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CINQUIÈME LEÇON L'HELLÉNISATION DU CHRISTIANISME

A. — Formation du Dogme.

Le christianisme, quand il pénétra dans la société hellénique se heurta à des habitudes d'esprit qu'il dut s'assimiler : la pas-

sion des déCnitioiis et des spéculations métaphysicjues ; la crovance que, par la dialecti(jue, on pouvait atteindre à la vérité absolue, aussi bien dans les problèmes théologiques ({ue dans les sciences exactes.

Saint Paul se plaint déjà (pie, pour croire à son enseignement les Juifs réclament des miracles et les Grecs de la philosophie (I, Corinth., i, 22).

L'esprit grec ne pouvait concevoir une religion qui ne fournit pas des réponses à toutes les (picstions concernant la nature de Dieu et ses propres rapports avec l'univers.

Qu'on prenne tour à tour les définitions ultérieures delà théologie chrétienne concernant la Divinité ; — les notions d'essence, de substance, de consubstantiation, de personne, d'hypostase, de médiation, d immanence, de transcendance, de foi, de symbole;

— les modes de l'activité divine, les matériaux qu'elle a mis en œuvre et les procédés qu'elle a employés dans la création ou la conservation de l'univers; — les relations de l'Etre absolu et du monde fini ; de la justice et de l'amour, de la loi morale et du libre arbitre ; le problème de l'existence du mal; — les règles de l'éthique ; les éléments constitutifs de la personnalité humaine ;

— les intermédiaires entre Dieu et Ihomme; — les moyens pratiques d'atteindre la vie éternelle ; — on pourra constater partout que les solutions qui ont prévalu sont, pour employer l'expression de Harnack, « l'œuvre de l'esprit grec sur le terrain de l'Evangile. »

Seuls quelques dogmes, tels que la création de la matière ex nihilo^ le Jugement dernier et la résurrection de la chair, rappellent les origines sémitiques du christianisme ; mais ils sont, en quelque sorte, ankylosés dans sa théologie.

Une première rencontre s'était opérée, vers le début de notre ère, entre le judaïsme et la culture hellénique. Le Juif alexandrin Philon s'était attaché à établir, avec l'aide de la méthode allégorique, que le système de Platon se retrouve dans l'Ancien Testament.

Le néo-platonisme, dont Philon est considéré comme un des fondateurs, se répandit à la fois dans les écoles païennes et les synagogues du monde hellénique. Les chrétiens, sortis de l'un ou de l'autre de ces milieux, professaient les idées suivantes :

\° Dieu étant trop parfait })oiir entrer directement en relations avec la matière, il faut attribuer la création et la conservation de l'univers sensible à un ou plusieurs êtres intermédiaires (Puissances, Forces, Idées, Eons ; — l'Ange, le Souille ou la Sagesse de l'Eternel, — son Verbe ou Logos; etc.).

2** La personnalité humaine, comme toutes les manifestations terrestres de la vie, étant le résultat d'une chute de Tesprit dans la matière, le salut est dans le retour de l'ame vers sa source divine.

3*' Cette régénération a été rendue possible par des révélations successives, dont la principale est celle du Christ dans la personne de Jésus.

Déjà, au temps de Paul, les spéculations alexandrines avaient pénétré dans certaines Eglises (prédication d'ApoUos) et peutêtre influencé les doctrines de l'Apôtre sur la préexistence du Christ et sur son rôle dans la création.

Paul fait du Christ le prototype de l'homme parfait : « Le premier né entre plusieurs frères » [Rom., viii, 29). Chaque fidèle a en soi un Christ qui assurera sa résurrection. Jésus est investi d'attributs quasi divins : mais il ne les a acquis que depuis son immolation volontaire, en récompense de son sacrifice; en tout cas, il reste nettement subordonné à Dieu (I, Corinth., xv, 27-28\

Dans la doctrine de Cérinthe (fin du i'^'" siècle), Jésus était un homme qui avait mérité d'obtenir la plénitude de l'inspiration divine, mais seulement pendant la période où l'Esprit-Saint avait habité en lui — de son baptême à sa crucifixion.

Un peu plus tard, différents gnostiques niaient l'existence humaine réelle de Jésus, et, par suite, les soufTrances du Christ. C'était un fantôme qui avait été crucifié à sa place. — C'est ce qu'on a appelé le docétisme.

D'autres écoles gnostiques, comme celle de Valentin, faisaient du Christ le dernier venu d'une nombreuse hiérarchie d éons ; elles distinguaient, tout au moins, entre Dieu et le Créateur; puis, entre le Créateur et le Rédempteur.

Comme chaque parti se prétendait en possession de la vraie tradition, le christianisme semblait menacé de se dissoudre dans l'anarchie, lorsque, durant le second tiers du ii*^ siècle, un mouvement de concentration s'opéra sur le terrain de l'assimilation du Christ au Logos des néo-platoniciens.

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La Charii^ do ce compromis est le Quatrième Evangile, qui, tout en prenant comme point de départ, avec une jurande profondeur de pensée, la théorie philosophique du Logos, constitue une transaction entre les opinions des judaïsants, des pauliniens, des docètes et des gnostiques.

Vinrent alors les apologètes qui prétendirent retrouver l'action du Logos dans toutes les inspirations rationnelles de la philosophie grecque. « Tous ceux qui ont vécu selon le Logos sont chrétiens, alors même cpiils seraient regardés comme athées » (Justin Martyr, Apologie, i, § 46). Ils enseignaient que le Logos participe à la substance de Dieu; cependant ils maintenaient toujours sa subordination pour éviter le dithéisme.

Ce tut surtout l'école chrétienne d'Alexandrie ({ui, depuis la Gn du 11^ siècle, introduisit dans le christianisme la théodicée néo-platonicienne.

Entre ses mains, la religion chrétienne tendit à devenir une philosophie religieuse, qui, faisant bon marché du sens historique, écartait, par l'emploi de l'allégorie, les obstacles opposés par les textes écrits ou par les traditions aux interprétations de la nouvelle exégèse.

Elle estimait que c'est à la philosophie de donner l'intelligence du christianisme. Clément d'Alexandrie enseigne qu'au degré supérieur de la gnose, le chrétien, ayant atteint la possession de la vérité absolue, laisse derrière lui non seulement le monde, mais encore l'Eglise ; Dieu s'étant fait homme, les hommes se font Dieu.

Origène renchérit encore sur ce mysticisme. Bien que plus tard traité en hérétique, il contribua, plus qu'aucun autre théologien, à constituer définitivement la dogmatique chrétienne dans les cadres de la philosophie alexandrine.

Cependant la trilogie des premières formules baptismales tendait à devenir une trinité dès la fin du ii^ siècle, par l'attribution de la divinité à ses trois membres et par le maintien de leurs personnalités distinctes. Toute l'habileté dialectique, déployée par les Alexandrins pour maintenir la supériorité du Dieu suprême, ne parvint pas à concilier le principe de l'unité avec la foi à l'égalité des trois personnes divines.

Des protestations surgirent (mouvements monarchiens) au cours du iii'^ siècle. Les palripassiens soutenaient que Jésus est

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l)ien le Dieu suprême dans un corps humain ; c'est le Père (|ui a soulTert sur la croix. Les modalisfcs alïirmaient ([ue le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont, non des personnes, mais simplement des modes de l'existence de Dieu. Enfin Paul de Samosate voulut en revenir à la thèse du Christ-homme, devenu divin par sa perfection morale [adoptianismc ; unilarismc).

Le courant principal du christianisme n'accepta définitivement aucune de ces solutions; mais, devant la dilïîculté d'explicjuer rationnellement un Dieu unique en trois personnes, il préféra rompre avec la philosophie ou du moins mettre la prétendue tradition au-dessus de la raison (Methodius).

Cette réaction, favorisée par le désir de Constantin d'assurer l'unité religieuse de l'Empire, amena, au cours de la grande lutte entre Arius et Athanase, la réunion du concile de Nicée qui, en .')25, proclama Vhomoousie, c'est-à-dire l'identité de nature entre le Père et le Fils, ainsi que la coexistence de la nature humaine et delà nature divine dans la personne de Jésus.

En 381, le second concile œcuménique, celui de Constantinople, plaça sur le même pied la troisième personne de la Trinité. Toutefois le Fils et le Saint-Esprit sont encore représentés comme procédant du Père. Cette légère différenciation disparut à son tour^ quand se répandit le symbole dit d' Athanase, qui résume et complète l'évolution de la théologie chrétienne.

Presque toutes les controverses doctrinales des trois premiers siècles portent sur la christologie. Cependant la psychologie, l'eschatologie et la morale du christianisme s'étaient également modifiées au contact de la culture hellénique.

Les communautés judéo-chrétiennes n'admettaient d'autre survivance que la résurrection simultanée du corps et de l'esprit au jour de la parousie. Le symbolisme des Catacombes et les ouvrages des Pères montrent comment cette conception matérialiste fît place graduellement à la notion platonicienne d'une survie des âmes, considérées comme constituant la véritable personnalité de Ihomme.

La nécessité de régler le sort des âmes, aussitôt après la mort, suivant qu'elles avaient bien ou mal vécu, familiarisa les esprits avec l'idée classique de jugements individuels et immédiats, qui lit passer au second plan la fonction du jugement dernier. Les

images populaires des (Champs-Elysées, de l'IIadès et du Tartare retrouvèrent ainsi leur emploi dans la conception chrétienne des séjours posthumes.

Quoique l'éthique de la société chrétienne ait continué à prendre, pour fondement du devoir, un commandement divin et non, comme chez les stoïciens, la constitution rationnelle de l'univers, il est facile de constater que, dans son contenu, elle en vint rapidement à s'inspirer de la morale stoïcienne, bien plus (jue du Sermon sur la montagne.

Appliquant une distinction i^^noréede l'Age apostolique, TEg-lise, admit, dès le second siècle, deux ordres de devoirs ; l'un pour les lidèles ordinaires ; 1 autre, plus strict, pour ceux qui aspiraient à réaliser pleinement la vie chrétienne. Bientôt ces derniers durent imiter certaines écoles de philosophes, tels (pie les Pythagoriciens et les Orphiques, en s isolant du monde et même de l'Kglise (ascétisme, monachisme).

B. — Développement du Culte.

De même qu'ils étaient incapables de concevoir une religion sans théologie détaillée, les Grecs ne pouvaient se passer, dans le culte, de certaines formes symboliques pour exprimer les relations avec la Divinité.

Le syncrétisme, à force de proclamer l'équivalence des dieux et la transmutabilité de leurs attributs, avait propagé la notion plus ou moins consciente que les rites, susceptibles d'agir sur certains êtres surhumains, étaient propres à exercer sur tous une action analogue; par suite qu'ils renfermaient en eux-mêmes une valeur symbolique ou magicjue.

Les nouveaux convertis apportèrent cette notion dans l'Eglise. Elle y fut favorisée par la double thèse, chère aux Alexandrins, que tout symbole doit renfermer une vérité religieuse et que toute vérité religieuse doit être enfermée dans un symbole. — D'où la constitution des Mystères chrétiens, qui puisa naturellement son type dans les organisations parallèles des Mystères païens, dépouillées de leurs caractères idolàtriques.

Le culte des premières Eglises ne dilférait guère de celui des

synag-oo^ues (Cf. los Epîtros dv Paul, la Didachr; la lettre de Pline à Trajan).

Justin Martyr, dans son Apologie adressée à un Empereur païen, n'éprouve aucun scrupule à décrire le baptême et la cène.

Au commencement du m'' siècle, Tertullien, Clément d'Alexandrie, Origène, constatent l'existence de rites qu'il est interdit de révéler aux non-chrétiens et justifient, par l'exemple des Mystères païens, cette interdiction, c[ui s'applif[ue non seulement au baptême et à l'eucharistie, mais encore aux termes de la confession de foi.

Le vocabulaire des Mystères éleusiniens a passé tout entier dans le langage du culte. On distingue désormais entre auditeurs, catéchumènes et fidèles. Les néophytes sont admis d un degré à l'autre, en observant un rituel qui rappelle la liturgie graduée des petits et des grands Mystères.

Le baptême, qui, aux temps apostoliques, suivait immédiatement la conversion, n'est plus conféré que dans une cérémonie solennelle et collective, après un long noviciat. Il est censé laver les péchés antérieurs par une action en quelque sorte mécanique. L'onction est ajoutée à l'immersion.

L'eucharistie, désormais séparée de l'agape, n'est plus, comme dans la Didachè, une simple commémoration de la communion entre Jésus et ses disciples; elle constitue un sacrifice qui rappelle l'Expiation sur la croix; elle se célèbre sur un autel; son efTîcacité dépend des formules prononcées par le prêtre, tenu pour le sacrificateur par excellence. Aux yeux de Clément d'Alexandrie, il n'y a encore là qu'un symbole mystique. Ses successeurs en feront une opération réaliste et magique, tendant, comme les rites les plus solennels des Mystères païens, à faire entrer dans la vie divine, non seulement les participants, mais même des absents et jusqu à des morts.

L'otUce divin devient tout entier un drame symbolique, empruntant aux cultes ambiants leur mise en scène, leurs ustensiles sacrés et leurs vêtements sacerdotaux. On vise à multiplier les sacrements, soit en investissant de ce caractère des rites complémentaires ou accessoires (ex. : la confirmation), soit en introduisant des rites nouveaux pour consacrer les actes les plus importants de la vie (mariage).

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En même temps s'infiltraient nombre de pratif|iies secondaires directement empruntées au paj^anisme : l'usage de l'eau bénite ; la rénovation du feu ; les insulllations et autres procédés classi([ues de j)urilîcation : les ciroumambulations ; l'emploi des reliques ; la vénération des images ; l'intercession des saints substitués aux dieux et aux demi-dieux avec les mêmes spécialités miraculeuses ; la célébration du saint Sacrifice dans un but de propitiation terrestre et matériel ; la glorification du divin sous forme féminine dans la personne de Marie ; enfin le recours à des objets et à des formules symboliques comme dans les Mystères païens, atîn de fournir aux initiés un moyen secret pour se reconnaître entre eux et en vue de fixer certains enseignements dans l'esprit du fidèle, en les dérobant aux profanes.

L'ésotérisme chrétien disparut au viii'' siècle ; mais les rites et les croyances dont il avait favorisé l'introduction lui ont survécu dans la liturgie des principales communions chrétiennes.

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