APPLICATION DES PRINCIPES AU MODE DE COMPOSITION DES LÉGENDES
Appliquons maintenant ces principes généraux de critique ^ux légendes du moyen âge et voyons si celles-ci présentent
I. « il y a (les choses tellement extraordinaires que rien n'en peut balancer rinvraisemblance; mais celle-ci, par l'elTet d'une opinion dominante, peut être affaiblie au point de |»araltre inférieure à la probabilité des témoignages, et quand cette opinion vient à changer, un récit absurde, admis unanimement dans le
des motifs suffisants de confiance dans le mode, la nature et le but de leur composition.
J'ai déjà fait voir, dans la première partie de ce livre, comment s'écrivaient les biographies sacrées. J'ai montré qull n'est pas nécessaire de supposer toujours de la mauvaise foi de la part des hagiographes, disciples enthon* siastes , historiens crédules et ignorants , nourris dans la croyance des miracles et très disposés à en trouver dans les vies qu'ils rédigeaient. Sachons d'ailleurs que ce n'était guère d'un seul jet que la légende était composée ; elle ne se formait que peu à peu, se grossissant de faits nouveaux, à mesure qu'elle vieillissait, faits toujours de plus en plus merveilleux'. Entre la légende primitive et celle qui avait cours deux oa trois siècles après, il y avait toujours une différence fort grande ; le caractère originaire de simplicité avait disparu et les circonstances les plus simples de la vie du saint avaient pris, par la suite, une physionomie extraordinaire. Les Vies des Saints devenaient même des thèmes, sur lesquels les jeunes clercs s'exerçaient dans l'art d'écrire, des canevas sur lesquels ils brodaient au gré de leur imagination. Augustin Valerio, évoque de Vérone et cardinal, nous apprend que dans plusieurs monastères on avait coutume d'exercer les jeunes religieux par des amplifications latines, qu'on leur donnait à composer sur la vie et le martyre d'un saint ^ Il est vrai qu'il existe un grand nombre d'actes et de pièces contemporaines, qui ont été conservées intactes et auxquelles il semble que l'on doive attribuer plus de confiance : très certainement; mais n'allons pas croire que ces preuves authentiques soient encore bien infaillibles. D'abord elles émanent d'enthou-
siècle qui lui a donné naissance, n'oiïrc aux siècles suivants qu'une nouvelle preuve de roxirémc influence do l'opinion générale sur les meilleurs esprits.» Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, p. 150, S« édil., 1825.
1. C'est ce que M. F. Floquet a fait voir en particulier, pour la légende de saint Romain, dans son excellente Histoire du Privilège, qu'on faisait remonter à ce saint.
2. Aug. Valerius, De Uhetorica cliristiana. Cet ouvrage a été traduit en fraoçai*. l'aris, 1758, in-12«.
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siastest d'hommes livrés aux vertiges d'mie imagination hallucinée ; fort souvent ces documents primitifs ont été écrits sous la forme de poèmes, d'hymnes, et dès lors ils participèrent nécessairement de l'exagération du style poétique. Ensuite ces actes sont, le plus ^souvent, des lettres adressées par des chrétiens persécutés à leurs frères éloignés, afin de ranimer leur courage défaillant, par le tableau de l'héroïsme des martyrs, par la peinture de l'assistance divine manifeste qui les soutenait dans les supplices. Ces lettres, par l'intention dans laquelle elles ont été écrites, devaient donc présenter ce style hyperbolique propre à une âme saisie d'une admiration qu'elle s'efforce de faire passer chez autrui. Les chrétiens, en proie à un enthousiasme sans bornes, ne voulaient, ne pouvaient voir autour d'eux que prodiges naissants sous la main de Dieu. Là où un esprit froid et critique n'eût constaté que l'événement le plus ordinaire, le néophyte voyait des leçons cachées du ciel, des avertissements de Dieu. De plus, ces lettres étaient envoyées dans des contrées éloignées ie celle qui avait été le théâtre des événements ; elles y faisaient foi complète, et échappaient au contrôle qu'elles eussent peut-être subi, si elles avaient été d'abord répanlues sur le lieu de la scène. En sorte que c'était loin du pays )ù le fait avait été accompli, que le récit se popularisait, et 3'était, après avoir pénétré dans les esprits, souvent ainsi adtéré ou dénaturé, et fini par devenir croyance, qu'il était rapporté sur son sol natal, où il avait été en partie oublié et lans lequel il était accepté de nouveau, avec d'autant plus l'avidité qu'il intéressait davantage, accepté sans qu'on s'embarrassât alors de le soumettre à une critique nouvelle. Rien au reste de plus naturel ! Arrachez au sein d'une mère l'enfant qu'elle vient de mettre au jour, transportez-le dans ane contrée lointaine, élevez-le loin des regards maternels, livrez-le à des mains étrangères ; puis quand l'enfant aura grandi, quand il se sera fortifié, et qu'aux traits du premier Ige auront succédé ceux plus prononcés et plus formés du
jeune homme, ramenez-le à sa mère, dont il était éloigné. Dites à celle-ci : voilà votre fils ! Croyez- vous qu'elle maltri* sera sa joie, qu'elle examinera d'abord le visage, les formes, le regard de cet enfant, pour s'assurer si c'est vraiment le sien I Non, elle s*élancera dans ses bras, trop heureuse de le posséder ; elle croira toujours retrouver dans ses traits quelques-uns de ceux qu'elle lui avait connus au berceau. La légende revenait dans sa terre natale comme ce fils chez sa mère ; en vain avait-elle longtemps vécu ailleurs ; trop joyeuse de la trouver, la patrie la déclarait avec enthousiasme son enfant *.
Il ne faudrait pas s'étonner qu'échappant au contrôle des témoins oculaires, les légendes aient été promptement altérées. D'ailleurs beaucoup à' Actes des martyres ont été détroits par l'ordre des présidents des provinces, qui en faisaient défendre la publication '. Dans les premiers siècles de la foi, rien de plus fréquent que les interpolations et les suppositions; c'est ce que nous attestent des preuves nombreuses et ce qui nous démontre combien il est légitime que la critiqne se montre rigoureuse pour tout ce qui présente quelque caractère douteux d'authenticité. « Vous vous plaignez, dit Théodore, évoque d'Icône, en écrivant à son père, au sujet dix martyre de saint Cyr et de sainte Julitte, que les Actes qa»vous sont tombés entre les mains soient peu corrects, rem--'
1. (' J'envoie à Volrc Béatitude, écrivait l'évéque Eucherà révéqueSalvius.uB*^ relation fidèle de la mort de nos illustres martyrs. Je la liens d'autres dignesd ^ foi, de ceux-là qui m'ont assuré l'avoir apprise du saint homme Isaac, évéqu^* de Genève, à qui le bienheureux évêque de Sion, Théodore, en avait fait le récit *> Ruinarl, Acta martyrwn S. Maur. in.
2. « Aliquando enim ipsi provinciarum prœsides vetuerunt martyrum acl^ litteris publicis mandari, vel ob martyrum conslonlifim erubescenles, vel suf»?" religionis ipnominiam verentes. Duo ^ravissima hujus rei testimonia suppedî^ tant Acta S. Vincenlii marlyris et Acta S. Anastasii fullonis martyris. Hin*^ capile pleclebanlur ex illorum senlenlia ip.si Christiani, qui in martyrum acti^ conscribendis deprehensi erant, ut ponlificum romanorum aliorumque nidrty' rum. Acta passim lestanlur(apud Bollandistaset Ruinartium). Prœlereatoltantorumque acta martyrum qui, Nerone imperitante.passi erant, sub Domiliano Christianos persequenle flammis injecta sunl, ut probat Baronius. f*98. Deniqu*? eorum martyrum qui, in immani Diocleliani persecutione, omnes practeri" temporis numéro facile vicerunl.Acta nulla exarata sunt;cumcalervatira eljurc belli, ut loquitur Eusebius, interflcerenlur » {Pellicia, t. I, p. 273;.
>lis de fables, de contes frivoles et de plusieurs choses que la »olide et austère bienséance du christianisme n^admct point ; TOUS les croyez supposés, apocryphes et indignes de toute Téance. J*y ai trouvé en effet toutes les marques de supposiion; je les crois comme vous corrompus, falsifiés ; j'ai cru f reconnaître Touvrage d*une main profane et sacrilège, et, ii je ne me trompe, des Manichéens ou de quelques autres ;emblables hérétiques qui les ont gâtés ; les sales insectes les lyant couverts d'une boue infecte et empoisonnée *. » Ainsi roilà, par les Actes mêmes, la preuve de quelles altérations, le quelles fraudes ces Actes devenaient souvent l'objet. Sans doute il existait déjà chez les chrétiens, en présence de ces interpolations, une critique qui s'appliquait à restituer aux pièces leur pureté, leur simplicité originale ; mais l'ignorance même où l'on était des auteurs des suppositions, le défaut de difiusion des lumières, la dissemblance que deux Manuscrits pouvaient toujours présenter : tout cela était un obstacle sérieux et immense à ce qu'une critique approfondie ^t faite des textes. Était-il d'ailleurs dans la nature des dèles, cet esprit d'examen, de critique? Non, sans doute. ^t esprit est bien plutôt le caractère d'un âge dont la foi est
* - Rainart, Acta martyrum sincora, Acta s. Cyr.
^ Quamobrem Episcopissuiidentibus, aliquando a publicis illis notariis Actc- '^apographum pretio extorquebant. vel ipsi noiarii eœ Ecclesiœ offerebant, t^ idem clam ipsi interdum Christiani erant, ut certe ille Geneslus Arelaten- ^ de quo vide Bollandistas die XXV augusti. Plerumque Christiani, in ipsis ^^licis jodiciis, populi turbis sese immiscebant, ut vel visa audiiaque deinde ''iberent, vel clam ea, qua tura callebant, expeditissima scribendi ratione ip^a '^ describerent. Sic Neme»ius aliquis, aliique Africanœ ecclesiae Christiani 'ta S. Cypriani exararunt. Qua de causa Romœ septem notorios Christlanos cre- ^^runt Romani pontiflces, ut clam martyrum Acta exciperent. Quse sane Acta ^>)8oIum flebant eorum qui in Ecclesia clamerant, sed tantum honoris, ut a)t ' Diaconus, ipsis etiam plebis et catechumeiiis roarlyrium consecutis dabatur. ^i aliquando martyres qui cruciatibus superstites fuerant ipsorum, judicum ^cta Immunitate, proprise confessionis Acta scribebant (Exemplo sint Acta S. ^Ijcitatis, Saturnii et Flaviani) . Inter alias ecclesias, certe primas partes habuit ^mana martyrum Actis oolligendis, primus enim id munus. ut dictum est, '^mens Roman us pontifex septem detulit notariis. quorum singulos duabus ^inanaB urbi» regionibus praefecit, ut martyrum, qui illuc flde erant excellentis- >tii Acta litteris mandarent. Urbs enim inXIVrcgioneserat divisa. Tertio autem ^culo, Fabianus pontifex septem subdiaconos ipsis prœflcit diaconis, quo accui^tius in delato perfungereniur munere. )> {PelUcia, U I. p. 271, chap. iii| lib IV, &ct.)
SIS Lia LÉQENDKS PIEUSES
d^ -•ttiédie et là eonviction raisonnée. Mais, dans les jttvmiers sibclM, alons que la croyance était brtilante, peut-on «iqipOHr qu'on «lltt discuter solidentcnt si tel miracle était apocryphe, tel (sit oontrouvé ? On rejetait, tout au plus, el plutôt par sentiment que p:ir examen, les passages ou l'on BftCOnwJB— it la trace d'une main étrangère, d'une main surtout otmdnile par dsB idée» opposées it celles que l'on avait adoptées. On accosait les hérétiques des interpolatioas , ooinme le montre le passage cité tout à l'heure, on s'accusail réeiproqoement d'imposture, on entreprenait des épuralions, on opér&it des retranchements ; mais tout cela sans véritable critique et sortont sens que ces querelles eussent assez de retentissement poor que, dans le viilgaire, la confiance se perdit aux monuments écrits. L'Eglise a bien distingué certains Utr» en apocryphes et en orthodoxes, elle s'est prononcée d'une manière formelle sur le choix des ouvrages canoniques; néanmoins sa critique n'a jamais été fondée sur un examen raisonné, mais senlcnient sur la question de savoir si tel ou tel émit était d'accord avec les dogmes qu'elle enseignait. Jusqu'à l'époque du concile de Nicée , c'est-à-dire jusqu'à l'époque où les chrétiens dressèrent leur pivinière confession de foi générale, il paraît avoir régné an sujet des livres sacrés les opinions les plus opposées. En ne sanctionnant que ceux qni étaient admis par la majorité, le Concile ne prouva pas pour cela leur authenticité. Voilà quelle a élé sa pierre de touche, voilà aussi pourquoi elle a toujours regardé les livres apocryphes comme provenant des hcrétiqncs, c'est-à-dire de ceux qui n'adoptaient pas l'opinion àv la majorité des communautés chrétiennes, qui se séparaient de l'opinion décrétée bonne (orthodoxe). Si les évangiles des Égyptiens, des Hébreux, des Nazaréens, des Hbionites ont été rejetés, c'est que le premier était adopté par les Sabelliens. et les autres par les sectes dont ils portent le nom. Il en était de même de l'Évangile de Valentin et de l'Évangile de saint Thomas, dont se servaient les Manichéens.
L*exégëse sacrée n*existait donc pas dans les premiers siècles, et cependant le seul examen d*un grand nombre d'ouvrages de cette époque nous révèle la trace d'une foule de remaniements et d'altérations. Nous citerons en première ligne es livres canoniques eux-mêmes. Un célèbre théologien de nos ours, Strauss, et avant lui un grand nombre d'autres moins lardis et moins judicieux, se sont attachés à faire ressortir la race des différentes mains et ils l'ont souvent fait de façon à le plus permettre le doute. Les Évangiles n'ont été en effet [ue des recueils de légendes, de traditions, répandues sur le sauveur et ensuite ramassées, coordonnées par des collecteurs [ui les plaçaient sous le nom imposant d'un apôtre ou d'un les premiers disciples du Christ. Origène, saint Ambroise, laint Jérôme, Bède et Théophylacte font mention d'un évan- ^le des douze Apôtres. Le décret de Gélase parle des évanriles de saint André, saint Barnabe, saint Barthélémy, saint rhaddée, saint Matthias, saint Pierre et saint Jacques le mileur. Il en fut de même des évangiles que l'on appelle aujourl'hui apocryphes, qui ont été rédigés de la même manière, et lont quelques-uns sont évidemment d'une date plus récente jae les premiers '. L'Église même ne condamna pas d'une manière absolue plusieurs de ces apocryphes, qui renfermaient les traditions souvent non moins accréditées que celles rapportées par les orthodoxes. Origène disait positivement [ju'il ne fallait pas les rejeter tous, mais s'en servir avec discernement'. Une partie du protévangile saint Jacques fut adoptée par l'Église grecque et lue publiquement certains
1. cr. la préface du t. 1 du Codex apocryplius, du Tliilo. Il est vrai qu'Origèneet Euflèbe, qui ont discuté rauihenticité des livres canoniques, lèsent distingues 90 Komologomenet, antilégomènet et iUégitimei, Cela signifiait que les premiers étaient reconnus authentiques par touies les églises; les seconds, seulement >ar un grand nombre; et que les derniers n'avaient rien d'édifiant. Athanase lui distingue les livres en canoniques, anaginotkomènet, c'est-à-dire bons I lire à l'église, et apocryphes, rangeait dans la première catégorie le ^atteur d'Hermas et les Constitutiovê apottoUquet. Plusieurs Pères de l'Eglise »Dt admis pour authentiques la Prédication de Pierre et le Jugement de Herre.