LE CULTE DE LA RAISON ET DE L'ETRE SUPREME
A la suite de cette solennité, la Convention décrète (jue la cathédrale de Paris s'appellera désormais le temple de la liaison.
M. Aulard nous montre avec une intéressante abondance de détails conniient le nouveau culte rayonna au nord, à l'ouest, à Test, au centre, au sud-est et au sud-ouest ; il eut non seulement ses fêtes civiques où la déesse de la Raison était représentée tantôt par une actrice comme à Paris, tantôt par la jeune personne la plus irréprochable de la localité, mais encore ses temples et ses autels ; ses rites appropriés à toutes les circonstances de la vie sociale; ses sacrements qu'administraient les Jacobins; ses Mystères, joués par les artistes des théâtres; ses saints, notamment la trinité de Marat-Ghalier-Le Peletier ; même ses mises en interdit, comme à Lyon, dans le décret des représentants « envoyés dans Commune-AiFranchie pour assurer le bonheur du peuple, » qui suspendirent les cérémonies du culte à la Raison (( jusqu'à ce que tous les rebelles, tous les impies qui l'ont outrag'ée, qui Font ensanglantée, aient expié leurs crimes. » Même dans les plus petites villes, la bourgeoisie adhère : « Nous n'avons plus déglises, nous n'avons plus de culte public, » écrivent de partout les administrateurs de départements. Jusqu'en Bretagne, la petite commune rurale de Treflez décide par Gl voix contre 6 que le culte catholique sera discontinué.
Ce qui faisait la force du nouveau culte, c'est qu'il réunissait, dans la pensée commune d'abattre le catholicisme, deux écoles absolument diiférentes : les partisans du matérialisme inspirés par la philosophie des encyclopédistes, et les déistes, qui procédaient de A'oltaire ou, plus encore, de Rousseau ; — les premiers qui ne voyaient dans la Raison qu'un symbole de leur idéal social et politicpie ; les seconds qui n'hésitaient pas à la considérer comme la manifestation morale par excellence de la Divinité elle-même, voire une sorte d'hypostase comme la Sagesse des Juifs et le Loo-os des Alexandrins. — Mais c'était là aussi une cause de faiblesse, en ce que l'accord n'était possible au sein de la nouvelle Eglise que sur la partie négative et destructive de sa mission. C'est ce que vit clairement Robespierre et c'est pourquoi, autant, pensons-nous, par politique que par conviction, il 3'efrorça d'éliminer l'élément matérialiste, en substituant, au
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culte vag'uo d».^ la déesse liaison, une religion fondée sur l'existence de l'Etre suprême ainsi que sur l'immortalité de l'àme.
Plusieurs chapitres sont consacrés au récit de ses efTorts pour «j-agner à sa conception religieuse les Jacobins, la Commune, la Convention. Cette campagne, menée avec adresse et énergie, aboutit au décret du 18 tloréal an II, qui proclamait et organisait le culte de l'Etre suprême. M. Aulard nous fait assister au développement de ce culte qui, à Paris, remplaça, et, en province, absorba, sans grande dilliculté, le culte de la Raison. Il est vrai qu on avait une façon expéditive de se débarrasser des hérétiques. L'article i 1 du décret avait bien proclamé que la liberté des cultes était maintenue. Mais l'article 12 enjoignait la répression de tout (^ rassemblement aristocratique » et Robespierre s'était empressé de déclarer que l'athéisme était un crime aristocratique ; Ghaumette et Hébert purent en témoigner sur l'échafaud. Ajoutons que, dans la phraséologie jacobine, le mot d athée en vint à désigner non seulement ceux qui niaient l'Etre suprême, mais encore ceux qui le concevaient à la façon des anciens cultes.
M. Aulard dit que la politique religieuse de Robespierre sauva le catholicisme en France. 11 nous semble dilTicile d'accepter ce jugement. Les catholiques de répo(|ue purent se réjouir d'une réforme qui leur semblait marquer un retour vers les anciennes conceptions de la Divinité. Mais, olïîciellement, il n'y eut rien de changé dans leur situation ; l'auteur constate lui-même (p. 357) que jamais les u déprêtrisations » ne furent plus nombreuses, ni les interdictions des cérémonies catholiques plus générales. « Les prêtres qui n'abdiquèrent pas. écrit-il, on les incarcéra comme aristocrates ou même, ainsi qu'on l'a vu à Pontarlier, comme n'ayant pas prêché le nouveau culte. » En quoi le maintien du culte de la Raison ou même la proclamation oiïicielle du matérialisme pendant quelques mois auraient-ils pu empêcher la réaction catholique qui se produisit après la Terreur? Nous croyons au contraire, en nous appuyant sur les faits cités par l'auteur, que le culte de l'Etre suprême aurait pu ofTrir une meilleure barrière, par suite de son caractère plus positif, au retour de l'ancienne religion.
(Juoi qu'il en soit, le nouveau culte ne survécut guère à son fondateur. M. Aulard attribue la rapidité de son ellbndrement
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à ce qu'au fond, de même (jue le culte de la Ixaison, il était simplement le culte de la Patrie, c'est-à-dire un « expédient de défense nationale, » suscité par 1 alliance des prêtres catholiques avec les ennemis du dehors. Aussi disparut-il avec le péril extérieur. (( C'est la victoire de Fleurus qui tua non seulement le pontife du culte de l'Etre suprême, mais ce culte lui-même. » Cette explication renferme certes une part de vérité. Notamment dans les provinces qui furent directement aux prises avec l'envahisseur, la surexcitation patriotique contribua à faire accepter le nouveau culte et à lui donner un profond accent de sincérité. La Raison (ju'on vénère, c'est la Raison collective de la France, mère et gardienne du droit nouveau; l'Etre suprême qu'on adore c'est avant tout le Dieu des Français, et tels hymnes qui, au dire des témoins oculaires, provoquaient réellement l'émotion religieuse des multitudes dans les fêtes de l'époque, font songer moins à l'Etre suprême du Vicaire savoyard qu'à l'Eternel des pvophètes et des psaumes, ce Jahveh dont certains apologistes modernes du judaïsme, comme Joseph Salvador, ont cru voir le règne pleinement réalisé par la Révolution française.
Cependant M. Aulard n'exagère-t-il point, lorsqu'il relègue au second rang, dans ces essais de reconstruction religieuse, l'influence des idées philosophiques qu'il retrouve lui-même dans la dogmatique des nouveaux cultes? Si ceux-ci n'étaient qu'une mesure de défense contre les ennemis de la République, pourquoi la proscription du clergé se serait-elle étendue à ces prêtres assermentés dont le sort était si intimement lié à la consolidation des institutions républicaines? Sans doute il y eut une idée politique dans la genèse de ces mouvements, mais c'était la pensée, en quelque sorte instinctive, qu'il fallait reconstruire de fond en comble l'édiGce social, ensuite le désir de mettre le culte de la nation en rapport avec les conceptions religieuses et morales qu'avait répandues la philosophie du xvni*^ siècle.
Une impression, assez peu rassurante au premier abord, ([ui se dégage de cette lecture, même en faisant la part de la fièvre révolutionnaire, c'est que ni la négation religieuse, ni le rationalisme, ni même le déisme ne sont à l'abri des sentiments d'intolérance qu'ils reprochent aux anciens cultes. La statue de la Liberté, voilée et noircie par la fumée du bûcher, qui, dans la grande fête
dv, l'Etre suprême, jip[)arul sur les cendres de l'image de l'athéisme, n'était pas la statue de la vraie Liberté, mais celle de la Liberté du \ rai, cette idole qui a peut-être causé plus de maux et fait répandre plus de sang que toutes les impostures de la haine et de l'ambition. Et il en sera ainsi tant qu'on chargera les pouvoirs publics de réglementer ce qui appartient essentiellement au domaine de la conscience. D'autre part, il en ressort également cette vérité plus consolante que, grâce aux progrès de l'esprit historique, on peut aujourd'hui comme le fait M. Aulard, aborder non seulement tous les événements de l'histoire religieuse, mais encore les questions les plus brûlantes de la période moderne, sans préjugé, sans partialilé, sans un mot ou une réflej^ion qui puissent froisser n'importe qui, dans toutes les conditions d'investigation scientifique qui assurent la découverte et la diffusion de la vérité.