‹ Croyances et légendes du moyen âge;Chapitre 91 sur 251 · Ibidem, 23 octobre · texte numérisé non relu

Ibidem, 23 octobre

6. Bollandistes, Acta sanctorum. aug. 11, p. 639 et ss.; Orderic Vital, liv. V p. 321.

ÉLÉMENTS DE L*HISTOIRE BIBLIQUE lit

d^nne circonstance de la douloureuse Passion du Christ est rappelée avec ferveur et admiration. Car, dans les idées chrétiennes, le martyre sera d*autant plus méritoire qu'il offrira plas de ressemblance avec la Passion, le type par excellence de martyre, du sacrifice expiatoire du sang innocent.

« Debemus crucifigi, ad instar Christi et recipere quinque plagas virtualiter », dit saint Vincent Ferrier * ; et le cardinal Bellarmin ajoute ' : « Quemadmodum nihil erit in futuro seculo beatius quam esse Christo similem gloria, sic in prœsenti tempore nihil est utilius quam esse similem in Passione. »

Mais, je le répète, ces rapprochements sont éloignés et assez rares : le mérite de la Passion était trop élevé aux yeux des chrétiens, trop au-dessus de ce que leur imagination pouvait concevoir, pour qu^ils tentassent d'y associer de simples créatures mortelles et faillibles, quel que fût d'ailleurs le degré de leur sainteté ; ils devaient donc s'arrêter dans leur imitation, là où un plagiat eût été une sacrilège dérision, une monstrueuse impiété.

Tous les traits de ressemblance offerts par la vie des saints avec celle du Christ, que nous venons de produire, sont isolés. Ces emprunts faits çà et là à FÉvangile, ne se suivent pas, ne s'enchaînent pas les uns aux autres. En s'en rendant l'auteur, le légendaire ne s'est pas proposé de pousser plus ioin l'analogie et d'amener la biographie du saint à n'être plus qu'une copie de la vie de Jésus. Quelques moines, plus hardis et plus enthousiastes, ne s'en tinrent pas là ; ils se hasardèrent à une assimilation plus franche. C'est ce dont nous trouvons, par exemple, la preuve dans la vie de saint Victor de Marseille, vie qui, si elle n'est pas complètement supposée, ce qui pourrait être, offre du moins une foule de détails tout à fait fabuleux et dont il faut aller retrouver l'idée mère dans l'Evangile. En effet, c'est Jésus triomphant, victo-

i.DeTrinUate,Xiy,S, 3.

1 Ép. 107, ad Btnj. Camer.

rieux, Victor^ dont le type reparaît sans cesse dans Thistoire merveilleuse de ce personnage idéal. La plupart des circonstances de sa vie sont tirées des derniers moments d&celleda Christ, de cette partie de TÉvangile où le Sauveur se présente à nous, comme victorieux de Fenfer et du péché. Ainsi, Victor^ est crucifié, mis en prison. Cette prisonest Timage du tombeau du fils de Thomme, qui a été souvent, en effets considéré comme une prison, dans laquelle Jésus a été momentanément enfermé ; c'est Temblème de la vie qui se présente à Tâme impatiente de s*élancer vers Dieu, comme une prison dont sa main nous délivre '. Victor est délivré par les anges, et la lumière céleste qui illumine son cachot éclaire d'une soudaine clarté ses gardes qui étaient endormis, ainsi que la tradition le raconte de ceux qui étaient placés au sépulcre du Sauveur. Ces gardes sont au nombre de trois, nombre mystique qu'on supposait au moyen âge avoir été celui des gardes de Jésus ^ L'un d'eux se nomme Longin^, comme un de ceux du Christ. La mort de saint Victor est accompagnée de prodiges semblables à ceux qui apprirent à la terre étonnée que l'Homme-Dieu venait d'expirer : le ciel se couvrit , d'épaisses ténèbres, la foudre gronda, le sol fut ébranlé.

L'espèce de jeu de mots que le légendaire cherche à établir entre le nom du saint et la signification de ce nom lui-même, indique d'ailleurs que les faits ont été supposés, pour fournir autant d'allusions à la vie du Christ. Par exemple, Jésus

1. Cf. sur la vie de saint Victor : Bollandistes, Acia tanctorum, M juill., p. 1461 et ss. ; Grégoire de Tours, De gloria martyrum, c. 77; Fortunat, 1. IV, c. 4; Ruinart, Acta martyrum selecta, XI, p. 297.

2. uSepulcrum est tanquam carcer ex quo resurrectione Iiberamur.»(HiIdebertus Turon., ^« resurrec(. Auman.) a Mors nihil estaliud quam carceris finis. » (/(itoto, 1. V, c. 8.) a Sanctus vir post insinuatum comiptionis suse carcerem, ad quietum cordis patriam redire festinans. n (S. Greg. Magn., lib. VIII, in c. 7; Job, c. 12.)

3. Dans la plupart des Bibles et dos Missels historié^ du moyen âge, ainsi que sur les diptyques, on voit représentes trois gardes en armure, endormis dans trois niches figurées sur la face antérieure du saint sépulcre, d*où sort le Christ ressuscite.

4. Suivant la légende rapportée dans Jacquesde Voragine, et puisée elle-même dans les Évangiles apocryphes, Longin fut le nom de celui qui perça d'un coup de lance le côté de Jésus; il soufl^rii le martyre et fut canonisé plus tard. {LegêwU aurea, c. 48.)

ÉLÉMENTS DE L^HISTOIlRB 6lbLIQDE lia

vient consoler le saint dans sa prison, et il lui dit : « Pax tibi, « Victor noster ; ego sum Jésus qui in sanctis meis injurias « et tormenta sustineo. Yiriliter âge et esto robustus, ego « enim tecum sum fortis adjutor in prselio et fidelis post « pngnam et victoriam, remunerator in regno, etc.* » Au moment de la mort du saint, on entendit, ajoute encore sa biographie, retentir ces paroles dans le ciel : Vicisti, Vie* ior beate^ çicistL

« La mort est la victoire de Thomme et non sa défaite », lit-on dans les actes du martyre de saint Flavien'.

Une remarque qui n*est pas sans importance pour la confirmation de cette interprétation toute mystique, c'est que la même légende se retrouve dans la vie d*un autre saint dont le nom présente précisément la même signification : saint Vincent, sanctus Vincentius, mot qui vient, ainsi que Victor, da radical pf/icere, vaincre, est délivré, comme le personnage précédent, de sa prison, par les anges ^. Ses gardes se convertissent également; enfin, Jésus lui apparaît aussi et lui adresse une exhortation qui roule sur cette même idée de victoire à laquelle le nom de Vincent fournissait une allusion naturelle : « Agnosce, ô Vincenti invictissime, dit-il, pro « cujus nomine fideltter decertasti, ipse tibi rêvera coronam « prseparatam servat in cœlestibus qui te victorem fecit esse « in pœnis*.

Ainsi une similitude de nom ayant une même acception

t. Les apparitions do Jésus venant consoler les saints dans leur prison, appa^ ritioDs qui s'olTrent si fréquemment dans les légendes, doivent leur origine à l'interprétation littérale et matérielle de cette pensée chrétienne exprimée par saint QuIriD :«Non expavesco carcerem, credens Deum mcum mecuni esse in caroere, qui semper est cum suis cultoribus. (Ruinart, Acia martyrum ; édit '^lisbonne, p. 337.)

1 Ruinart. Acta mnrhjrum, ibidem, p. 275.

3. Ruinart, Acla martyrum, édit. Ratisbonno, 1859, p. ^03; Leqcnda nnrcft. c. 25.

4. Il y a dans les légendes do saints, néi'S du sens (Kun mot interprété au figuré

Ou mal compris, une foule d'exemples analogues. Dans la troisième partie de ce

'irre, nous aurons occasion de revenir sur ce sujet, mais nous ne nous sommes

attache qu'aux explications les plus neuves et nous avons laissé au lecteur le

loin de se rappeler que sainte Véronique, sainte Lure, les onze mille vierges,

sont des preuves déjà connues, ù Tappui d'un .système d'erreurs dont on n'avait

point encore, ce nous semble, saisi toute la généralité.

mystique, devenait au moyen âge la source de légendes communes, que la piété acceptait avec d'autant plus de ferveur qu'elle y retrouvait l'Évangile et son enseignement moral.

Les religieux de Saint-François donnèrent, au commencement du xvi« siècle, l'exemple d'une imitation plus hardie que la précédente, d'un enthousiasme plus grand encore pour le saint fondateur de leur ordre, et couronnèrent, pour ainsi dire, l'œuvre de cette conformité de Jésus et des saints, poursuivie dans toutes les légendes. Dans l'ouvrage curieux du P. Barthélémy de Pise, iuiiiulé: a Liber aur eus inscriptus^ liber conformitatum çitœ beati ac seraphici patris Francisci adçitamJesu Christidomininostrih), ce système d'analogie fut poussé jusqu'à une exagération qui ne trouva créance nulle part ailleurs que dans l'ordre orgueilleux de mendiants, qui prétendait, par un tel livre, se mettre au-dessus de toute rÉglise. L'historien de saint François d'Assise nous fait connaître douze conformités dans la première partie de ce livre, seize dans la seconde, douze autres dans la troisième. Nous y lisons que la venue au monde de saint François fut annoncée par les prophètes' ; que le saint eut douze disciples, et qu'un d'eux, nommé Jean de Gapella, fut rejeté par lui comme Jésus le fit de Judas ' ; qu'il fut tenté par le démon dont les efforts furent impuissants^ ; qu'il fut transfiguré ^ ; qu'il souffrit la même passion que le Sauveur^. On y voit avancé que sain François fut patriarche, prophète, apôtre, martyr, docteur confesseur, vierge, ange, et plus conforme à Jésus-Chri

1. Voyez l'édition de Milan, donnée par Gotard Pontice, en 1510, et celle ^

Bologne. 1620, revue par Jérôme Bacchi ; c'est à cette dernière que se rapports ^«7/ les renvois. Cf. aussi, sur saint François d'Assise, Ed. Vogt. Der Heilige Frm.rtcitkutvonAsnti, etc. (Tubingen, 1840, in-8»); K. Hase, Franz: von A88isi[Leïpsicà, 1856); L. Le Monnier, Histoire de saint François (Paris, 1889); P. Sabalier, Vie de saint François (? ans, 1894).

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