‹ Croyances et légendes du moyen âge;Chapitre 60 sur 251 · C. 43. sir · texte numérisé non relu

C. 43. sir

Souvent les fées n'ont plus été, aux yeux des poètes, que de véritables sorcières, que des héritières de Médée, de Circé ou de Canidie ^ Par un phénomène qui s*est presque toujours produit, quand une religion a triomphé d'une autre, les divinités vaincues ont été transformées, par les sectateurs de la foi nouvelle, en esprits malfaisants, en démons, en génies attachés à la poursuite de Thommc. Odin est aujourd'hui, pour les paysans danois, le nom du diable ; les Parsis sont, pour les musulmans, les adorateurs de Satan. Avec le temps, les fées devinrent, pour le peuple, des sorcières en commerce avec le démon. Les montagnes, telles que le Brocken *, le Volbrecht, le Johannisberg ^ sur le sommet desquelles on sacrifiait aux anciens dieux, furent regardées comme des lieux maudits où ces femmes horribles formaient leurs danses ^.

Une fois les fées confondues avec les sorcières, le nom de celles-ci dut aussi s'attacher à divers monuments mégalithiques. Dans la commune de Bouloire^ (Sarthe), un groupe de peulvans, aujourd'hui disparus, portait le nom de Cime-

1. C'est ainsi que les trois Parques sont devenues, dans Macbeth, trois sorcières; mais le nom de sœurs fatales, weird sisters, que Stiakespeare leur a conservé, rappelle encore leur origine. Leur chaudron magique accuse aussi une origine septentrionale; il nous reporte, comme l'observe J.-J. Ampère, a la mystérieuse opération du seUUi, dont les sagas ne parlent qu'avec horreur.

2. C'est sur le Brocken, dit-on, que Witikind sacrifia à Thor. Chez le$ Bructères, on comptait plusieurs de ces montagnes sacrées; telles étaient le Huiberg, lé Weckingstein, et le Kœterberg, appelé jadis Gœtzenberg (c'est à-dire montagne des dieux), et située entre Paderborn, Lippe et Corvey; elle fut regardée, dans le moyen âge, comme le séjour des géants (Grimm. Tradilions nllemamlies, tr. Theil, t. i,p. 32).

3. Tettau et Tcmme, Die Volkssagen Ostpretissenr, Lilliauens und Weêtpreussent, p. 264.

4. Toutes les traditions populaires font de la dans? Toccupation des esprits, des génies et des êtres surnaturels. Les elfes passent le temps à danser; les nix dansent souvent à la surface d(« ondes; les nains dansent sur les montagnes. Les «viles» de la Servie, jeunes et belles comme les femmes des elfes, au nombrede trois comme les Parques, forment aussi leurs rondes magiques, kolo, dans les prairies. Cette croyance tire évidemment son origine des cérémonies nocturnes que, dans le polythéisme grec et romain, on célébrait la nuit. Horace nous représente ainsi Vénus conduisant des chœurs de danse, à la clarté de la lune :

Jam Cytherea ohoros «iucit Venus, imminente luna. Junctaeque nymphis Gratiœ décentes. (Livre 1, ode 4.)

5. Sur l'un des gros blocs de pierre nommés perrons, qu'on y voyait, les paysans montraient le pas d'une fée. Ainsi, dans ce seul monument, l'association des idées du fée et de sorcière prouvait l'identité de leur origine.

tière des Sorcières, Quelques-unes de ces pierres sont regardées comme le théâtre du sabbat. En allant d'AUuyes à Dampierre-sur-Brou, deux ou trois cents pas environ avant d^arriver à la voie antique qui conduit de Chartres à Tours, on remarque à gauche, sur le gazon, une pierre plate haute d'environ trois pieds; c'est le fameux perron de Carême- Prenant, où, d'après le dire des gens du pays, tous les chats des hameaux voisins, ou plutôt les diables, sous cette forme qu'ils aiment à revêtir, viennent faire le sabbat la nuit de Noël. L'Église ne parvenait à déraciner ces idées païennes qu'en les frappant d'anathème, qu'en condamnant, comme impies et diaboliques, les cérémonies qui respiraient encore les anciennes superstitions. Mais ces anathèmes ne faisaient que resserrer davantage l'association des idées de fée et de sorcière. Les femmes, que la puissance de l'habitude continuait d'entraîner aux assemblées nocturnes où elles célébraient des cérémonies mystérieuses en l'honneur de Holda, de Diane confondue avec Holda, croyaient évoquer Satan et prendre part à ses rites infernaux. Sous l'influence de deux croyances contraires, elles venaient adorer les dieux de leurs pères, avec des idées empruntées à la foi nouvelle. C'est ainsi que le christianisme pénétrait dans tous les esprits, et substituait dans les traditions des éléments nouveaux aux principes païens sur lesquels elles avaient d'abord reposé. La religion de Jésus répandait partout sa clarté, et les lieux mêmes où l'ombre s'étendait encore se coloraient des reflets de sa lumière.

M. de la Villemarqué, en cherchant la véritable orijçinc des romans de la Table Ronde, a fait voir avec évidence comment le récit breton primitif s'était dégagé peu à peu de son type tout celtique, pour revêtir une forme de plus en plus chrétienne. Où cette transformation est-elle plus sensible que dans le sujet du roman de Perceval? Le bassin magique des traditions bretonnes est devenu le vase qui renfermait le sang du Sauveur, le « saint graal » que Joseph d' Arimathie

40 LES FKES

aurait porté en Angleterre. La lance synxbolique a été remplacée par celle qui perça le liane du Christ*. Pérédur enfin, « le compagnon au bassin », selon le sens de son nom^, est devenu un héros chrétien dont Chrétien de Troyes a chanté les aventures en l'appelant Perce val ^.

Déesses-mères, nymphes, fées, druidesses, sorcières, tout vint se confondi*e dans une communauté d'origine. La piété et rimagination ont tour à tour altéré leurs traits, mélangé leurs caractères, identifié leurs attributs. Toutes ces créations de la foi superstitieuse de nos ancêtres provenaient de la même source, Tantique religion des Gaulois, dont les premières croyances, grossières et sauvages, se sont transformées, par des métamorphoses successives, en une des plus gracieuses, des plus naïves imagés de notre poésie nationale.

1. Cette lance était devenue, à reiK>que de la grande lutte des Bretons contre les Saxons. l'image de lauuerre mortelle que les premiers avaient juré de faire aux envahisseurs de lourpiiys; serment solennel que l'initié bardique était tenu de prononcer.

2. Ce nom vient deper, bassin, et de kedur. en construction eilur, comijagnon; Le mot per a été traduit en français du moyen â^e par le mot graal, qui avait mômesigniflcatioii. Ce bassin, que Tdiicsin dit être placé dans le ti^mple d'une déesse, qu'il appelle la patronne des barde-:, inspirait le génie poétique, donnait la sagesse, découvrait «ï ses ïldèles la science de l'avenir, le mystère du monde, le trésor entier des connaissances liumuines. Nous y reviendrons plus loin, en parlant des nains.

3. Les Romans de la Table Ronde et les Coules des anciens Urelons, ie édition, p. <35et ss.

Page 1