LES JUMEAUX CÉLESTES ET LE DKJSCUIUS.ME
Il serait injuste de prétendre que l'auteur n'a point réussi, dans ces derniers cas, à améliorer ses thèses par la production d'arguments nouveaux. Il semble hors de doute qu'àByzance SS. Cosmas et Damien ont succédé aux fonctions thérapeutiques et même enfourché les montures des Dioscures. De même en ce qui concerne les saints Protais et Gervais, il introduit des arguments archéologiques qui contribuent à rendre plus vraisemblable une de ses identifications fortement discutées. Mais il s'en faut (|u"il soit partout aussi heureux. Kn dépit de quelques trop rares réserves, il perd souvent de vue la limite qui sépare le possible du certain et même les lecteurs les mieux disposés ne peuvent s'empêcher d'être quelque peu agacés par l'autorité avec laquelle il affirme sans cesse des conclusions qui dépassent de beaucoup les prémisses.
Ainsi les légendes byzantines qui attribuent à saint Michel d'avoir rempli dans l'expédition des Argonautes un rôle analogue, à celui de PoUux dans sa lutte avec le roi des Bibryces, permettent, à la rigueur, de supposer qu'un PoUux local aurait été remplacé, à Byzance, par le saint Michel qui opérait des guérisons miraculeuses dans son sanctuaire du Bosphore. Mais est-ce une raison suffisante pour affirmer que « saint Michel fut un Dioscure? »
— Parce que saints Nabor et Félix sont parfois représentés avec un signe qui rappelle les oôxava ou symboles helléniques des Dioscures, est-il raisonnable de laisser entendre qu'ils sont « des Dioscures déguisés? » — De ce que les Dioscures étaient vénérés à Edesse et qu'une tradition syriaque d'Antioche représente saint Thomas comme le frère jumeau de Jésus, y a-t-il lieu de déduire que Jésus et saint Thomas ont simplement pris la place de Castor et de PoUux? — De ce qu'avant l'établissement du Culte d'Apollon à Delphes, il y avait, dans cette ville, un sanctuaire dédié à deux héros, Phylakos et Antinous, qui passaient pour l'avoir défendue dans un moment critique, est il permis de conclure : « Nous ne devons pas douter que ceci fut une Dioscurophanie? »
— Rien, absolument rien, ne justifie l'affirmation que Mithra, ait jamais été un dieu du ciel; encore moins, qu'il faudrait le considérer comme le père de ses deux dadophores ; guère davantage, qu'un culte collectif de Mithra, Cautès et Cautopatès aurait survécu dans la vénération des saints Nabor, Félix et Fortunatus,
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« si bien que le culte de Millira et des deux Jumeaux se retrouve encore dans l'E^rlise ! » — Les deux piliers apparemment consacrés aux Dioscures dans les ruines d'Edesse peuvent faire songer aux colonnes Jakin et J^oaz du Temple de Jérusalem ; mais que dire du raisonnement suivant, auquel ce rapprochement sert de point de départ : les colonnes de Salomon étaient l'œuvre d'ouvriers tyriens. Or, à Tyr, on vénérait les Gabires u qui sont si intimement unis aux Dioscures. » A la vérité les Cabires étaient trois; mais il n'est pas certain que, dans quelques localités, les Dioscures ne lussent également au nombre de trois ; donc (( ceci tend à confirmer (|ue les Juifs, avant l'établissement du monothéisme ont connu un culte analogue à celui des Dioscures. » — Il est exact (|ue le cycle mythologique des Gabires s'est mélangé aune époque tardive avec celui des Dioscures. Est-ce sulïisant pour ramener les Gabires au type des Divins Jumeaux, à plus forte raison pour retrouver ceux-ci dans les Gorybantes et les Gurètes? — « Sur le grand autel de Pergame, écrit l'auteur, des Gabires sont occupés à immoler un géant à tète de taureau ; l'un deux le frappe sur la tète avec un marteau, l'autre le perce d'une épée. Le marteau est le maillet de Thor ainsi que le marteau avec lequel les jumeaux de la légende lithuanienne délivrent le soleil emprisonné. Gela signifie que les Gabires sont les enfants du dieu du tonnerre. Mais, dans un autre mythe, ils sont les enfants d'FIéphaistos et ceci nous montre que celui-ci est parla même un dieu du tonnerre, et non pas seulement l'esclave de Zeus, quand il forge les foudres. Sa position est bien plus celle de Zeus qu'on ne se limagine communément. Il ny a aucun doute que tous ces développements en reviennent aux deux assertions : que les Jumeaux font la pluie, qu'ils produisent le tonnerre et l'éclair » (p. 144). — 11 serait cruel d'insister.
M. Harris perd constamment de vue, d'abord que le procédé mythi(]ue du dédoublement n'implique pas forcément que les personnages du doublet soient des jumeaux ou qu'ils l'aient été à l'origine ; ensuite qu'une ou même plusieurs des fonctions généralement attribuées aux Dioscures ont pu très bien être transférées à d'autres personnages, sans cependant que ceux-ci doivent être regardés comme créés tout d une pièce pour remplacer les Gélestes Jumeaux. Lui-même nous cite le cas de saint Ambroise
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«qui devint un Dioscure, » en ce sens fju il fut substitué ()usuj)erposé à Protais età Gervais comme protecteur de la (]ité de Milan. En confirmation de cette thèse, l'auteur fait valoir que saint Ambroise était représenté entre les deux saints «■ comme Jupiter Latialis entre les Dioscures; » (ju'on le dépeignait comme avant foudroyé ses adversaires ; qu'on racontait enfin comment, en 133ÎK il était apparu dans les airs, monté sur un cheval blanc, un fouet à la main, pour chasser les Allemands cpii assiégeaient la ville. Cependant M. Ilarris ne contestera pas qu'il s'agit d'un personnage en chair et en os, ayant fait bien autre chose que monter le cheval d'un Dioscure.
Il est fort à craindre que les exagérations de l'auteur ne nuisent non seulement aux applications fondées de ses recherches sur les survivances du culte des Dioscures dans l'hagiographie chrétienne, mais encore à la partie de l'ouvrage, bien plus importante et, ajouterai-je avec plaisir, plus solidement construite, où il s'eiForce de reconstituer les origines anthropologiques de ce culte.
Chez tous les non-civilisés, une naissance de jumeaux passe pour un fait anormal, mystérieux, suspect [uncanny]. En Afrique comme en Amérique, l'usage le plus général était de tuer ces enfants avec la mère, pour éviter que le maléfice n'infecte toute la communauté. Chez les Essequibos et quelques autres peuplades, on explique le phénomène par une double paternité, attribuant un des enfants au mari de la mère, l'autre à un esprit incube {cf. Tyndaros et Zeus). C'est alors l'enfant surnaturel, reconnu à certains indices, qui est mis à mort (Guyane et Calabar), (juand les mœurs s'adoucissent, on n'immole ])lus les enfants, ni la mère ; on se borne à les tabouer ; on les exclut de la tribu ou on les met en quarantaine dans des lieux spéciaux, appelés parfois le « village des jumeaux » (Calabar), qui finissent par devenir des lieux d'asile pour tous les taboues en général, les fugitifs, les criminels, etc. L'auteur cite, à ce propos, le cas de Rémus et de Romulus (pii furent taboues, non parce (pie leur mère aurait trahi ses devoirs de Vestale, mais simplement parce que jumeaux et qui trouvèrent un refuge dans la future Home, « village de jumeaux » avant d'être lieu d'asile. L'hypothèse est ingénieuse et plausible, mais ce n'est pas un motif de placer des
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lieux d'asilo pour jumeaux, des hvin sanciuarics, à l'origine de toutes les cités dont létymolo^^ie implique plus ou moins une idée de dualité (Amphissa, Amphipolis, [A] Delphos"!, ou dont les sanctuaires sont dédiés à des divinités qui olIVent quelques traits des Dioscures, (Délos, Milet, Samothrace, Daplinè, etc.).
Jusqu'ici l'auteur n'a insisté que sur linlïuence néfaste des jumeaux. Mais chez les peuples primitifs, on passe aisément du néfaste au propice dans la notion du surnaturel. De nombreuses peuplades envisagent les jumeaux comme exerçant une influence bienfaisante. Chez les Nootkas de l'Amérique et les Barongas de l'Afrique, on les appelle des « enfants du ciel; » les Barongas leur attribuent la faculté de faire la pluie et le beau temps, par conséquent d'assurer la productivité de la récolte. Par extension, d'autres tribus leur supposent le pouvoir d'assurer la fécondité des mariages, de faire revenir hi lumière, de guérir les maladies, de protéger lacomnmnauté contre ses ennemis. L'auteur montre que toutes ces fonctions se retrouvent non seulement chez les Dioscures, mais encore chez leurs équivalents de l'Inde, les Açvins, et chez les autres couples mythologiques qui peuvent leur être assimilés. A une épocjue où l'on tenait encore pour distinctes l'étoile du soir et l'étoile du matin, on les prit pour deux jumeaux célestes qui présidaient respectivement à la disparition et au retour quotidiens de la lumière. Toute cette partie est originale, bien assise et bien déduite, digne de figurer parmi les bons travaux qu'ont suscités en Angleterre, depuis une trentaine d'années, l'application de l'ethnographie aux problèmes de la mythologie. Si l'auteur s'y était tenu, il n'y aurait que des éloges à lui décerner. Malheureusement, dans l'enthousiasme de sa découverte, il a voulu retrouver partout le processus mythique qu'il a eu le mérite de mettre en lumière. Or, dans l'hiérographie comparée, quand on cherche avec une idée préconçue, on est toujours sûr de trouver, et ainsi aux généralisations en isme, dont l'abus a été signalé à tant de reprises, il nous faut désormais ajouter une nouvelle variété : le dioscurisme.