MOULINS A PRIÈRES ROUES MAGIQUES ET CIRCUMAMBULATIONS
Phœdromiis.... Quo me vcrtam. nescio.
Paliniiriis. Si deos salutas, dextroversum censeo.
(Plaute, le Parasite.)
11 y a une vingtaine d'années, je voyageais au Sikkhim, petit royaume bouddhiste perdu dans les replis de la chaîne la plus élevée du globe, sur les confins du Thibet. Gomme j'avais obtenu du rajah une lettre de créance, je m'arrangeais fréquemment pour coucher dans les lamasseries ou monastères bouddhistes ([ui occupent les crêtes les plus accessibles^ à mi-hauteur entre la végétation tropicale des vallées et les neiges éternelles des hautes cîmes. Lorsque j'avais pu expédier en avant un de mes hommes pour annoncer mon arrivée, je ne manquais pas de rencontrer à mi-chemin une députât ion formée de lamas en robe brune et de novices en robe grise, les premiers tapant à tour de bras sur des tambourins que les seconds portaient sur le dos. Le chef de la délégation tenait en main un petit cylindre d argent, monté sur pivot, cpiil faisait tourner dans ma direction en m;u'motant une formule (fig. 1 .
Un des novices prenait alors la bride de mon cheval, cl, comme nous approchions du monastère, tout le chapitre sortait à ma
1. Conférence faite au Cercle des Etudiants libéraux. [Revue de l'i'niversilè de Bruxelles, iuin 1897.)
2 AnCIIÉOLOGIE ET HISTOIRE RELIGIEUSES
rencontre avec ses cymbales, ses conques, ses trompettes et ses bannières. On me plaçait au milieu du cortèji^e, (pii, faisant volteface, m'amenait dans la cour d'honneur, mais non sans m'avoir fait exécuter au préalable trois fois le lour des chaifs, sorte de stèles en forme de vase exhaussé sur des degrés et surmonté d'un
Fig. !. — M(niliii à prière eu ai-geiil.
clocheton, cjui se retrouvent partout aux abords des monastères et même des villaii-es.
Bien (ju'en voyage on ne doive s'étonner de rien, ces cérémonies ne laissaient pas (pie de me paraître un peu étranges, et peut-être leur description vous a-t-elle fait sourire. Et pourtant je me trouvais là devant un des rites les plus anciens, les plus persistants et les plus naturels de ceux qui remontent sinon aux origines religieuses de Thumanité, du moins au j)assé commun des races indo-européennes : la giralion sous ses deux formes : celle où 1 on fait tourner un objet et celle où Ton tourne autour.
Les petits cylindres de métal que les lamas font tourner à la main pendant des journées entières sans désemparer, et dont j'ai pu rapporter un exemplaire, sont communément appelés des « moulins à prières, » bien quil soit plus exact de les nommer des moulins à invocations. Ils ne sont qu'une réduction portative de cylindres plus considérables, en bois peint de couleurs vives,
ROUES MAGIQUKS ET CIHCLMAMBl LATIOXS 3
pivotant sur placvj, cjui se rencontrent dans la plupart des laniasseries, soit à l'intérieur du temple soit sous des hangars adjacents, parfois dans les rues d'un village. 11 y en a généralement plusieurs ensemble, alignés comme des barils de spiritueux chez un marchand de vins. On les fait tourner à l'aide d'une poignée qui revient d'elle-même dans la main de l'opérateur. Au monastère de Pemiongchi, je vis une de ces poignées qui à chaque tour faisait tinter une clochette.
Quelques-uns de ces cylindres sont si énormes (|u'il faut plusieurs personnes pour les mettre en mouvement. A Sounùm, dans le Petit Thibet, le voyageur Gérard en vit un qui portait une série d'étagères avec cinq cents lampes.
Des engins analogues existent chez tous les bouddhistes du nord, notamment au Japon ^ En Mongolie, on en trouve fabriqués avec du papier, qu'on suspend dans les tentes au-dessus du foyer, de façon qu'ils soient mis en mouvement par l'ascension de l'air chaud. Dans l'Himalaya, les cylindres de bois sont parfois montés au-dessus d'un torrent qui les fait manœuvrer sans relâche à l'aide d'une roue à palette immergée dans le courant. Il y en a enfin qui tournent au vent. — A quand la vapeur et l'électricité ? — Je n'ai pas ouï-dire, jusqu'à présent, mais l'idée est peut-être à creuser, (pion en ait combiné le fonctionnement, comme la proposé récemment un journal, avec l'usage du vélo.
Tous les moulins que j'ai observés — qu'ils fussent de bois ou de métal — portaient à l'extérieur des invocations gravées ou peintes en caractères thibétains, par exemple l'invocation inscrite autour de mon petit moulin, qui est une des nin titras les plus répandues et les plus estimées du bouddhisme : Oiim, Mani padmi, luing! littéralement : « Oh! le Bijou dans le Lotus, Amen. » — Oum est le monosyllabe sacré des brahmanes, symbolisant dans ses trois lettres les trois personnages de la Trimourti, syllabe tellement sacrée rpie nombre d'hindous ne la prononcent (pi'en pensée. Chez les bouddhistes, elle est devenue une interjection générale d'adoration. Le « Joyau dans le Lotus » doit être également une vieille formule indienne,
1. Pour les moulins à prières du Japon, \o\v uu article tie Miss Gordon Cunimings dans \e Scribner'sMonlhly de 1881, trad. dansla/fcrz/c bril;uin{(jneclc iSS2, t. I*% p. 31 et suiv.
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appartenant au symbolisme solaire, peut-être au symbolisme j)halli(|ue, que les bouddhistes se sont appropriée en faisant du joyau le Bouddha et du lotus sa doctrine.
De plus, tous ces cylindres sont creux et 1 intérieur renferme encore d'autres textes ou nh'in/ras — parfois des volumineux manuscrits, imprimés sur du papier ou sur des bandes d'étolfe.
Chaque rotation confère à l'opérateur les avantages (juil ac(pierrait en récitant les ])rières ou en lisant les livres renfermés dans ces véritables bibliothècpies « circulantes. » \ Oilà un procédé (pii simplifierait singulièrement nos études universitaires!
M. Bonvalot raconte, dans son Voync/e à travers le Thibet, qu'il vit, sous une galerie circulaire, dans la lamasserie de Dotou, une centaine de grandes bobines, alignées cote à côte. Chacune de ces bobines passe pour contenir dix mille invocations. Comme il suffît de (juehpies minutes pour les faire tourner l'une après l'autre, en faisant le tour de la galerie, on peut ainsi rapidement gagner les indulgences attachées à la récitation d'un million de prières'. A Wutai-Shan, en Mongolie, un voyageur anglais, le Rév. James Gilmour, vit un cyliiulre haut de GO 2)ieds (|ui renfermait des })rières, des livres, des images et des chapelles-. Il fallait, pour le mettre en mouvement, les elVorts réunis de deux ou trois fidèles. Mais ceux-ci, ajoute l'auteur, « en retiraient autant de mérites que s'ils avaient lu tous les livres, récité toutes les prières et cogné leur front \ ar terre devant toutes les divinités dont l'image s'y trouvait suspendue. »
Bien plus, selon M. William Simpson, — un artiste doublé d'un archéologue qui a voyagé à plusieurs reprises dans la région himalayenne et ({ui en a rapporté un volume des plus intéressants sur le sujet dont nous nous occupons^ — les mérites spirituels qu'engendre la rotation de cylindres mis en branle par des agents naturels, l'eau et le vent, profitent indéfiniment aux constructeurs de l'engin ou à ceux (pii en ont fourni les frais. C est une sorte de fondation à perpétuité pour le repos de leur àme.