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SIXIÈME LEÇON LA ROMANISATION DU CHRISTIANISME

La fondation du catholicisme date du deuxième siècle. Ce fut surtout l'œuvre de l'Eglise de Rome.

Cette Eglise avait été organisée vers le milieu du i*^*" siècle, dans la colonie juive de Rome, par des émigrés ou des alTranchis qui partageaient les tendances de l'Apôtre Pierre. Il n'y a aucune preuve que celui-ci l'ait jamais visitée ou qu'il y ait exercé une action directe.

Paul réussit-il à y introduire ses vues, ou bien créa-t-il à Rome une seconde communauté, qui se fondit avec la première à la suite ,de la grande persécution sous Néron ?

Dans le dernier quart du i*^ siècle, l'Eglise de Rome, dégagée des observances mosaïques, mais gardant de ses origines judaïsantes une forte tendance ritualiste et sacerdotale, réunissait en un seul faisceau les partisans de Pierre et de Paul ; — d'où la légende de sa fondation par les deux Apôtres réunis.

La dispersion de l'Eglise de Jérusalem en 70 permit à l'Eglise de Rome de réclamer la prééminence dans la clirélienlé, en se basant tant sur ses rapports d'origine avec les deux principaux Apôtres que sur son ancienneté et son importance dans la capitale du monde.

Dès la fin du i'^^ siècle, elle se pose en conseillère, sinon en arbitre, vis-à-vis des autres Eglises [Epîlre de Clément Ho/nain aux Corinthiens)

Son action se fit sentir à la fois dans la constitution de l'orthodoxie et dans le renforcement de la hiérarchie ecclésiastique.

A. — Développement d'une Orthodoxie.

Nous avons constaté qu'aux temps apostoliques le fondement de la communion chrétienne était tout entier dans la confiance en Dieu et dans la pratique de l'altruisme.

Pour devenir et rester chrétien, il sullisait d'admettre la messianité de Jésus et cette foi résultait implicitement du fait d'avoir reçu le baptême.

Chacun conservait le droit de formuler et de répandre ses convictions théologiques.

Paul se borne à réclamer des fidèles la croyance à la justification par la foi, c'est-à-dire la croyance à l'elFicacité de la mort et de la résurrection du Christ pour le salut du genre humain.

Cependant l'extension rapide de la communion chrétienne devait forcément amener un fléchissement de son premier idéal moral et social. L Eglise cessa d'être une communauté de saints pour devenir un instrument nécessaire d'éducation religieuse.

Ce nouveau point de vue nécessitait de juxtaposer la correction des croyances à la correction de la conduite, comme fonde^ ment de la communion. Mais il y eut, à cet égard, pendant longtemps, des grandes dilîérences parmi les Eglises de diverses régions de lEmpire romain. De nombreuses divergences se manifestent dans l'évolution doctrinale des premiers groupements chrétiens, suivant les antécédents philosophiques et religieux, comme suivant le degré de culture.

Peu à peu, on admit, comme mot de passe et comme règle de

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foi, la formule du bapliMiie. (Quiconque s'en réclamait était reconnu membre de la <( Cirande Kj^lise, » envisagée comme une entité transcendante, la (iancée symbolique du Christ.

La controverse avec les gnostiques et les docètes du second siècle amena les communautés de cette Grande Eglise à préciser et à développer leurs vues doctrinales, sous prétexte de définir et de compléter leur tradition.

Au second siècle, une doctrine commune ne pouvait résulter que d'un accord spontané entre les Eglises. Toutefois, une autorité particulière était reconnue aux communautés dont les traditions étaient censées descendre des Apôtres par une série ininterrompue de dépositaires. Parmi elles figurait au premier rang l'Eglise de Rome.

Ainsi, entre 140 et 150, cette Eglise, que ses tendances héréditaires éloignaient des hardiesses métaphysiques et prédisposaient aux compromis, formula les principaux articles de la confession de foi, qualifiée dès lors de Symbole des Apôtres.

La plupart des communautés étrangères au mouvement gnostique — qu'elles appartinssent au courant paulinien ou johannique — adoptèrent bientôt ce Symbole, qui d'ailleurs pouvait s'accorder avec la thèse de la justification par la foi, ainsi qu'avec l'identification du Christ au Lo^-os.

C'est également à Rome, vers le milieu du siècle, qu'on voit se former le Canon, qui fonde le dogme sur la tradition et en même temps fait de cette tradition un dogme.

Faisant usao^e de ce double critérium — le Svmbole et le Canon — on excommunia tour à tour, non seulement les partis extrêmes, qui voulaient réinstaller dans le christianisme une véritable mythologie ou rompre d'une façon absolue avec l'Ancien Testament (gnosti(jues, marcionites ;, mais encore les groupes qui se trouvaient simplement dépassés par l'évolution théologique : les cbionifcs, (\m représentaient le christianisme évangélique dans son acception première: — les montanisfcs, qui voulaient maintenir la libre inspiration et la constitution démocratique des communautés pauliniennes; — les modalistes, dont la christologie avait constitué juqu'à l'avènement de Calixte la doctrine officielle de l'Eglise de Rome ; — les novatiens, qui persistaient à exclure définitivement les coupables de péchés mortels ; — les unitaires,

qui s'en tenaient à la théorie du Christ-homme, élu par Dieu; — les suhordinafiens^ qui affirmaient la supériorité du Dieu Suprême sur le Fils et le Saint-Esprit; — les macédoniens, qui prétendaient conserver la subordination du Saint-Esprit aux deux autres membres de la Trinité, etc.

1). — Développement de la Hiérarchie.

Les premiers disciples, croyant à l'imminence de la parousie, ne s'occupaient guère de donner à leur communauté une organisation durable.

L'autorité des Douze était purement morale. Des diacres étaient commis à l'administration des dons et des secours, à la préparation de Tagape, etc.

Les Eglises pauliniennes sont de pures démocraties. Chacun y assume spontanément les fonctions pour lesquelles il se croit les aptitudes nécessaires.

Dans les Eglises de la Didachè, il semble que les fidèles élisent les membres chargés des fonctions administratives.

Ces fonctions comportaient, outre les didiCTes et les preshy très (Anciens ou plutôt Notables), deux ou plusieurs e'piscopes, chargés d'exécuter les décisions de l'assemblée générale, de représenter l'Eglise au dehors, peut-être déjà d'exercer une certaine juridiction disciplinaire.

Les fonctions religieuses proprement dites placées, dans l'estimation des fidèles, au-dessus des fonctions administratives, comprenaient — en outre des presbytres qui exerçaient une mission générale de contrôle et d'édification — des apôtres et des évangélistes, deux variétés de missionnaires itinérants ; ensuite des prophètes ou interprètes inspirés de l'esprit divin et des docteurs ou instructeurs à poste fixe, chargés de donner l'instruction religieuse.

Lorsque les Eglises se développèrent sur le territoire romain, elles durent, comme avant elles les synagogues, se plier aux formes exigées par la législation impériale pour les thiases ou associations religieuses.

Dans le type le plus fréquent, l'assemblée générale désignait

certains nienil^ros pour former un comité directeur ; c'était le Conseil des presbylres. (Juand elle n'élisait pas les agents exécutifs : épisct)pes, diacres, etc., ces fonctionnaires étaient choisis par les presbytres ou encore ceux-ci se distribuaient les principales fonctions suivant leurs aptitudes ou leurs préférences.

Cependant, voici que, vers la (in du r'' siècle, les fonctions administratives tendent à tout absorber. Les apôtres ont disparu ; les prophètes sont tenus en suspicion ; les instructeurs ont cédé leur rôle, dans la plupart des Eglises, aux épiscopcs qui deviennent les gardiens de la tradition et les directeurs du culte. En même temps que s'alîirme 1 idée de la succession apostolitjue, on voit reparaître la notion sacerdotide d'intermédiaires nécessaires entre les (idèles et la divinité.

Cette évolution peut se suivre dans une série de documents, postérieurs à l'an 70, c[ui, tout au moins les trois derniers, proviennent de Rome ou d'un milieu romain : les Epîtres pastorales, la première Epitre de Pierre^ X'EpUre aux Hébreux, YEpilre de Clément Romain.

Cette dernière lettre établit ([u à la lin du siècle, il y avait encore dans la communauté de Home une pluralité d'épiscopes, alors ([ue, dans certaines églises d'Asie, les fonctions épiscopales étaient déjà uniiiées. Néanmoins l'épiscope était encore soumis au conseil presbytéral.

Une quinzaine d'années plus tard, les Epîtres d'Ignace d'Antioche montrent l'épiscope uni({ue, concentrant entre ses mains, tous les pouvoirs, tant religieux qu'administratifs ; les presbytres ne sont plus que le conseil de l'évêque.

Cette transformation fut favorisée : l*' par la nécessité de renforcer l'autorité de la discipline et l'unité de la tradition en présence des exagérations de l'inspiration individuelle ; 2** par l'analogie avec les associations privées de l'Empire qui avaient généralement à leur tête un magistcr ou président ; 3"^ parle prestige qu assurait désormais à l'épiscope le privilège de présider à la célébration de l'eucharistie.

Un demi-siècle après Ignace, Hégésippe signale, dans presque toutes les Eglises d'Europe, aussi bien que d'Asie, l'existence d'un épiscopat monarchique. Déjà Home soutenait qu'elle n'en

avait jamais connu dautre, et Iléfrésippo lui-même dresse la première liste des prétendus successeurs de saint Pierre

Originairement, .piconque péchait après avoir été baptisé etn.t à jamais exclu de llsglise. ()uand il fallut se relâcher de ce rigorisme, l'assemblée des lidèles prit sur elle de décider s'il allait réadmettre le coupable repentant. Le pape Calixte transféra ce droit à 1 épiscopat, qui déterminait aussi les conditions de la pénitence, même en cas de péché mortel.

Bientôt lEglise de Rome déduisit la conclusion logique du monarchisme êpiscopal, en soutenant que son évêque a la primauté sur les autres évêques. Cette prétention sappuvait sur un texte manilestementmterpolé du premier Evangile [MatUi., xvi 1«-|«)) En 196, le pape Victor excommunia les évèques orientaux qui se refusaient à accepter un changement de date pour la célébration de la Pâque chrétienne. 11 ne put persister dans cette mesure devant les protestations de Pépiscopat même occidental. Mais au siècle suivant, le pape Cornélius réussit à déposer les évêques Italiens qui penchaient vers les doctrines novatiennes, et il choisit lui-même leurs successeurs.

Rien de plus conforme à l'esprit organisateur et unitaire de la Rome antique que de chercher à centraliser dans la métropole 1 autorité en matière religieuse aussi bien qu'administrative et judiciaire. En 269, l'évèque d'Antioche, Paul de Samosate, avait ete déposé par les évê.,ues de la province, à raison de sa christologie monarchienne. Soutenu par son Eglise, il refusa de quitter son siège. Le diU'érend fut porté devant Aurélien, et cet empereur païen déclara se prononcer en faveur de ceux qui représente- ■ raient la doctrine des évèques de Rome et d'Italie.

Le génie latin se révèle non seulement dans la sobriété doctrinale et la tendance centralisatrice de l'Eglise de Rome mais encore dans son attitude conciliante vis-à-vis du gouvernement Al encontre des écrivains apocalyptiques, ses principaux apologetes, même en pleine persécution, défendent le iirincipe d'autorite et rêvent l'alliance de l'Etat avec l'Eglise

Entre temps, l'Eglise avait calqué son organisation administrative sur celle de l'Empire, faisant coïncider ses diocèses avec es municipes. Les évêques des métropoles provinciales reçurent ie titre d archevêques ou métropolitains.

272 Al{c:ili:OLOGlE ET HISTOIRE RELIGIEUSES

La conversion de Constantin permit à l'Eglise de mettre le bras séculier au service de ses doctrines ; mais, à son tour, elle dut tenir compte des volontés im})ériales. Ses conciles œcuméniques furent convoqués, présidés et clôturés par l'autorité civile; celle-ci se réserva le droit de suo^^j^érer et de sanctionner leurs décisions. En iiiH, Justinien codifia la législation religieuse, aussi bien que la législation civile et j-ublia le Symbole sous forme de Loi.

Ainsi se trouva réalisé, sur un autre plan, le système qui, depuis Auguste, tendait à faire de l'Empereur le chef de la reliiri<»n oflicielle et de cette religion une branche de l'administration impériale.

D'autre part, la translation de la capitale à Byzance porta un coup sensible à l'intluence grandissante de l'Eglise de Rome.

Les conciles de Xicée et de Constantino])le avaient divisé la chrétienté en (juatre patriarcats indépendants les uns des autres, qui correspondaient aux quatre grandes divisions de l'Empire : Rome, Byzance, Alexandrie, Antioche.

Lévéque de Rome conserva dans les conciles généraux une simple place d'honneur, comme chef de l'Eglise d'Occident, sans autorité sur les autres patriarcats.

Enfin, au ix*^ siècle, la chute définitive de la domination byzantine en Italie et la constitution d'un Etat pontifical à Rome fournirent à la papauté 1 indépendance nécessaire pour reprendre dans 1 Eglise d'Occident, bientôt isolée des Eglises orientales, le mouvement de concentration qui, après avoir fait passer l'autorité doctrinale et disciplinaire successivement des fidèles aux presbytres et des presbytres aux évêques, devait trouver son aboutissement logique, mille ans plus tard, dans la proclamation de l'infaillibilité papale.

Conclusion : Le christianisme procède d'une tentative poursuivie au sein du messianisme judaïque pour placer dans le double sentiment de la paternité divine et de la fraternité humaine les principes directeurs de la vie.

Logiquement, il devait aboutir à la liberté des croyances et à la superfluité des rites. Sorti de son milieu originaire, il dévia

LES ORIGINES DU CHIilSTIANISME

sous l'action de deux facteurs : I» la résistance des lois écono-

miques, c,u,, eu le lorçanl de sacnlier les applications de son

deal .rreahsahle en dehors d'un m.lieu restreint, la conduit l

hercher des co.npensations dans des éléments Htuélu.ues et n.é-

ie?exTT "^"; '■"" "-P'-^-"P"-itive: 2» la réaction

de 1 exclusivisme ju.f, ,ju,, en se mettant au service de la snécu-

ation grecque et en sappropriant l'unité romaine, a enc^endré

espri d intolérance encore si général dans le tempéram:! 1

la société européenne.

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