LA PÉNÉTRATION DU CHRISTIANISME DANS LE MONDE ANTIQUE
La diversité des facteurs intellectuels et sociaux, qui est une condition du progrès des civilisations, devient un ferment de dissolution , cpiand elle s'accentue en d'irréductibles antagonismes.
Il en fut ainsi dans l'Empire romain où l'on voit grandir parallèlement l'absolutisme des Césars avec la conception du droit, l'appauvrissement des masses avec l'exagération du luxe, la décadence des lettres et des arts avec l'extension des goûts littéraires et artistiques, la corruption des mœurs avec le prestige de la vertu, la cruauté avec l'altruisme, les superstitions les plus absurdes et les plus basses avec des doctrines de plus en plus élevées sur la nature et le rôle de la Divinité.
Seule une forte réaction de la philosophie ou de la religion aurait pu corriger ou du moins atténuer ces antinomies.
Vers la fln de la république romaine, le rationalisme grec avait propagé la conviction que l'univers est régi par des lois fixes. Cette notion, qui implique l'unité de l'action divine, semble inconciliable avec les croyances et les pratiques des cultes poly-
théistes. Aussi 1 indilTérence religieuse faisait-elle des progrès considérables.
Les alarmes des classes dirigeantes et même la politique conservatrice d'Auguste ne sullisent pas à expliquer comment, de-* Gicéron à Marc-Aurèle, cette société repassa de l'incrédulité à la dévotion. Les causes principales s'en trouvent, d'une part, dans la naissance de besoins spirituels et moraux que la religion seule pouvait satisfaire; d'autre part, dans un rapprochement de la philosophie et de la religion, celle-ci accueillant le Dieu unique des philosophes, celle-là acceptant les dieux multiples des cultes traditionnels.
La philosophie prédominante au début de notre ère était celle des stoïciens, qui, tout en considérant Dieu comme une forme plus subtile de la matière, le tenait pour l'Ame du Monde. C'étaient les émanations de cette âme universelle qui constituaient les forces ilogoi) ou principes actifs de la nature et qui chez les hommes, se manifestaient comme raison. Par cet organe, Têtre humain pouvait entrer en communion avec la vérité et la perfection. La vraie liberté consistait à vivre conformément à la raison, en s'affranchissant de la tyrannie des passions aussi bien que de toute sujétion extérieure.
Cette école de haut libéralisme ne survécut point aux démentis que lui intligeaient les abus de l'état social. Son idéal de moralité demeura ; mais les générations nouvelles, désespérant de le réaliser par leurs seules forces, cherchèrent une philosophie qui leur permit davantage d'escompter l'appui de la puissance surhumaine. Ce fut surtout le néo-platonisme qui profita de cette tendance.
A leur tour, les néo-platoniciens, en sefforçant de réconcilier le paganisme avec la philosophie, ouvrirent les voies au christianisme.
Platon avait proclamé l'antagonisme de l'esprit et de la matière : Dieu est trop parfait pour entrer en contact direct avec le monde sensible. Tout ce qui tombe sous nos sens est la matérialisation diversifiée d'un type abstrait plus ou moins général qui a d'abord existé à Pétat d'idée dans l'intelligence divine. Ces idées divines descendues dans le monde matériel par une espèce de chute sont les vrais facteurs de la création. Quehjuefois Platon
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n'hésite pas à les personnifier par un retour au procédé mytholoj^ique; elles deviennent les agents (génies, démons) que Dieu emploie à réaliser le plan idéal conçu dans sa raison, comme l'architecte conçoit le plau d'une cité avant de le faire exécuter par les ouvriers.
11 ne fut pas dillîcile d'assimiler à ces agents les divinités des divers panthéons ; celles-ci furent envisagées, soit comme les noms ou les aspects divers du Dieu suprême, soit comme ses ministres ou ses hypostases. (ju elles fussent originaires de 1 Italie ou de la Grèce, de TEgypte, de la Phénicie, de la Chaldée ou de la Perse, elles se trouvèrent de la sorte faire partie d'un même système religieux, chaque religion restant libre de supposer que le dieu suprême était l'une ou l'autre de ses propres divinités.
Des vues analogues à celles du platonisme sur le rôle des anciennes divinités avaient fini par prévaloir également dans les autres écoles philosophiques — en dehors de l'atomisme qui avait perdu toute importance depuis Lucrèce — à savoir, les pythagoriciens, les péripatéticiens et même les stoïciens (Sénèque, Epictète,Gelse, Apulée, Plutarque, Maxime de Tyr).
Les religions polythéistes, pourvu qu'on respectât leurs formes extérieures, pouvaient s'accommoder de toutes les s])éculalions doctrinales. Elles ne créèrent aucun obstacle à une théologie unitaire (jui faisait intervenir leurs dieux dans le gouvernement de l'univers et à une exégèse allégorique qui justifiait leurs légendes aux yeux de la raison. Néanmoins ce qu'on attendait alors de la religion, ce n'étaient pas tant des satisfactions intellectuelles, mais surtout des révélations sur l'au-delà et l'accès à cette vie supérieure qu'on désespérait de réaliser sur la terre.
A l'idéal d'héroïsme s'était substitué un idéal de sainteté. Les esprits en révolte contre le siècle — et ils devenaient chaque jour plus nombreux — éprouvaient une soif mystique de pardon, d'expiation, pour leurs fautes ou celles des autres. Si l'on y ajoute le besoin de communion avec le divin, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un médiateur, ainsi que la préoccupation croissante des rémunérations posthumes, on comprendra le mouvement qui ramenait les âmes inquiètes vers les rites antiques ou les poussait à accumuler les purifications et les initiations.
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L'avenir appartenait au culte le plus capable de satisfaire ces aspirations qui envahissaient les classes instruites autant que la toule Ignorante. *
Dans la fermentation religieuse de l'époque, quatre cultes pouvaient ambitionner pareil rôle : le syncrétisme ou paganismi réforme : le culte de Mithra ; le judaïsme, soit sou,: sa forme orthodoxe, soit sous sa forme rénovée (le christianisme)
a) II y avait déjà plusieurs siècles que le syncrétisme avait fait son apparition dans les Mystères. Non seulement ceux-ci étaient devenus des officines où s'opérait le mélange de la religion et de a philosopliie .lommunte (Mystères d'EIeusis;, mais encore tous les cultes qm s'introduisirent du dehors dans le monde <.rec (al exception du judaïsme), avaient pris la forme de Mvstères (Mv-steres dlsis, de Sérapis, d'Attis, d'Adonis, de Sabazios, de Alithra. elc.;. A coté d enseignements moralisateurs et édifiants ces Mystères possédaient des rites secrets, qui lavaient le néophyte de ses transgressions, le rapprochaient de la Divinité et wi garantissaient la félicité posthume.
Cependant les esprits élevés se rendaient compte qu'aucune régénération n était possible, si elle n'était accompagnée dune rénovation morale. Or, quelle aide attendre sous ce rapport des anciennes divinités compromises dans des aventures absurdes ou immorales, que l'allégorie et le symbolisme essavaient vainement de pallier?
La même lacune se rencontre dans la réforme iiéo-.ivthao-oricienne que Philostrate tenta à l'époque des Sévères,^ sou° le couvert d Apollonius de Tyane ; ainsi que dans l'ébauche de monothéisme solaire, que s'efforcèrent d'organiser les derniers empereurs païens.
b) Renan a écrit que, si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par (,uelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste. Malgré sa morale ascétique, sa théologie à prétentions scientifiques, son eschatologie grandiose, son svstème complexe d initiations qui excitaient la curiosité et développaient la solidarité, cette extension occidentale de la vieille reli-ion perse faisait encore la part trop grande aux dieux et aux légendes de la mythologie : elle disparut aussi rapidement qu'elle s'était développée.
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c) La religion juive répondait aux aspirations monothéistes et moralistes de l'épocpie ; ses espérances messianiques avaient déjà pénétré dans la culture gréco-romaine (poèmes sybdlms). Aussi lit-elle de nombreux adeptes partout où s'étaient implantées des colonies juives. Mais elle restait le culte d'une race généralement méprisée*, et elle maintenait ses prosélytes dans une situation d'infériorité religieuse, au cas où ils refusaient de pratiquer intégralement des observances profondément antipathiques aux
mœurs de FOccident.
(/) Restait le christianisme, qui débordait précisément du monde juif comme d'un vase trop étroit, pour se répandre dans les principales villes de l'Empire. A l'allirmation d un Dieu uniciue, représenté comme la perfection suprême la nouvelle foi ajoutait une oeuvre de rédemption accomplie par un être intermédiaire qui s'était sacrifié pour rhumanité.Elle olïrait à la lois la paix de lïime dans la vie présente, et la félicité sans terme dans la vie future. Sa morale, basée sur la paternité de Dieu et la fraternité des hommes, répondait aux préceptes propagés par les stoïciens au nom de la raison miiverselle. Sa prédication, dégagée désormais des observances mosaïques, respirait une simplicité et une douceur bien faites pour séduire des imaginations rassasiées de jouissances et fatiguées du monde. Enfin sa théodicée était une page blanche où la philosophie hellénique pouvait inscrire ses conceptions favorites de Dieu et de l'àme, sans devoir les coucher dans le lit de Procuste des vieilles mytho-
logies. . n . 1 j
C'est par ces cotés qu'elle séduisit les éléments mtellectuels de la société gréco-romaine, tandis qu'elle attirait les masses par ses tendances égalitaires, son souci des pauvres, ses appels à la solidarité et par la radieuse vision du royaume de Dieu, sous laquelle elle dissimulait le caractère, inq^raticable de son idéalisme social. Les doctrines de Platon, les enseignements ésotériques des Mvstères, les livres orphiques, les chants sybillins avaient familiarisé les Grecs avec les idées de chute, de rédemption, de médiation, d'inspiration, de prophétie, de royaume de Dieu. Le dogme de la résurrection de la chair devait les choquer davantage ; mais les spéculations d'Urigène montrent comment on pouvait l'interpréter dans un sens spiritualiste. D'ailleurs la croyance à
1 imminence de la parousie commençait à disparaître avec les premières générations de chrétiens, et l'idée d'un jugement immédiat après la mort allait bientôt reléguer dans un lointain mdlénaire la doctrine messianique du jugement dernier.
Nous avons vu que, dès le milieu du i" siècle, les Gentils avaient formé le noyau de certaines Eglises. Toutefois, ce fut sous le règne de Trajan (98-117) que l'aiîlux commença.
Les conversions individuelles précédaient parfois de longtemps la formation des Eglises. Le plus souvent on s'associait pour vivre selon la règle de Jésus, comme de Pythagore ou d'Orphée. L'exemple d'Aristide, de Justin, de Tatien, d'Àthénagore, etc., montre avec quelle facilité on passait de la philosophie au christianisme. 11 y en avait même, du moins parmi les gnostiques, qui adoptaient l'Evangile sans renoncer à leurs anciens cultes ; ou ({ui prétendaient lui superposer une mythologie nouvelle.
Devant les progrès rapides d'une secte qui sapait les fondedements religieux de l'Etat, celui-ci essaya de se défendre. Le u« et le Hi'^^ siècles sont remplis de persécutions dirigées contre les chrétiens, non à raison de leurs doctrines, mais à cause de leur refus de participer à des sacrifices et à des rites qui étaient regardés comme un service public. Ces répressions intermittentes restaient sans action sur les progrès d'une secte qui faisait du martyre l'antichambre du paradis. Il vint un moment où le christianisme se trouva mur pour s'asseoir sur le trône des Césars.
Mais ce n'était plus le simple évangile prêché dans les campagnes de la Galilée et dans les synagogues de Jérusalem. Le vaincu, comme il arrive fréquemment, avait réagi sur le vainqueur.