‹ Croyances, rites, institutionsChapitre 125 sur 132 · Y A-T-IL UNE RELIGION JAPONAISE · texte numérisé non relu

Y A-T-IL UNE RELIGION JAPONAISE

La brusque entrée des Japonais dans la civilisation d'origine européenne attache un certain intérêt aux recherches sur la psychologie de cette race énigmatique. Il y a moins de quarante ans, existait au Japon un peuple à nul autre pareil dans ses mœurs, ses coutumes, ses arts, ses croyances. Tous ces facteurs de diiïérenciation sociale ont-ils disparu avec Tadoption de nos habits de cérémonie, de nos tourelles blindées et de nos rouages parlementaires? Ou bien, l'assimilation n'est-elle que superficielle et verra-t--on surgir un troisième Japon qui, tout en gardant des éléments de force et de progrès empruntés à l'étranger, rentrera dans les voies du développement original que semblaient présager les traditions d'un long et brillant passé?

L'état religieux du Japon représente un des côtés du problème. Mais, tout d'abord, les Japonais ont-ils une religion qui leur soit propre? Si je pose la question, c'est qu'on la résout fréquemment par la négative. Ainsi l'écrivain qui a traité du Japon, dans un recueil aussi estimé que VEncyclopœdia Britannica, affirme nettement que le shinto n'est pas une religion ; ce qui n'empêche pas l'auteur d'annoncer qu'il va en résumer les points principaux et de s'acquitter de cette tâche dans les meilleurs termes.

Ce que je voudrais faire ressortir, c'est que le shin-io — un mot emprunté à la langue chinoise, « la Voie des dieux-, » par opposition au Boutsou-tô « la Voie du Bouddha » — est bel et bien

1. Bulletin de l'Académie royale de Belgique (Classe des lettres, etc.), a" 5, 190fi.

2. Shin, « dieux » ou « esprits; » tô, contraction de taô, « la voie. ».

une relip^ion, une très vieille religion; une religion plus vieille même que son nom; un polythéisme en voie de formation, qui a subi un arrêt de développement, mais qui, le symbolisme aidant, n'en a pas moins survécu à toutes les transformations de la civilisation japonaise. Cependant le shinto n'est qu'une religion nationale, dans toute la force restrictive du terme. Ainsi s'explique ce double phénomène que, dans son milieu naturel, il échappe à toute critique, et que son influence s'arrête aux rivages de l'empire. Quand j'ai eu l'occasion de converser en Europe avec des Japonais — étudiants, savants ou diplomates, — je n'ai jamais obtenu, sur le chapitre de leur religion, que des réponses indifférentes ou évasives. Le shinto n'est pas un article d'exportation.

Il ne faut donc pas s'étonner si, de toutes les religions vivantes, celle des Japonais est la dernière que nous ayons appris à connaître. A la fin du xvii^ siècle, le voyageur Kaempfer pouvait encore soutenir que le Japon possédait deux empereurs, l'un temporel, le Taïkoun ou Shaïgoun ; l'autre spirituel, le Mikado. On finit par reconnaître qu'il y avait là deux cultes distincts : le bouddhisme, auquel appartenaient les taïkouns, et une vieille religion autochtone, dont les mikados étaient, de temps immémorial, les chefs héréditaires. Le shinto avait naturellement partagé le discrédit où le triomphe de la féodalité avait fait tomber pendant plusieurs siècles Fautorité impériale. Il reparut au premier rang après la révolution de 1868, qui donna une orientation nouvelle à l'empire du Soleil-Levant.

Bien que cette révolution ouvrît le Japon aux étrangers, ceuxci furent quelque temps avant de pénétrer dans la vie intime du pays. Cependant, dès 1872, des savants européens, appelés par le gouvernement du Mikado pour initier ses sujets aux connaissances de l'Occident, fondèrent à Tokyo, sous les auspices de la Royal Asiatic Society , une Asiatic Society of Japan^ dont les Transactions ont fortement contribué à nous faire connaître le Japon religieux, aussi bien que social et littéraire. De laborieux japonisants, MM. B.-H. Chamberlain, W.-G. Aston, Ernest Sato^v, Léon de Rosny, Michel Revon, ont traduit dans les langues européennes les vieux rituels où sont décrits les légendes mythologiques et les rites traditionnels du shinto : le Kojiki ou

« Recueil d'anciennes histoires, » achevé en l'an 712 de notre ère ; le Nihongl ou « Chroniques, » ouvrage de quelques années postérieur au précédent; le Kiujiki^ f|ui daterait du vii^' siècle, mais dont l'authenticité est sujette à caution ; enfin, une description minutieuse des liturgies shintoïstes en usage au xi*' siècle, le Ycngishiki ou Institutes de la période Yengis.

A ces Ecritures du vieux Japon sont venus se joindre les commentaires qu'à la fin du xviii*' siècle et dans le commencement du xix^, des érudits indigènes, notamment Motoori et son élève llirata, avaient eux-mêmes publiés sur l'origine et la signification des antiques traditions nationales. Ces commentaires ont d'autant plus de prix que leurs auteurs ont été en quelque sorte les initiateurs du mouvement loyaliste qui a abouti en J868 à restaurer l'autorité du Mikado sur des bases à la fois religieuses et patriotiques.

Tous ces matériaux ont été finalement utilisés dans des travaux d'ensemble qui font rentrer le shinto parmi les religions dont on peut désormais écrire l'histoire. Il faut citer, à cet égard, en premier ordre, les études que viennent de publier à peu près simultanément MM. Michel Revon et W.-G. Aston, le premier dans la Revue de Vhistoii'e des religions (années 1904 et 1905), sous le titre : Le Shintoïsme^ ; le second dans un volume paru à Londres sous le titre : Shinto; the Way of the Gods (Longmans, 1903).

Les deux auteurs possèdent chacun ce quadruple avantage qu'ils connaissent de première main la langue et la littérature japonaises; qu'ils ont vécu de nombreuses années dans le pays; qu'ils n^ont aucun parti pris, et qu'ils sont au courant des travaux les plus récents de l'hiérographie comparée. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant de constater qu'ils se sont rencontrés presque partout, sans s'être donné le mot ; ce parallélisme même nous est une garantie de plus pour établir la validité de leurs renseignements et de leurs appréciations sur un grand nombre de points où ils complètent et rectifient des vues trop facilement acceptées, au début, par des observateurs superficiels.

1. Ces articles, depuis lors réunis en volume, font partie d'un ouvragée intitulé : Le Japon primitif, dont M, Michel Revon compte l'aire le premier volume d'une Histoire de la civilisation japonaise.

Les dieux et les rites du shinto paraissent remonter aux tribus mongoles qui vinrent de Corée coloniser le Japon au cours des derniers siècles avant notre ère. Ces envahisseurs possédaient déjà une demi-civilisation (jui semble avoir fort peu emprunté aux Aïnos, les anciens occupants du sol, mais qui a peut-être absorbé quelques éléments introduits par des colonies polynésiennes. D'un autre côté, le voisinage de la Chine se fit sentir de bonne heure, comme l'atteste la constitution de l'écriture japonaise, au ui*^ siècle de notre ère, avec des éléments empruntés à l'écriture chinoise. A partir du vi*' siècle, le bouddhisme exerça, à son tour, une influence (jui contribua davantage encore à enrayer et à altérer le développement autonome du shinto. On vit même, au ix® siècle, grandir une école syncrétique, le Ryobou, qui voulait transformer les divinités shintoïstes en incarnation de l'Adi-Bouddha. Les dieux du shinto fournirent des idoles aux sanctuaires du bouddhisme ; les symboles et même les rites bouddhiques envahirent les temples du shinto.

Malgré ces causes d'altération, les mythes, renfermés dans les documents du vn*^ et du vni^ siècle, représentent certainement un corps de traditions qui, avant d'être confiées à l'écriture, ont dû être transmises oralement pendant de nombreux siècles au sein des corporations sacerdotales héréditaires, les Nakatomi^ les Imbe, les Kataribe, attachées de temps immémorial à la cour des Mikados.

De même, les rituels compris dans le Yengishiki sont fort antérieurs à l'école du Ryobou et témoignent d'une antiquité au moins égale à celle des mythes consignés dans le Kojiki.

La mythologie du Japon est surtout une cosmogonie. Elle correspond aux conceptions analogues qu'on rencontre chez tous les peuples barbares à imagination développée : les Polynésiens, les Aztèques, les Proto-Ghaldéens, les anciens Egyptiens, les Aryas de l'Inde, les Germains, les Celtes et même les Grecs préhomériques. Ce sont les solutions logiques qui se sont imposées à l'homme, du jour où il s'est demandé pour la première fois : « Ce monde qui m'entoure, comment fonctionne-t-il et

quelle est son origine? » La parenté universelle des mythologies sulïîrait à attester l'unité de l'esprit humain.

D'après le Kojiki, il y eut d'abord dans Oho-sora ou « le Grand Vide « six générations de dieux, êtres vagues et chaotiques qui n'ont même pas pris pied dans la vénération populaire et qui peut-être révèlent simplement la tendance de limagination à allonger en arrière la chaîne des commencements. Le septième couple, Izanagi et Izanami, se tenant sur le pont flottant du ciel (l'arc-en-ciel), forma, par une opération phallique, une île où il fixa sa demeure. Les divins époux engendrèrent ensuite toute une série de dieux, représentant des phénomènes ou des objets naturels. La naissance du dieu du feu coûta la vie à sa mère, qui devint la proie des flammes, comme dans le mythe grec de Sémélé. Izanagi descendit dans le monde souterrain pour récupérer sa femme; malheureusement, celle-ci y avait pris de la nourriture, comme Proserpine — et comme tant d'autres visiteurs des Enfers, à qui cette communion infernale a enlevé toute chance de regagner le séjour des vivants.

S'étant purifié à son retour, Izanagi forma de nouvelles divinités : la déesse du soleil, Amaterasou, sortit de son œil gauche ; le dieu lunaire, de son œil droit. Son nez, sans doute dans un éternuement, fit surgir Susa-no-wo, dieu de la tempête. Celui-ci, s'étant brouillé avec sa sœur, se rendit coupable de nombreux désordres qui amenèrent Amaterasou à se retirer par indignation dans une caverne. Le monde resta alors plongé dans l'obscurité ; d'où grande consternation parmi les dieux, qui, après plusieurs vains expédients, chargèrent une déesse secondaire de se rendre, sous un accoutrement fantastique, à l'entrée de la caverne et de s'y livrer à une mimique plus drôle que décente. La déesse solaire, étant venue voir ce qui faisait rire les dieux aux éclats, eut sa retraite coupée par l'un d'eux et dut reprendre sa fonction dans le ciel. Je ne sais si l'on a songé à rapprocher cet épisode du rôle joué par Baubo, pour dérider Deméter, quand celle-ci, accablée par l'enlèvement de sa fille, se refusa à reprendre sa place dans l'Olympe. La ressemblance est tellement frappante qu'on doit faire un efl'ort pour ne pas admettre un impossible emprunt.

Susa-no-wo, avant de subir sa sentence d'exil au pays sou-

terrain, accomplit cncoro ilaiitros niétaits, notamment le meurtre (le la déesse île la mmrriture. Celle-ci, en mourant, lit naître des dilTérentes parties de son corps, le riz, le millet, les fèves, Torj^e, les vers à soie. Ici, M. Aston nous réfère avec raison à la coutume, si répandue parmi les populations rurales, de mettre à mort, tout au moins symboliquement, la Mère du Blé ou ({uelque autre personnification de la récolte antérieure, afin d'obtenir une abondante moisson. — Ailleurs, Susa-no-Avo, dans un bon mouvement, tua en combat siniî:ulier un dragon à huit tètes qui croquait les jeunes tilles du pays. — (Juand il se décida enfin à quitter la terre, ses enfants se partao^èrent son royaume : mais bientôt ils se trouvèrent aux prises avec les dieux du ciel, qui enjoio^nirent à son dernier descendant d'abandonner le gouvernement des affaires temporelles à u un auguste petit-fils » de la déesse solaire, le héros Ninigi. C'est de cette souche que les Mikados sont censés descendre par Jimmu Tenno, le petit-fils de Ninisri et le fondateur de la dvnastie encore résinante.

Certains auteurs ont cru trouver dans ce conflit entre les dieux du ciel et ceux de la terre un écho de la lutte entre la vieille race autochtone et les envahisseurs mongols qui auraient divinisé leurs chefs et transformé leurs victoires en mythes. Si l'on veut absolument découvrir quelques réminiscences mythiques de cette conquête, je les chercherai plutôt dans la légende qui attribue aux dieux du ciel d'avoir mis fin aux désordres des divinités sauvages « aussi nombreuses que les mouches en été, » à l'époque où u les rocs, les arbres et les cascades avaient le don de la parole. » — Tous les dieux qui jouent un rôle important dans la mythologie du shinto sont bien japonais et ils laissent clairement percer leur signification naturiste.

Les dieux portent le nom générique de Kumi. qu'on s'accorde à traduire par k supérieur. » « Le mot Kawi, écrit Hirata, s'applique en premier lieu à tous les dieux du ciel et de la terre qui sont mentionnés dans les anciens recueils, aussi bien qu'à leurs esprits {/nifamas) qui résident dans les temples où ils sont adorés. En outre, sont appelés Kamis, à raison des pouvoirs

extraordinaires et éminents qu'ils possèdent, non seulement les êtres humains, mais encore les oiseaux, les bêtes, les plantes, les arbres, les monta^^nes, toutes les choses quelconques (jui méritent d'être redoutées et vénérées. »

Dès lors, nous ne devons pas nous étonner si les divinités sont innombrables. La théologie populaire parle de huit cents à quinze cents myriades de Kami. Parmi les dieux qui ont une individualité sufFisamment accusée pour mériter les honneurs d'un sanctuaire, le Yengishiki en énumère 3.132.

Tantôt la vénération s'adresse à l'objet naturel, tantôt à l'esprit de l'objet. Beaucoup de dieux n'ont pas de sexe connu, ce qui atteste que leur personnification n'est pas encore très avancée. 11 n'y a là aucune tendance au monothéisme ni même à Thénothéisme, cet état intermédiaire, signalé dans les Védas par Max Muller, où le fidèle, tout en admettant la pluralité des dieux, traite tour à tour en divinité unique celle à laquelle il s'adresse momentanément. La théologie du shinto n'a rien de mystique ni même de métaphysique. Le fidèle y vit plus ou moins sur un pied de familiarité avec ses dieux. D'autre part, les sentiments que ces divinités lui inspirent sont moins la crainte que la confiance et l'affection — nuance bien exprimée par M. Revon, quand il écrit que « les Japonais vénèrent plutôt qu'ils n'adorent. » M. Aston, de son côté, fait observer que les dieux sont, en général, regardés comme bienfaisants. Il y a sans doute des mauvais génies ; mais ils sont ordinairement anonymes, et leur conception n'a pas engendré le sentiment de terreur incessante où ont vécu plongés tant de peuples polydémonistes, depuis les Proto-Ghaldéens de l'antiquité mésopotamienne la plus reculée jusqu'aux sauvages actuels du nouveau et du vieux monde.

Pour les mêmes raisons, la magie remplit au Japon une fonction très secondaire, alors que, sous la forme du shamanisme, elle prédomine chez presque toutes les tribus mongoles de la Sibérie. Le peuple japonais ne recourt guère aux talismans et aux incantations que pour la guérison des maladies et la production des jDhénomènes atmosphériques. De même que chez les Aryas, les Sémites, les Nègres, les Peaux-Rouges, quand on veut mettre fin à une sécheresse, on arrose une pierre sacrée ou

bien on verso solennellement de l'eau dans les champs, par application de l'idée que le semblable attire le semblable.

Comme chez les Chinois, les Arabes et les Indo-Européens, on attachait une importance magi(jue à imiter par la marche le cours du soleil. Le Nihongi fait dire à l'empereur Jimmu : « Je suis le descendant de la déesse solaire et si je marche contre le Soleil pour attaquer l'ennemi, j'agirai contrairement à la règle du ciel. Mieux vaut feindre de nous retirer par faiblesse. Alors, après avoir sacrifié aux dieux du ciel et de la terre, portant sur le dos la puissance de la déesse du Soleil, nous suivrons ses rayons et nous écraserons l'ennemi ^ » Il est intéressant de signaler que, à part peut-être le sacrifice aux dieux, telle a été la tactique japonaise dans la célèbre journée où ils ont détruit la flotte russe. Je lisais, il y a quelques jours, dans la traduction d'un récit dû au commandant japonais qui fit prisonnier l'amiral Rojdestvensky, que, par une feinte retraite, la flotte niponne parvint à placer les navires ennemis dans une situation où le soleil, dardant sur les yeux de leurs canonniers, les empêchait de pointer avec précision, « comme si — écrit l'ofïîcier japonais — l'astre voulait témoigner de sa partialité pour les combattants qui portent son image sur leur bannière-. »

Une autre coutume, qui se retrouve dans le folklore européen c'est l'usage de se purifier en sautant par-dessus un brasier, la veille du nouvel an'.

Il existe des preuves que les pratiques de l'envoûtement n'étaient pas inconnues au Japon. Cependant le shinto distingue entre la bonne et la mauvaise magie, ou, ainsi que nous dirions, entre la magie blanche et la magie noire, proscrivant cette dernière comme un attentat envers les dieux. La divination a toujours été un art très pratiqué par les Japonais. Elle s'exerce surtout en exposant au feu une omoplate de mouton; l'avenir se révèle dans la combinaison des fissures qu'y suscite la flamme. Les ordalies ou jugements de Dieu sont mentionnées à plusieurs reprises dans les anciens documents; c'est surtout l'eau bouillante qui servait à cet usage.

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