéiua-Gbritt lorK|u'il apparut àaaint Pierre. A Soi»aona, à Reima, A Arles, on poeaédait dea empreintes pareilles, maie le plusoélèlK* était celle que l'on voyait A Poitiers, et que, d'après la léfende, le Sauveur afitt laissée, marquée sur la pierre, au moment de son apparition A sainte Radegoode. Four perpétuer le souvenir de ce miracle, on éleva en cet endroit l'église da Pas-de-Dieu. Foucart, Poitien et get Monuments, p. 58, in-S», Poitiers, 1840. Cf. Eusèiœ Sal verte. Des Sciences occuttet, L 1, p. 28, et sq.
Quelquefois c'était & un saint que les traces étaient attribuées. Dans l'église da cliéteau de Stettin, on fait voir les traces des pieds de saint Otbon, évtqw- Temme, Die Volkuagen von Pommem und Rùgen, n* 30, in-S», Berlin, 1849.— A Saint-Fiacre, près de Meaux, on montre dans l'ancienne église du prieuré use pierre sur laquelle s'est assis le saint ermite qui a valu au village aon nom. CkV» pierre présente une trace très profonde, circonstance qui est aux yeux des crédules pèlerins, la preuve d'un miracle. — A quatre lieues de Marbourg, on fiii voir une pierre qui conserve l'empreinte du pas de saint Winfried, apôtre de Thurioge. Gri mm, TVoditions a^/emanc/et , trad. Tbiei,t.I,p.93,Sl3.I>esempreiDtes faites sur des pierres, près de Leipzig, ont donné naissance A des légendes éetlement merveilleuses, quoique les personnages célestes n'y jouent aucun rôle, et qui doivent de même leur origine au besoin que le peuple éprouvait d'expli<iuer des cavités produites sans doute par l'action corrosivedes eaux. Cf. Grimm, ouv* cU„ 1. 1. p. 244.
1. On montrait l'empreinte des griffes du diable, A Cologne, sur la pierre dite « Pierre du Diable ». Grimm, ouv, cit., 1. 1, p. 828, etc. Celle de ses oreilles, sur une pierre sur laquelle il dormit au pied du château de Bentbeim. Ouv, dt., 1. 1, p. 825.
2. Le pas sacré, .Sra-Pa(/a, comme l'appellent les Hindous, cbangé ainsi en trace du pied d'Adam par les mahométans, qui allaient trafiquer A Ceylan, a valu A la montagne le nom de Pic d'Adam qu'elle porte aujourd'hui.
ci: SALVOS IRE, SALVOS REDIRE et PROITV EDITV PELICIK Plusieurs de ces pas, ainsi gravés sur re, ont été changés par le peuple en traces miraculeuses d du Sauveur, d^un ange, d'un saint ou même du diable. 1 rocher de l'Alb, près de Neuberg, on voyait autrefois, in du château de Rosenstein, la trace d*un beau pied me, gravée sur une pierre, que le gouvernement a fait
avec de la poudre, parce que c'était un aliment pour la itition. Tout vis-à-vis, sur le Scheulberg, on trouvait *einte parfaitement semblable d'un pas d'homme dirigé is inverse du précédent. Le vulgaire regardait ces pas e la marque des pieds du Sauveur, et les appelait pour aison : Herrgottstritt *.
uis loin d'avoir épuisé la liste des faits que je pourrais
l'appui de cette idée si souvent reproduite qu'elle en venue fatigante sans doute pour le lecteur, à savoir peuple, jugeant par les yeux, a supposé les faits d'après âges, et créé des légendes pour expliquer celles qu'il ne enait pas. De plus, loin d'être combattues par le clergé, eurs populaires étaient entretenues par lui avec ardeur; yait un moyen de réchauffer la dévolion publique, et oute aussi d'enchaîner par une foi d'autant plus vive ^ était plus ignorante la population à Tautorité sacerdo- !j'emploi fréquent des images fut donc incontestableme source féconde de superstitions et d'idolâtrie pour ^aire et c'est avec raison qu'il faut aller puiser dans les entations figurées l'explication d'une foule de légendes, ir doivent leur existence et leur célébrité.
Pabrelti, InscripUones, chap. vi, n» 117. Lupi, Epitaphium Sevevi marlij»
9. K. itochette, Second Mémoire fur les Antiquitét chrétiennet, t. XIII,
cad. des insc. et bel.-Iett., nouv. série.
mm. Traditions allemandes, trad. Theil, 1. 1, p. 317.
lit, dans le Toyage du major Stephen Long, qu'aux environs de Saint-
lissouri) on trouva des empreintes de pas humains. On possède une de
res, dont la surface porte Tempreinle d'un pied nu. Il est probable que
reintes ont été faites sur un dépôt de terre molle, qui s'est ensuite durcie,
les ont accusé avec le temps l'apparence d'une impression faite sur la
re. S. Long, Account ofan expédition from Pittsburg to thê Bocky Moun»
tiiladelphie, 1823. t. I, p. 57,