‹ Croyances et légendes du moyen âge;Chapitre 74 sur 251 · HE LA RAISON · texte numérisé non relu

HE LA RAISON

II y a dix-huit cents ans, l'Évangile disait au monde : « Heureux ceux qui croient sans avoir vu !» 11 y a dix-huit cents ans, saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Je détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages ? Que sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? » Frappé de ces paroles, j'en ai vainement cherché Taccomplissement autour de moi, dans ce monde formé par le christianisme, et qui n'a pas cessé de vivre en lui et par lui. Vainement j'ai cherché un pays de la terre, fidèle aux premiers enseignements de la foi ; loin de cela, j'ai trouvé la science partout en honneur, partout respectée, protégée par l'opinion publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus ferme appui. La science, c'est-à-dire la raison qui en est le fond et l'essence.

"i^ LES LÉGENDES PIEUSES

est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs de la divinité ; elle sert à interprt3ter la loi et à pénétrer les mystères de ce que celle-ci a créé : elle n'est donc pas détruite, cette science, puisqu'elle trône au milieu des sociétés, qu'elle marche la compagne indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer de la conviction dans les esprits ? On dispute, sans doute, encore sur ses conséquences, mt^mc sur quelques-uns de ses principes ; mais chacun convient de sa supériorité. C'est en son nom que tout se fait, que tout s'édiQe ; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de l'esprit humain. Quel singulier changement s'est donc accompli pendant ces dix-huit siècles, pour qu'il y ait, entre la première voix qui s'éleva jadis et celles qui se font entendre à cette heiu»e, une si immense discordance ? Les voix ne se sont-elles pas répétées l'une l'autre, en propageant le même son ? Ces paroles que le prêtre prononce ne sont-elles pas la reproduction des paroles primitives, prototypes de la vérité ? Quoi I le christianisme n'a pas cessé d'enseigner, et voilà que le couronnement de cet enseignement est la raison et la science, tandis que la première pierre avait été l'ignorance et la simplicité de cœur. D'où vient une semblable opposition ? Le christianisme n'est-il pas une œuvre providentielle et divine ? Devaitil donc flotter au sein des humaines contradictions, être ballotté de système en système, d'opinions en opinions? Cette difficulté se présente à moi, elle saisit puissamment mon esprit. Je sens que sa solution se rattache à l'histoire de la civilisation. Ce mouvement, parti d'un cœur doux et ignorant et qui vient aboutir à une science orgueilleuse, me confond. Essayons cependant, s'il se peut, d'en déterminer la loi, en en analysant la marche.

Quand le christianisme parut, il était prêché par des

liommcs simples à des hommes plus simples encore. Le plus

■ftTant des apôtres, saint Paul, méprisait la science et ne vou-

connattre que Jésus-Christ crucifié. Chez les âmes enthou-

\kiBÊitiBB et naïves qui embrassèrent les premières la foi, aucun

désir de savoir, aucune soif de lumière, aucune curiosité pour les mystères de la nature. Ces âmes n^avaient jamais ressenti ce besoin actif et insatiable d'inventions nouvelles, cette appétence de connaissances de toute espèce, qui a toujours été le caractère du génie. Elles n*avaient qu^un besoin, aimer, et le christianisme ne leur apprit qu'un mot, amour ; ce mot fat toute la loi. La parole sainte qui venait prêcher cet amour, qui venait répandre dans les cœurs une rosée rafraîchissante, au milieu des angoisses de la vie et des misères de l'existence, on rappela la bonne nouvelle, TEvangile. L*homme cherchait le bonheur, au milieu du chaos des passions déchatnées qui avaient brisé la faible loi morale du polythéisme, au bruit de la tourmente d'un empire qui s'écroulait sous le poids de la grandeur et de la corruption ; ce bonheur, il ne pouvait le trouver que dans la simplicité de l'enfant et la jcu- 1 nesse de l'espérance ; l'Evangile satisfit à ce besoin du monde. Dès ce moment, l'Evangile devint la loi de Tunivers.

La science, que pouvait-elle faire alors pour l'homme? Elle manquait des principes qui la font vivre, des éléments qui lui ont assuré depuis la force et la durée. Elle n'était encore qu'un tumultueux conflit d'opinions hétérogènes, de systèmes ambitieux, d'intelligences jalouses, plus avides de gloire et d'honneur que de savoir. Ne nous étonnons donc f pas de ce mépris des premiers chrétiens pour ces esprits curieux des sciences de ce monde ; ne nous étonnons pas de ce que la voix de la philosophie et de la raison, de l'éloquence et des lettres, n'ait été, pour la communauté naissante, que le brait abasourdissant d'une cymbale retentissante. Ces paroles, que nous avons rappelées en commençant, peignent parfaitement l'état des opinions des premiers chrétiens ; elles renferment cette pensée souvent reproduite par eux : Le bonheur n^estpas dans la science, car le bonheur veut un cœur simple et une âme pure ; la science rend l'âme orgueilleuse et l'esprit rebelle.

Tel fut le christianisme du premier siècle : il végéta pauvre

et obscur, il fut méprisé du rhéteur, inconnu du grand de la terre ; il n'habitait que les ténèbres d*nne ignorance paisible et vertueuse, et ne voulait, dans ces ténèbres, être éclairé que par une lumière céleste.

Mais voilà que dans la religion du Christ sont entrées des intelligences plus hautes, formées aux savants enseignements de la Grèce, des intelligences qui allient à une grande richesse de connaissances un besoin insatiable de foi et d*amour. Ces hommes sont devenus promptement les docteurs de la loi nouvelle, car ils avaient sur leurs frères toute la supériorité des lumières. La religion était en butte aux attaques de la philosophie païenne, de la calomnie populaire ; il fallait la défendre ; eux seuls le pouvaient, car eux seuls étaient familiarisés avec les armes que le paganisme maniait contre elle. Ainsi cette nécessité même conduisit le christianisme à donner une part à la raison, à la compter pour quelque chose et à lui faire au moins Thonneur de la traiter comme une faculté qui a ses exigences et ses besoins. Les Justin, les Hermas, les Athénagore, les Clément d'Alexandrie, sentaient tous que la raison humaine veut une réponse à ses questions, ne fût-ce que parole sévère et terrible, châtiment et anathème. Ils savaient, ces grands hommes, qu'il y avait une science qui occupait les esprits, avait posé ses dogmes et ses principes, et qu'il fallait détruire par la voie même qui avait servi à rétablir, Targumentation. L'ignorance des premiers chrétiens n'avait tenu aucun compte de cette science ; elle avait fait bon marché d'elle, peu portée qu'elle était, comme toutes les ignorances profondes, vers ce qu'elle se figurait à peine et qui ne lui paraissait que hardiesse ou ridicule. Ainsi, du second siècle, date pour la théologie une ère nouvelle : on commença à moins mépriser la sagesse de ce monde, à comprendre que l'on en pourrait tirer quelque parti pour asseoir des croyances qui trouvaient déjà des esprits rétifs et des fois rebelles. On chercha à associera la science des choses divines, révélée par Dieu, la science des choses humaines inventée

par lliomine, mais nniquement dans le but d'éclaircir et de développer la première. Et parmi toutes les œuvres de la sagesse des mortels, on choisit celle où apparaissaient, épars et dispersés, quelques rayons de la clarté céleste, le Platonisme. A partir de cette époque, la pliilosophie est désormais enchaînée an char pesant de la théologie. Les portes du sanctuaire sont ouvertes à cette science orgueilleuse que saint Paul avait exclue comme profane ; TEglise lui permit de pénétrer les mystères de la foi, d*en mesurer les profondeurs, d'en raconter Fhistoire, mais à la condition d*ôtre éternellement Tesclave de cette foi. Et de crainte que par intervalle quelque vieux levain d*indépendance ne vînt tout à coup à se réveiller en elle, TEglise répétera sans cesse contre elle des paroles de malédiction et d*anathème.

Tel a été le rôle de la raison dans la première période théologique, depuis saint Justin jusqu*à saint Bernard, le dernier et déjà isolé représentant d'une doctrine qui allait 8*évanouir. Pour tous ces docteurs, l'écriture est la source perpétuelle de lumière, l'arsenal inépuisable où ils vont chercher la solution de toute difficulté, la réponse à toute demande. A cette époque, jamais les noms de science et de raison n'apparaissent que pour s'entendre proscrire et condamner ; on n'ose pas donner ces noms maudits à ces procédés timides de déduction appliques à la théologie et empruntés à la philosophie grecque. Cependant il ne faut pas croire que l'esprit humain demeure absolument immobile pendant ces huit siècles ; sans doute il ne cesse pas d'être étroitement lié à la théologie, mais tout en gardant sa chaîne il la tend le plus qu'il peut, il s'écarte de plus en plus de cette borne fixée au début de sa carrière et qu'il lui est défendu de perdre de vue. Qu'il y a loin déjà des savants commentaires de saint Augustin à la foi brute et ardente de TertuUien, de Lactance, et de saint Jérôme î Mais, quel que fût ce progrès lent et timide de la raison, celle-ci demeurait toujours asservie à la théologie, souveraine dominatrice qui ne transige

jamais et frappe tout ce qu'elle n'approuve pas. La science n'est toujours que la servante de la toi, ancilla theologia*^ servante mise aux ordres d'une maîtresse impérieuse et austère qui ne voit qu'elle et n'a de reconnaissance pour personne, parce qu'elle croit que tout lui est dû.

Au ix° siècle, l'Europe était fatiguée de cette pesante domination théologique qui avait arrêté tout progrès scientifique et frappé d'impuissance toute tentative de la raison. La théologie enseignait le mépris de ce monde, l'oubli des choses terrestres ; elle avait exalté le dévouement de ceux qui les abandonnent en les condamnant, la vertu de ceux qui s'en lont les contempteurs. A quoi avait pu aboutir cet enseignement poussé à ses conséquences logiques, si ce n'est à peupler les déserts de solitaires qui fuyaient leurs frères, à multiplier ces hommes enthousiastes qui mesurent la vertu à la souffrance et aux rigueurs de l'ascétisme, et prennent en pitié l'univers? La théologie transformait ce monde en une vallée de larmes où tout est épreuve et misère ; alors à quoi bon l'améliorer et l'embellir, puisque la couronne de la félicité est d'autant plus belle que la route du pèlerin est plus âpre et plus aride? Mais, au ix" siècle, la société avait déjà atteint un puissant degré de développement. Elle se sentait pleine de vie et d'avenir. Elle était comme le jeune homme qui commence à avoir la conscience de ses forces, et a soif d'activité et de plaisirs, pour les mettre en œuvre. La théologie des Pères, instrument stérile pour le progrès et qui ne savait que consoler l'aflligé par l'espoir d'un monde meilleur, cette théologie, dis-je, devait succomber sous les besoins impérieux de science et d'améliorations, qui travaillaient déjà les nations. Sous Charlemagne, l'ardeur des connaissances se réveilla puissamment dans les esprits. Mais les connaissances manquaient, les moyens de les fonder, de les organiser, étaient inconnus. Dans cette triste pénurie, on se hâta de ressaisir l'héritage scientifique de l'antiquité, demeuré depuis si longtemps vacant et que venaient de s'approprier les Arabes.

On choisit rhomme dont le génie vaste et surprenant avait été à son époque Texpression la plus complète et la plus générale de la science, Aristote, et Ton accepta tout ce qu*il avait dit, par le désir pressant de savoir. Mais la raison porta dans cette nouvelle conquête ses habitudes de docilité et de soumission aveugle qu'elle avait contractées au service de la foi. Aristote fut comme un autre évangile qu*il fallut adorer, même lorsqu'on ne le comprenait pas. On courut dans les écoles d'Espagne apprendre des Juifs et des Musulmans, à entendre tant bien que mal les écrits du philosophe de Stagyre. Oh î que ce fut une large porte ouverte à la raison dans le sanctuaire du Christianisme, que cette introduction de TAristotélisme enseigné aux Chrétiens^ par des esprits libres-penseurs et hardis, tels qu'étaient les Musulmans et les Juifs d'alors ! Voilà qu'à côté de l'ordre théologique , de l'ordre de foi, allait s'établir l'ordre philosophique, auquel sans doute on imposa le même but qu'au premier, auquel on assigna le même terme, mais qu'on allait laisser libre dans sa marche et ses moyens. Maintenant la raison, pourvu qu elle aboutisse à la démonstration des vérités chrétiennes, peut choisir la route qu'elle doit suivre. Elle n'est plus désormais accouplée aux commentaires deTÉcriture Sainte et contrainte d'y puiser jusqu'à ses moindres principes.

Ce fut une grande et belle époque que celle qui commença au ix" siècle avec Scot Erigène et atteignit son apogée au xii^ etauxiii"! L'Eglise, c'est-à-dire la vieille théologie, comprit tout de suite de quel danger pouvait ôtre pour elle cette émancipation de la raison. Elle pressentait que si une fois la science allait prendre une place dans Tintelligence à côté de la foi, il allait se livrer entre les deux rivales des luttes ter- Hbles, desquelles la seconde pourrait bien ne pas sortir toujours victorieuse. Elle condamna les novateurs, elle proscrivit Aristote et avec lui la méthode syllogistique et rationnelle, ains et infructueux arrêts! la raison prit, malgré l'Eglise, la place qui lui avait été jusqu'alors refusée dans le monde

des idées, et deux des plus illustres défenseurs de la foi, Albert le Grand et Thomas d'Aquin, se déclarèrent les élèves du Stagyriste. Qu'on ne se méprenne pas ! Tel a été le véritable esprit de la révolution profonde qui s'opéra dans les esprits, lors de l'avènement de la Scolastique ; qu'on ne déverse pas sur celle-ci, à son origine, un mépris que lui attirèrent plus tard ses subtilités et ses arguties ; elle a été, elle aussi, une conquête de la raison, cette Scolastique qui en parut plus tard la plus grande ennemie.

Ce lut une utile tutrice de l'intelligence que cette dialectique aristotélique. Elle assouplit les esprits, elle les habitua à des procédés nouveaux de démonstration que les siècles précédents avaient ignorés. Elle apprit à l'entendement à se comprendre et à s'analyser, à mesm^er la valeur des preuves et des objections, en un mot, elle lit l'éducation de Tintelligence. Cependant, malgré l'indépendance qu'elle venait de conquérir, cette raison était loin d'être complètement délivrée de son esclavage ; la chaîne était devenue infiniment moins pesante, mais enfin elle subsistait encore, assez forte pour arrêter toute doctrine téméraire qui aurait perdu de vue la théologie, sa directrice forcée. Circonscrit dans une sphère si bornée, l'esprit humain eût promptcmcnt épuisé le petit nombre de faits dont le libre examen lui était abandonné. Alors, toujours tourmenté par un pressant besoin d'activité, il se jeta dans de puériles discussions, dans des argumentations subtiles et oiseuses qui rapetissaient rintelligence, en lui donnant des habitudes d'un ergotisme étroit et misérable. La Scolastique resta entièrement absorbée dans ces tristes procédés de sophistique, loin de toute idée d'application et d'utilité. On comprend qu'arrivée à ce ternie, elle dut bien vite déchoir de la considération immense qu'elle avait conquise dans l'opinion. La raison, fortifiée par l'usage de ses forces, et i)ar ce motif même devenue plus exigeante, sentit toute l'iuunité de ces procédés métaphysiques, comme l'homme déjà niûi* dédaigne les jeux de renfauce. De ce jour.

la Scolastique était frappée de mort. La raison voulut alors saisir coiuplètement les rênes de la philosophie et de Fhunia-

nité. Elevée peu à peu par la théologie jusqu'à être son égale, elle voulut être sa supérieure, eonime, dans Tordre politique, on vit, par une révolution semblable, le peuple élevé peu à peu au niveau du trône le renverser et se substituer à lui. Habituée qu'elle est par la Scolastique à tout juger par ellemême, à se faire la mesure de la vérité et de Terreur dans la philosophie spéculative seulement, la raison va étendre tout d*un coup son empire jusque dans le domaine de la théologie elle-même, de la théologie qui n'est déjà plus qu'un fantôme dont les ombres s'effacent et se dégradent à mesure que la lumière de Tintelligence grandit et s'avance. C'est la raison qui va devenir seul et dernier juge de la vérité, c'est elle qui va décider en dernier ressort de la foi, en s'appuyant toutefois sur la parole de Dieu, sur TEcriture Sainte qu'elle reconnaît encore comme la seule clarté qui descende du ciel et à laquelle ne se mêle aucime obscurité. C'est l'époque du Protestantisme, révolution infiniment plus profonde et plus grave dans ses conséquences que celle qu'avait produite Tintronisatioir de la Scolastique. L'Eglise, qui avait combattu pour les Pères contre la Scolastique et Aristote, combattra maintenant pour Aristote et la Scolastique contre les idées nouvelles ; ellbrts non moins impuissants que les précédents!

La théologie, la philosophie, les sciences, tout se pénètre peu à peu de la méthode purement rationelle et libre. La raison est désormais le seul critérium du vrai.Lutlier, Zwingle, Calvin, Socin, ruinent pierre par pierre le grand édifice laborieusement élevé par les premiers docteurs. Le bons sens est le seul guide qu'ils tiennent pcfur infaillible, dans Tépiiration qu'ils vont faire subir au dogme. Ce que la raison ne comprend pas est expliqué allégoriquement ; ce qui lui parait conlradictoire est rejeté. Les rôles sont changés : entre les Hiains du réformateur, la théologie n'est qu'une esclave tremblante livrée aux caprices de la raison.

Pendant que ce mouvement s*accomplit dans la doctrine religieuse, la métaphysique étend son domaine et prend un caractère plus absolu et plus tranché. Descartes pose le moi substance pensante, comme le principe de toute philosophie, et n'admet comme certain que ce qui est évident pour la raison. Bacon, dans les sciences, fait, comme Descartes, table rase des connaissances déjà acquises, et procède par des moyens entièrement nouveaux, ne trouvant de base solide pour la science que dans l'observation et la critique exercées par le moi,

La raison venait donc enfin de monter sur le trône des intelligences, il ne lui restait plus qu'à poursuivre tranquillement le cours de ses conquêtes. Hobbes, Gassendi, Spinosa développèrent les principes établis par les deux génies rénovateurs. La théologie protestante ne demande plus qu'à la seule raison ses armes et ses preuves ; elle prend le nom de naturelle; elle se fortifie de plus en plus par les arguments qu'elle emprunte à la philosophie. Cependant l'Église tente encore quelques efforts pour ressaisir le sceptre qui lui était échappé, pour faire rentrer en tutelle la Raison, cette fille orgueilleuse et ingrate qu'elle avait nourrie et qui maintenant lui déchirait les entrailles. L'Eglise ne recueillit que du ridicule et de la honte ; elle persécuta Descartes, et Descartes fut regardé comme une de nos gloires ; elle harcela Molière, qui, lui aussi, combattait pour la raison sous son masque comique, et cherchait à rappeler à l'homme le but pratique et agissant de la vie, et Molière fut protégé par l'opinion. Elle emprisonna Galilée, et la terre continua, à partir de cette époque, d'être regardée comme une planète, malgré l'Inquisition. Elle condamna Newton, qui, d'après elle, enchaînait par des nombres la volonté du Très-Haut, et la physique de Newton l'emporta sur la notion de Dieu professée par la Sorbonne. La liberté de penser imprimait un élan puissant à toutes les sociétés. La science de la vie matérielle prenait naissance. Cette vie matérielle, cette vie mondaine que la théologie

s'était bornée à maudire, la confession d'Augsbourg avait déjà réclamé en son nom ; elle avait rappelé à Thomme que nous avons notre place à tenir sur cette terre, notre rôle à remplir, nos forces à exercer; que le faire, c'est entrer dans les vues de la Providence, qui nous a placés ici-bas pour travailler et nous entr'aider; que nos devoirs ne sont pas écrits dans les pages d'un bréviaire, dans la cellule d'un monastère, mais dans nos affections de famille et nos relations de citoyen. La politique, les finances, le commerce allaient devenir des sciences, du moment que la pauvreté cessait d'être une vertu, etqu^onne la considérait que comme un malbeur dont il faut préserver son frère; du moment que l'oisiveté méditatrice et dévote du cloître cesserait d'être l'idéal de la vertu et du bien. Aussi voyons-nous que c'est parmi les Réformés que l'industrie et le commerce se développent d'abord ; que ce sont les États protestants qui arrivent les premiers à la prospérité et aux lumières. La science, dégagée des entraves de la tbéologie, s'avance bardiment sans tenir compte des clameurs et des anathèmes de l'Église. La physique, la physiologie, la géologie se fondent.

Le xvui® siècle résume dans une même doctrine la métaphysique et la religion, la politique et la morale, il embrasse tout, comprend tout, réorganise tout par la raison. En Angleterre, Locke ; en France, toute l'école de Voltaire ; en Allemagne, Lessing et Kant, viennent consommer l'œuvre de réhabilitation de la pensée humaine, à laquelle tout est enfin rapporté. Le moi pensant est devenu la raison dernière de toutes choses, et la loi morale catégorique et impérative ne descend plus des hauteurs du Sinaï, mais de la raison pratique qui la règle et l'analyse.

Quelle révolution immense s'était accomplie ! Le christianisme s'était transformé malgré lui, ou plutôt il s'était laissé entraîner de plus en plus, par un mouvement né hors de lui. Kn théologie, l'Église n'acceptait qu'à regret et à son corps défendant les conséquences terribles de cette invasion d'un

rationalisme qu'elle maudissait. Ce n'était qu'à la dernière extrémité, quand l'opinion s'était prononcée d'une manière formelle, qu'elle cédait alors et faisait une concession nouvelle. Voyez- le plutôt, après avoir combattu contre Descartes, elle défendra plus tard le cartésianisme contre Gondillac et les encyclopédistes ; elle se fera la protectrice de la physique des tourbillons contre la physique expérimentale du XVIII® siècle.

Étrange destinée que celle de la théologie, d'être condamnée à ne jamais s'attacher qu'aux systèmes qui déjà s'écroulent, d'être par essence ennemie de toute science nouvelle et de tout progrès ! Oui, elle pressentait qu'un jour la science viendrait à la détrôner, cette théologie, cette science sacerdotale, quand, dans le paganisme, elle chercha à c (frayer l'humanité par le mythe de Prométhée; elle s'efforçait de peindre sous les couleurs de l'impiété celui qui allait demander à la nature ses secrets et ses lois, et elle l'enchaînait par avance sur un rocher; mais le temps, loin de river la chaîne, a été la détachant sans cesse. L'étendue des découvertes de l'homme, l'importance de ses victoires, forcent désormais la conscience publique à admirer, comme une noble indépendance, comme un courageux eifort, ce que la théologie ne voulait regarder que comme une tentative orgueilleuse que le Tout-Puissant avait punie par les malheurs et les supplices. Nous approchons volontiers aujourd'hui de l'arbre de la science, et nous ne croyons plus que ce soit Satan qui nous en présente les fruits empoisonnés.

La raison, nous l'avons démontré, s'est substituée graduellement à la foi simple et ignorante des premiers âges. Comme elle avait été longtemps esclave, dans l'enivrement de son triomphe elle a abusé de sa victoire, ainsi que le jeune homme qui, dans la joie de se sentir plein d'ardeur et de vie, abuse souvent des dons de la nature. La raison a eu ses saturnales, ses déplorables écarts. Qu'est-ce à dire? Est-ce un motif de la rejeter et de la maudire? N'en est-il pas de la

liberté de la pensée comme de la liberté politique? Il fallait la créer ; on Ta fSedt ; maintenant il reste à la régler. C'est une arme merveilleuse dont les mille tranchants nous blessent dans rignorance où nous sommes de la manier, mais qu'il serait insensé de rejeter faute d'apprendre à s'en servir. Ne Toyons-nous pas d'ailleurs dans le développement de la raison un fait providentiel? Il en a tous les caractères ; il est générait irrésistible. Loin de l'arrêter, tout ce qui a été tenté pour rentra ver a tourné à son avantage. Les persécutions contre les hérétiques ont apporté à leurs opinions l'autorité que donne le malheur et le respect qu'inspirent la grandeur d*âme et une courageuse indépendance. Les progrès, les découvertes innombrables des sciences ont appris aux hommes à avoir plus d'estime pour celle'qui les dotait de tant de richesses incalculables. La liberté politique a montré à llioinme que la raison doit régir les Etats comme les individus; la destruction d'ime noblesse ignorante et guerrière par une démocratie bourgeoise et savante a fait connaître combien la raison est supérieure à la force, l'intelligence à la puissance des usages. L'étude môme des vices, des passions, des crimes qui naissent au sein des sociétés, a révélé l'existence de certaines règles auxquelles ces désordres sont assujettis et que la raison peut seule définir et saisir, et qu'elle saura seule combattre. La doctrine des tempéraments, de la puissance des influences extérieures et des agents physiques et moraux, a présenté la morale sous une face nouvelle, plus rationnelle et plus pratique, moins absolue, moins enthousiaste, plus terrestre et plus utile. Ainsi tout à cette heure converge vers la raison. C'est le foyer du miroir où viennent se concentrer tous les rayons lumineux et d'où Ton peut juger de l'effet de l'ensemble. Mais cette raison n'est née que d'hier; elle essaie encore ses forces; elle analyse ses moyens; elle se sent appelée à devenir l'unique régulatrice du monde, mais elle a besoin pour cela d'une étude longue et attentive. Qu'on ne lui demande donc pas encore une solu-

tion sociale, en présence de tant de problèmes à résoudre, de tant de difficultés à aplanir, de désaccords à harmoniser. Qu'avait fait le Christianisme lui-même, pour Thumanité, au IV' siècle? L'esclave était encore debout; les peines juridiques n'avaient rien perdu de leur rigueur, les guerres, rien de leur acharnement et de leur cruauté. L'ignorance était générale ; les passions des masses, tumultueuses et féroces ; la papauté, faiblement organisée, était encore à la merci des souverains temporels et elle n'exerçait qu'une bien faible action sur le clergé. Une foule de points de dogmes étaient encore débattus et incertains; à peine quelques établissements de charité étaient-ils fondés : en un mot, il n'y avait que des efforts isolés et désunis.

Je le sais, il y a des esprits impatients de connaître, qui se révoltent à cette idée d'ime recherche longue et pénible du vrai. La science humaine est pour eux une amère dérision, parce qu'elle ne déchire pas d'un coup le voile qui cache le mot de l'univers. Alors, en désespoir de cause, ils se jettent dans quelque système que leur esprit se hâte de construire ; ou bien, rétrogradant tout à coup, ils retournent à cette vieille théologie qui explique tout, ne laisse rien sans réponse et cependant ne satisfait pas plus au fond que les théories qu'on voit naître et mourir chaque jour, et n'a souvent pas môme sur elles l'avantage de la nouveauté des idées et des lumières de la science. Esprits sages et calmes, défendons-nous de cet inutile désespoir ; suivons la destinée que la Providence nous assigne ; avançons lentement, mais sûrement, comme le mineur dans la galerie qu'il creuse, sans en connaître l'issue. Contentons-nous des faits que le temps nous dévoile un à un, sans préjuger trop vite de ceux que l'avenir nous garde ; nous sommes déjà assez riches de vérités pour avoir foi en nous-mêmes et ne pas désespérer de notre œuvre.

Je conçois une société où la raison aura remplacé la toi, où le sentiment profond du vrai et de l'utile, du devoir envers Dieu et notre semblable, sera notre seul guide, où les

motifs de la croyance seront puisés dans Tévidence de la Térité et de la science, où Ton sentira que l'admission de tel ou tel dogme catholique n'est au fond d'aucune utilité pour raccomplissement de la loi morale. Il y aura sans doute dans cette société moins d'enthousiasme et de dévouement ; mais la vertu sera plus éclairée et plus utile ; il y aura peut-être ime part moins grande pour le cœur' et Timagination, mais la raison ne sera pas sans cesse froissée et mécontente, et le bon sens attaqué et condamné. On aimera moins l'homme individuel, mais on s'occupera de l'humanité. Ne voyonsnous pas que déjà s'annoncent dans toute l'Europe les premiers indices de cet état. Remarquez comme le bien se dirige de plus en plus vers un but pratique ; quelle préoccupation des intérêts matériels et du sort des classes pauvres et laborieuses. Il y a déjà longtemps que la véritable vertu a été placée dans les douceurs de la vie de famille, et non plus dans les fureurs ascétiques du moine qui se frappe de la discipline ou du stylite qui s'enchaînait à une colonne. La religion ellemême revêt dans nombre d'esprits et chez les plus éclairés, un caractère rationnel, scientifique et utilitaires que les premiers chrétiens auraient repoussé avec indignation.

Le clergé en France, en Angleterre, en Allemagne, dans les pays les plus éminents par leurs lumières, est entré jusqu'à un certain point dans cette voie. Son enseignement participe de la méthode nouvelle. C'est par la science que le christianisme est prêché dans beaucoup de lieux ; les expressions de christianisme raisonnable, de christianisme d'accord aoec la raison , de christianisme démontré par les seules lumières de la raison, si fréquentes de nos jours et qui servent de titres habituels aux traités évangéliques, eussent été autant de blasphèmes pour les premiers docteurs de l'Eglise. Ne voilà-t-il pas la preuve incontestable de l'immense inûuence que la raison exerce de nos jours? Les interprétations infiniment plus larges des dogmes théologiques admises par la partie savante du clergé français, ces concessions faites aux

géologues, cette forte part donnée au style figuré, cette propension à faire disparaître du tableau effrayant de l'enfer tout ce qu'il a de puérilement atroce, tout cela n'est-il pas l'effet des progrès de la raison?

Souveraine, maîtresse absolue, la Raison veut donc maintenant ne laisser aucun recoin de l'édifice des connaissances humaines, sans y avoir porté son fiambeau. C'est pour obéir à cette nécessité que j'ai cherché à éclairer des lumières du rationalisme des faits, connus seulement des âmes naïves et simples, qui y vont chercher des motifs d^édification, ou des poètes qui y trouvent des canevas poétiques. Faits dédaignés des esprits sérieux et positifs, méprisés, ridiculisés par l'incrédulité railleuse ! Cependant ces faits sont curieux et intéressants ; ils se rattachent à l'histoire des religions qui a toujours eu pour moi un charme extrême. Il me semble qu'il y aura dans leur étude des enseignements graves et féconds : car, d'une part, nous y puiserons des motifs nouveaux de croire à la perpétuité du sentiment religieux, à son indestructibilité, lui qui demeure toujours intact à travers tant de métamorphoses ; et de l'autre, la connaissance des erreurs et des méprises de la foi nous mettra en garde contre les écarts nouveaux de notre imagination et les pièges de notre ignorance.

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