DOGMATIQUE BOUDDHIQUE
rai le moi; comme je traitais le moi, je traiterai le prochain. » La meilleure façon de s'anéantir est encore de se dévouer. « La science s'attache à la vérité, la compassion à l'apparence. » Ajoutons que dans la morale bouddhicpie la compassion doit être raisonnable. On connaît l'aventure du Bouddha s'ofîrant en pâture à une tigresse pour sauver sa progéniture alTamée. a Mieux vaut, dit un commentaire, donner la parole à un peuple que sa chair à une bête féroce. » — Le don excessif est donc condamné ; il y a excès, quand donner est moins utile que conserver; la norme sera l'intérêt de l'ensemble des êtres.
Une autre vérité d'apparence qu'admet le bouddhisme, c'est l'existence des Bodhisattvas, « causes sublimes d'édification. » Ici encore, il n'y a, au fond, rien de contradictoire avec l'athéisme de la vérité absolue. Si la pensée d'un dieu aide le fidèle à se rapprocher de la délivrance, pourquoi l'obliger à écarter telle pensée? C'est en vertu de cet argument utilitaire que le bouddhisme du Sud a admis un certain culte adressé à la loi, au Bouddha, voire à ses reliques. Le Bouddha, disparu dans le nirvana, reste « semblable à ces poteaux de guérison qu'un magicien habile dans la science des serpents a consacrés pour guérir les morsures empoisonnées. » Ce culte, comme le fait observer M. de la Vallée Poussin, est <( l'expression physique de la pensée respectueuse et du désir d'imiter le modèle ; il confirme la pensée et la fixe. »
Le Grand Véhicule est allé plus loin. A côté du Bouddha, qui est un dieu mort, le Mahâyâna a développé le culte des Bodhisattvas, qui sont des dieux vivants, des Bouddhas en voie de formation. C'est par là que chez les bouddhistes du Nord, une doctrine logiquement athée est redevenue une véritable religion. « Aucun dieu ne peut rien pour nous, » s'écrient les orthodoxes du Sud. — « Je me donne aux Jinas tout entier. » réplique le pieux bouddhiste du Nord. — Bien plus, en atlirmant ainsi ses sentiments de foi, de confiance et d'amour envers les Bodhisattvas, il admet non seulement que ceux-ci l'entendront, mais encore qu'ils lui comnmniqueront des grâces dont il pourra, à son tour, faire profiter les autres créatures. Pour que le culte profite aux fidèles, il faut qu'il soit désintéressé ou plutôt altruiste; il faut que le fidèle y ait en vue, non son propre bien, même spirituel, mais le bien d'autrui. Il est expressément sti-
pillé que le culte le plus élevé consiste à soulager les créatures indigentes, car, fait observer M. de la Vallée Poussin d'après Çàntideva, Ihomnie ne peut rien pour les Bodhisattvas, sinon secourir les créatures (|ue ces grands compatissants aiment jDardessus tout ^ .
Ainsi la solidarité entre les hommes, voire entre les êtres humains et surhumains, la réhabilitation du désir et de l'aiFection ({uand Tobjet est désintéressé, Fintervention d'une Providence qui envoie au fidèle des épreuves et des souffrances pour lui donner l'occasion de les surmonter, la réversibilité des mérites, enfin la liberté elle-même ou du moins l'introduction de nouvelles séries causales parmi lesquelles figure la volonté de l'individu, toutes ces conséquences, qui semblent exclues par la rigide théorie du karman, rentrent dans le bouddhisme par la 23orte de la théorie des apjDarences pour faire du Grand Véhicule « une école de charité vraie et de piété. »
M. de la Vallée Poussin ne dissimule pas la contradiction, mais il s'efforce de l'atténuer ou tout au moins de la justifier comme le tenterait un vrai docteur bouddhiste. La conclusion qui me semble se dégager de son étude, c'est que la distinction des deux vérités, base du culte bouddhicjue, aussi bien chez les adeptes du Petit que du Grand \ éhicule, repose non pas sur la conception d'un bouddhisme ésotérique en opposition avec le bouddhisme vulgaire et soigneusement réservé à quelques adeptes d'élite, mais sur une distinction analogue à celle que le grand philosophe de Kœnigsberg a établie entre la raison pure et la raison pratique; sauf que Kant n'a point prétendu établir la supériorité de l'une sur l'autre, ni assigner à la raison pure le caractère de vérité unique, en attribuant à la conscience de la raison pratique un rôle simplement préparatoire. Pour les bouddhistes comme pour les kantiens, c'est, en réalité, l'esprit humain qui fonctionne suivant des plans différents.
Sur un seul point j'aurai quelques réserves à faire. Le Grand
1. Un texte où l'on semble attendre comme un écho des paraboles cvangéliques dit à propos des Bodhisattvas : « C'est surtout quand il est malade qu'une mère aime son fils; de même, les Bodhisattvas ont surtout pitié des méchants. » — Un autre texte, emprunté v Gantediva, s'exprime ainsi : « Les Bodhisattvas soufl'rent de la douleur de tous les êtres. » On ne peut s'empêcher d'en rapprocher Isaie. XLIII, 9. (( Dans toute leur angoisse il (Jahveh) a été en angoisse. »
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Véhicule n'a pas été qu'une école de piété et de charité. S'il a introduit dans le domaine de l'apparence les nobles figures et le culte épuré des Bodhisattvas, il s'est ouvert aussi à toutes les pratiques vulgaires et superstitieuses du tantrisme. M. de la Vallée Poussin le sait mieux que personne et, du reste, il n'a nullement cherché à le dissimuler. Mais il s'est dit peut-être qu'il y a là une réaction des cultes antérieurs et qu'il ne faut pas juger d'une religion d'après ses superstitions, ou même ses dévotions parasites. La question est de savoir jusqu'à quel degré cette réaction n'a pas été favorisée par la direction ({ue le culte des Bodhisattvas a imprimée à la doctrine orthodoxe, et si, sous le rapport de l'utilité sociale, sinon de la rectitude intellectuelle, qui sont le vrai critérium de la valeur des religions, le bouddhisme méridional n'a pas mieux atteint le juste milieu entre les doctrines en apparence contradictoires de la raison pratique et de la raison pure, ainsi que le lui attribuent M. Rhys Davids et l'école }:àlisante.
(Juoi qu'il en soit, M. de la Vallée Poussin a l'avantage, pour juger ces questions, d'associer une profonde connaissance des sources sanscrites encore si peu explorées du bouddhisme à un esprit philosophique, c'est-à-dire clair, judicieux et impartial, qui le rend apte à trouver son chemin dans les broussailles de la métaphysique bouddhique. A ce double point de vue, ses études méritent d'êtres encouragées, et c'est pourquoi j'appuie volontiers la demande qu'il adresse à l'Académie d'insérer dans ses Mémoires un manuscrit en dcvanagari établi par le regretté Minayeff.
Ce manuscrit devait paraître dans la Bibliotheca Buchlhica, publié par l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg. Mais le programme de ce recueil est si chargé qu'à raison de l'importance du manuscrit, on a autorisé M. de la Vallée Poussin à le publier en Occident. C'est un texte capital pour la connaissance du bouddhisme mystique et tantrique : la Nâmasamgititikà^ commentaire de la « Célébration des noms, » de Manjucri. Son insertion dans les 3/énioires avec une centaine de pages d'introduction et d'index serait à la fois un service à la science, un honneur pour l'Académie et un encouragement au jeune savant belge que ses études sur le tantrisme ont fait considérer comme digne de continuer l'œuvre de Minayelf.
La plupart des auteurs (pii se sont occupés de la cosmologie babylonienne s accordent généralement à reconnaître que les Chaldéens se représentaient la terre, suivant la description de Diodore de Sicile, comme une barque circulaire renversée, c'està-dire une sorte de coupole, flottant sur les eaux de l'abîme. Dans la cavité intérieure se trouvait le séjour des morts et des esprits infernaux. Le ciel était également un dôme qui pivotait autour d'une haute montagne, située dans le nord de la Mésopotamie, en entraînant dans sa rotation les constellations et les autres étoiles fixes. Dans l'intervalle de la terre et du firmament circulaient, à des altitudes diverses, emprisonnés dans des sphères cristallines, le soleil, la lune et les cincj planètes dont on avait constaté le mouvement propre. « La terre, écrit M. Maspero, dans son Histoire ancienne des peuples de l'Orient . reposait sur l'abîme ; le ciel sur la terre ; l'imagination des premiers Chaldéens n'allait pas jusqu'à se demander sur quoi reposait l'abîme. »
Cette dernière question ne se poserait guère ou du moins perdrait le plus clair de sa raison d être, si on admettait 1 interprétation de M. Warren- qui transforme les hémisphères emboîtés en sphères parfaites et qui déloge 1 enfer de sa cavité terrestre pour en faire une « contre terre » nntipodale. Relevant les nombreux vestiges de la croyance que le monde inférieur est la contre-partie exacte du monde supérieur, l'auteur estime (jue,
\. Revue de Vhistoire des Religions, t. LXI, 1910.
2. A\'n.i.iAM pAinFiELD ^^'ARRE^^ The Ctirliesl Cosmologies : the Uuiverse as pictured in thought l)y the ancicnt Heb^e^^s, liabylonians, Egyptians, Greeks, Iranians and Indo-Aryans. 1 vol. in-8 de 222 pages, Xe^^-Yo^k, 1909.
pour les Chaldéens, la terre consistait en deux pyramides à sept étages, opposées Tune à l'autre, soudées par la base, encerclées par le fleuve Océan à leur ligne de jonction et immobilisées au centre de sept ou plutôt de huit sphères concentriques. Ces pyramides inverties sont traversées de pôle à pôle ou plutôt de sommet à sommet, par Taxe cosmique, au haut duquel se tient Anou, le grand dieu du firmament supérieur; à l'extrémité opposée réside Ea, le dieu du monde souterrain. C'est le long de cet axe, véritable échelle de Jacob, que s'établit la communication entre les diverses sphères, sauf que les hommes, pour passer dans le séjour des morts, doivent s'y rendre par l'Océan qui entoure la base de la terre habitée. — Il va sans dire que, dans ce système, le soleil, la lune, les planètes tournent autour du pôle dans une direction horizontale et que les constellations du zodiaque s'alignent sur l'équateur de la huitième sphère, dans un plan perpendiculaire à l'axe de la terre et du monde.
11 est incontestable que ce système fait disparaître de nombreuses difficultés auxquelles se sont heurtés les critiques et les commentateurs de toutes les époques. Tels par exemple, les passages de \ Odyssée relatifs à la situation géographique de l'Hadès. Tantôt le rovaume infernal v est décrit comme s'étendant sous la terre — ce qui ne veut pas dire nécessairement à V intérieur de la terre ; — tantôt on y arrive en traversant le fleuve océanique qui entoure le globe. Ulysse, en quittant l'île de Calypso, vogue manifestement vers l'Ouest ; cependant l'île Aiaè où il aborde est située, dit le poète \Odijss., XII, 3-4) là où le soleil se lève et où l'aurore, née au matin, a « sa demeure et ses chœurs. » — Toute contradiction disparaît, si on admet qu'Ulysse traverse l'Océan pour atteindre l'Hadès de l'autre côté de la terre, là où l'Occident devient l'Orient, — aux antipodes.
M. Warren établit que cette cosmologie a passé chez les Juifs, les Egyptiens, les Phéniciens, les Iraniens, les Hindous, les Arabes, les Chinois. Nous ne pouvons le suivre dans le détail de sa démonstration. On admet, du reste, généralement, que la plupart de ces peuples ont emprunté à la Chaldée non seulement les figures du zodiaque et la carte du ciel, mais encore des institutions que même le renversement de la théorie géocentri(jue par
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les découvertes de Copernic n*a pas réussi à abolir dans notre propre civilisation, par exemple l'application du système duodécimal aux divisions du temps, le caractère septénaire de la semaine, etc. II faut rendre cette justice à l'auteur qu'il serre la question de près et que, sur ce terrain, ses interprétations sont en général aussi ingénieuses que suggestives. Ce n'est pas, toutefois, qu'il n'y ait certaines réserves à faire sur sa méthode et sur une partie de ses conclusions. S'il est fondé à critiquer les commentateurs qui, devant les contradictions apparentes de certains textes antiques, se tirent d'affaire, en accusant les auteurs de superficialité ou d'inconséquence, ne verse-t-il pas dans le défaut contraire, lors(ju'il prétend supprimer ces contradictions en y appliquant sa propre logique? Le système cosmologique qu'il nous présente comme un tout bien ordonné a dû se développer graduellement. En Chaldée, aussi bien qu'ailleurs, cette conception du Cosmos a dû se heurter à d'autres théories, moins scientifiques sans doute, mais qu'elle n'a pas fait disparaître du jour au lendemain et avec lesquelles elle a dû plus d'une fois conclure des compromis. L'histoire des religions prouve surabondamment que des traditions contradictoires peuvent parfaitement coïncider chez un même peuple, voire dans une même vue d'ensemble : un des exemples les plus connus est dans les idées que les Egyptiens se formaient de l'âme et de la vie future.
M. Warren se donne beaucoup de mal pour réconcilier avec son point de vue les traditions portant que la terre est un disque ou du moins un bloc plus ou moins discoïde, borné au nord par une protubérance derrière laquelle le soleil repasse chaque jour, du couchant au levant, — ou encore, que l'univers est un grand arbre dont la terre constitue soit le tronc, soit les racines et dont les étoiles sont des fruits ; les nuages, des rameaux. Lui-même constate partout des traces de ces conceptions. Pourquoi vouloir nécessairement ramener à l'axe du Cosmos le frêne Yggdrasil des Scandinaves ou le pont Chinvat des Perses ; aux sphères concentriques de la cosmologie chaldéenne la forme cubique ou rectangulaire de l'univers égyptien, et aune pyramide invertie le Schéol de la Bible ?
L'auteur me parait insister un peu trop sur la forme pyramidale que, chez les Chaldéens, il assigne à l'image de la terre et de la
« contre-terre. » Je sais bien que les temples étages de la Babylonie sont parfois représentés comme construits à l'imitation de la terre ; mais on peut se demander s'il n'y avait pas là une exagération d'image. Ce qui est vrai — et il a raison de le faire ressortir — c'est que les Chaldéens regardaient l'hémisphère terrestre comme une montagne plus ou moins étagée, dont la cime se trouvait au nord de leur pays. 11 en résultait naturellement que, pour eux, le fleuve Océan se trouvait au Sud, ainsi que la route du monde souterrain — ou plutôt antipodal^ selon 1 heureuse expression de l'auteur.
Où je ne puis absolument plus le suivre, c'est lorsqu'il entasse hypothèse sur hypothèse en vue de retrouver le berceau de l'astronomie chaldéenne. Que la Babylonie l'ait héritée des Sumériens, de nombreux assyriologues l'affirment avec compétence. Mais rien ne permet de supposer que ce peuple encore mystérieux — qu'il soit ou non de sang touranien, — ait inventé et développé son système cosmogonique ailleurs que dans le bassin de l'Euphrate. M. Warren pose en principe que le zodiaque a dû être constitué dans un âge où « les signes correspondaient à leurs constellations.» Cette coïncidence astronomique s'est produite pour la dernière fois, par suite de la précession équinoxiale, autour de l'an 277 avant notre ère, et, comme l'histoire nous apprend que le zodiaque était en usage pendant de nombreux siècles antérieurs, il faut bien en reporter l'invention au début de la révolution précédente, c'est-à-dire à quelque 26.000 ans plus tôt.
Passe pour l'hypothèse ; ce n'est qu'une de plus parmi toutes celles qui ont été produites dans cet ordre d'idées. Mais l'auteur va plus loin, quand il veut nous persaduer que « cette unique, largement répandue, presque œcuménique conception pré-babylonienne de l'Univers » a été formée dans une région « à égale distance de l'Inde, de la Babylonie et de l'Egypte ;... où l'on peut étudier sans interruption les mouvements des corps célestes dans leur révolution quotidienne ; où le soleil n'a qu'un lever et qu'un coucher pendant toute l'année ; où le pôle coïncide à peu près avec le zénith;... où n'a jamais surgi le problème de l'identité entre l'étoile du soir et celle du matin ; . . . où l'on n'éprouve plus de difficulté à constater la sphéricité de la terre, l'inclinaison de
son axe, l'origine de la clarté lunaire, la cause des éclipses, etc., » — en un mot : dans « la région dont le centre est le pôle arctique et dont la limite est le cercle arctique.» — Là devait être le Paradis terrestre de la tradition et M. Warren ne semble pas peu fier de lavoir retrouvé.
Sans doute, ce n'est pas précisément ce que Peary ou même Cook prétendent y avoir récemment rencontré. Si c'est des pôles (jue proviennent, comme le croit M. Warren, la flore et la faune du globe entier, y compris le genre humain, il faudra, pour qu'il devienne possible d'y supposer une culture d'esprit comme celle (jue représente l'invention du zodiaque, remonter, non pas à (juelque 27.000 ans, mais à l'époque où la géologie y a constaté l'existence d un climat tempéré, tropical ou sub-tropical, c'est-àdire à l'âge tertiaire, il y a peut-être des milliers de siècles. Et ce sont les hommes ou plutôt les anthropopithèques, encore condamnés, pour de nombreux millénaires, à la simple utilisation de cailloux éclatés, qui auraient inventé ce que M. Warren proclame lui-même (( l'héritage scientifique le plus précieux, sinon le plus ancien de la race humaine — la découverte peut-être la plus difficile réalisée jusqu'ici dans l'astronomie ! » En admettant même que, dans ce coin du monde alors si favorisé, aurait pu se développer prématurément une avant-garde de l'évolution humaine, les générations, que l'anthropologie, à défaut de l'histoire, nous montre partout à l'aurore de la civilisation, n'auraient été capables ni de comprendre, ni de transmettre une conception aussi avancée des mouvements célestes, même si elles lavaient reçue par contact ou par héritage.
L'auteur n'est pas le premier venu. Ancien président de l'Université de Boston, c'est un esprit averti, un érudit sérieux, un philologue au courant des langues orientales, versé dans la littérature d'un sujet dont l'étude, déclare-t-il, a été pour lui a pendant plus de trois décades, un devoir et un plaisir, » professant d'ailleurs une foi sereine dans la valeur de ses conclusions particulières. Cependant, il reconnaît que le progrès en est lent dans le monde de l'érudition. 11 n'y a pas lieu d'en être surpris.