P. LowELL, Occult Japan, pp. 53 et suiv
Les divinités du shinto, même les plus naturistes, ne sont pas seulement invoquées dans leurs fonctions originaires, mais encore à propos des circonstances les plus diverses. C'est surtout Amaterasou qui revêt un caractère de providence générale, et, bien que son pouvoir soit loin d'être absolu, elle apparaît entourée d'une cour divine qui rappelle celle des Mikados. Le dieu de la Lune occupe un rang beaucoup plus effacé; mais il y a trace qu'autrefois son importance était plus considérable ; ce qui tendrait à confirmer que l'adoration de la Lune, patronne des nomades et des chasseurs, représente une phase antérieure à celle des cultes solaires, plus appropriés aux mœurs agricoles. Quoi qu'il en soit, nos féministes apprendront avec plaisir que la principale divinité du shinto appartient au sexe féminin. Il serait peut-être exagéré d y chercher une survivance d'un matriarcat préhistorique ; mais il n'est pas moins vrai que la femme a parfois joué un rôle considérable dans la société et même dans le gouvernement du Japon, comme on peut s'en convaincre par l'histoire de l'impératrice Jingo-Kongo, au in'^ siècle de notre ère.
Susa-no-\vo reste un personnage assez complexe qu'on a identifié tour à tour avec le dieu de la lune et avec celui de l'orage. Son nom se traduit par « le Mâle impétueux, » ce qui répond mieux à la seconde interprétation. Le Ciel n'est pas divinisé, ou du moins il ne la été que très tard, sous l'influence des croyances chinoises, qui attribuent à Tien ou Shang-ti, l'Esprit du ciel, le premier rang dans la hiérarchie divine. D'autre part, le shinto révère plusieurs dieux de la terre, sans oublier le dieu des secousses sismiques, si fréquentes au Japon. Les principales montagnes sont constituées en autant d'individualités divines. Il existe plusieurs divinités de la mer. Les dieux des fleuves, peu importants au Japon, ne portent pas de dénominations particulières; ils sont représentés sous la forme de dragons ou de serpents. On mentionne deux divinités de la pluie, bien que tous les dieux soient invoqués pour faire pleuvoir. Le dieu du feu se présente tantôt bienveillant, tantôt farouche. Le foyer domestique est d'ailleurs divinisé en lui-même.
La déesse de la nourriture est peut-être la fifi^ure du panthéon la plus populaire après Amaterasou. Son existence ne l'ait pas obstacle à la conception de divinités allectées aux plantes nourricières. Une vénération particulière est accordée aux arbres qui se distinp^uent par leur Age, leurs dimensions ou leurs formes. C'est surtout une variété de cyprès, le sakaki {Cleyera japonica)^ qui est 1 arbre sacré par excellence. On fait des offrandes de riz aux arbres fruitiers, pour qu'ils portent en abondance.
Les animaux sauvages sont naturellement des Kamis. Mais, si les légendes leur prêtent souvent un rôle antropomorphique, ils ne semblent jamais avoir reçu un vrai culte, à moins de supposer que certains animaux, aujourd'hui entretenus dans les temples et regardés comme les compagnons ou les favoris du dieu local, représentent une ancienne forme de ce dieu lui-même. Tel est apparemment le cas du renard, qui est assigné comme monture et comme messager à Inari, le dieu du riz. Il convient d'ajouter que les légendes attribuent parfois à des dieux d'avoir assumé temporairement les formes d'un animal, surtout d'un serpent ou d'un dragon; ce qui confirmerait l'hypothèse d'une physionomie animale originaire. D'autre part, nous ne voyons pas, en dépit de quelques assertions prématurées, qu'il y ait au Japon les traces d'un véritable totémisme.
Les divinités abstraites ou plutôt les abstractions divinisées ne sont pas très nombreuses. Dans cette catégorie figure le dieu de la croissance ou de la génération, qui était naturellement représenté par un phallus. Les emblèmes phalliques abondaient, d'ailleurs, dans le culte de l'ancien shinto. On les rencontrait notamment le long des routes et, comme dans la Grèce antique, ces Hermès japonais étaient devenus les protecteurs des voyageurs. Il n'y a pas longtemps que le Gouvernement japonais en ordonna l'enlèvement, (( moins peut-être, écrit M. Revon, pour relever la moralité publique, qui n'en souffrait guère, que pour éviter les jugements de surface des voyageurs occidentaux ^ »
Bien d'autres objets encore étaient divinisés : le pilier central
1. Le même phénomène s'est passé dans nos campagnes, où les saints « à broquetle, » invoqués par les femmes stériles avec des rites significatifs, n'ont été proscrits olliciellement qu'au fur et à mesure qu'ils attiraient lattention des folkloristes et les railleries des incrédules (Voir plus haut, p. 29o).
qui supporte le toit de l'iiahitation, les portes de la maison, la cuisine, etc. Il y avait même un dieu particulier pour le réduit que les Allemands qualifient par excellence de privé.
A cette longue liste de dieux tirés de la nature ou de l'imagination, il convient d'ajouter les représentants divinisés de la race humaine, et tout dabord les « divins Petits-Fils, » les Mikados (litt. Sublimes-Portes). Suivant M. Aston, la déification serait ici plutôt une forme de langage, et jamais on n'aurait attribué aux Mikados, de leur vivant, des pouvoirs surnaturels. En tout cas, leur généalogie divine n'est pas contestée, du moins olïiciellement. L'extension donnée au terme Kami porte, du reste, à la contusion. Ob-Kami, (( le Grand Dieu, » est une des expressions populaires qui servent à désigner l'empereur. Récemment encore M. B.-H. Chamberlain comparait l'attitude des Japonais envers leur souverain à celle qu'ils observent vis-à-vis d'une divinité. Toutefois^ les Mikados eux-mêmes ont toujours prétendu agir moins en qualité de dieu que « comme un dieu. » Depuis la révolution de 1868, la vénération de l'empereur tend à se confondre avec le culte plus abstrait de la patrie.
Chez un peuple qui vénère ses « supérieurs, » il n'est pas surprenant que la vénération des Kamis vivants aient abouti au culte des Kamis décédés. On aurait même pu s'attendre à trouver celuici plus développé. Des vingt-sept noritos ou liturgies formulées dans le Yeno^ishiki, il n'v en a aucune consacrée aux mânes. Les sanctuaires dédiés aux souverains, même les plus célèbres, restent assez rares, et, de nos jours, le culte rendu aux ancêtres du Mikado se réduit, paraît-il, à quatre cérémonies funèbres annuellement célébrées dans l'enceinte du palais impérial.
C'est au foyer domestique que les familles pratiquent le culte des ancêtres. Néanmoins, il ne faudrait pas croire, avec certains évhéméristes contemporains, (]ue tous les dieux du shinto proviennent de cette source. M. Albert Réville a montré qu'en Micronésie et en Chine le culte des ancêtres, loin de représenter la religion primitive, a manifestement suivi et graduellement recouvert un naturisme primitif. La même observation peut s'appliquer au Japon.
Dès les plus anciens temps, les Japonais semblent avoir admis que la personnalité, âme ou double, survivait au corps pour mener
une existence assez analogue à sa vie antérieure. Telle est bien — quoi (|u'en pense M. Aston — la seule signification qu\)n j3uisse attacher aux oiTrandes de nourriture et de vêtements, — plus anciennement, de victimes humaines, — qui se faisait sur les tombes ou pendant les funérailles. Le Nihongi rapporte la tradition que, jusqu'à une époque correspondante aux débuts de notre ère on enterrait vivants, avec leur maître défunt, les serviteurs des grands personnages. On substitua alors aux victimes humaines des figurines d'argile.
Le séjour des défunts, leur mode d'activité, leurs relations avec les survivants, tous ces détails restaient dans le vague. C'est sous l'influence des idées et des pratiques chinoises que, d'une part, on assigna comme séjour aux défunts le monde souterrain et ténébreux et que, d'autre part, on introduisit l'usage de suspendre dans chaque maison une tablette portant le nom des ancêtres défunts, où leur âme est censée revenir ^ L'ancien shinto ne renferme aucune allusion à des rémunérations futures. Ici encore, les notions de jugement posthume, de paradis et d'enfer sont dues au bouddhisme. On rencontre assez tardivement l'idée (jue les bonnes actions des descendants profitent à leurs ancêtres décédés.
Le shinto n'a jamais possédé d'idoles, en dehors des importations bouddhiques, mais seulement des fétiches ou shiniai, tels que miroirs, épées, cippes, pieux, etc., sur lesquels, comme aux origines de l'idolâtrie grecque, on a parfois reproduit quelques traits de la physionomie humaine.
Il semble que M. Aston, au lieu de tenir ces objets pour la transition normale du fétichisme à l'idolâtrie, serait disposé à y voir d'anciens symboles passés à l'état de fétiches. C'est, en réalité, le fétiche, ici comme ailleurs, qui constitue le fait primordial; jdIus tard on en fera sortir soit un symbole, soit une idole. D'ailleurs, le shinto, à en juger d'après ses plus anciens docu-
1. Certains usages modernes attestent la persistance de ces idées. M. Revon raconte qu'il y a quelques années, une lettre écrite par lui à un Japonais parvint chez ce dernier au moment où il venait de mourir. Son gendre assura le signataire qu'il n'avait pas manqué de placer la lettre fermée devant la tablette funèbre afin que le défunt pût en prendre connaissance. Or, ce défunt était ministre de l'instruction publique et son gendre, directeur de l'enseignement supérieur. — On a pu lire, du reste, dans les journaux, qu'à la suite de ses récentes victoires sur les Russes, le Mikado avait envoyé une ambassade en porter la nouvelle au tombeau de ces ancêtres.
ments, en était déjà arrivé à distinguer entre les dieux et leur image ou énergie, qualifiée de mitama. C'est le mitama (jui réside dans le fétiche et habite dans le sanctuaire, tandis (jue le dieu réside au ciel.
L'organisation sacerdotale du shinto a toujours été très rudinientaire. Ainsi que le remarque M. Aston, elle confirme Fassertion d'Herbert Spencer, que, dans les premières étapes de l'évolution ecclésiastique, les fonctions séculières et religieuses sont peu dilïérenciées. Dans l'ancien Japon, c'étaient les fonctionnaires qui présidaient aux cérémonies et accomplissaient les rites. Le Mikado était à la fois le souverain et le grand prêtre. Cependant, dès le vi^' siècle, il avait déjà délégué à des corporations héréditaires certaines de ses fonctions sacerdotales. Sous le règne de Kwamu (782-806), on constata que des gouverneurs négligeaient leurs devoirs civiques, sous prétexte que leur temps était accaparé par leurs devoirs religieux; on proclama, en conséquence, l'incompatibilité des deux fonctions par un décret qui fut généralisé en 820. Depuis lors, les prêtres du shinto n'interviennent plus dans l'administration, et, au cours des dernières années, une série de mesures gouvernementales ont graduellement réalisé la séparation entre l'Eglise et l'Etat, sauf en ce qui concerne le culte domestique de la maison impériale. Beaucoup de prêtres exercent des professions laïques; ils ne revêtent un vêtement spécial que pendant les cérémonies ; c'est l'ancien costume de cour. Ils n'ont aucune obligation de célibat. Seules les prêtresses attachées à certains sanctuaires doivent rester vierges, tant qu'elles conservent leurs fonctions.
D'après un recensement assez récent, les lieux de culte relevant du shinto sont au nombre de 11)3.470. La plupart ne sont évidemment que des oratoires de modeste dimension, comme les chapelles de nos campagnes. 11 existe, dans quelques célèbres lieux de pèlerinage, — par exemple à Ise et à Izumo, — des sanctuaires qui occupent une superficie considérable; mais ce sont plutôt des agglomérations de constructions religieuses que des temples de dimensions importantes. L'architecture du shinto reste très primitive. A pro jurement parler, le temple shintoïste
n'est qu'une cabane de bois, au toit élancé, souvent en chaume, dont les jambages, au lieu de s'arrêter, (juand ils se rejoignent sur la ligne de faîte, se prolongent après s'être croisés, dépassant ainsi l'arête de plusieurs pieds (voy. iig. 57); c'est là une caracté-
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smiîikiîûiist;
Fig. 5G.
ristique invariable du temple shintoïste. Le sanctuaire ne comporte pas plus de deux pièces. Dans la chambre intérieure se trouve le fétiche qu'heibite l'esprit du dieu. La chambre extérieure renferme le gohei, pieu entouré de bandelettes en papier ou en cordelettes de chanvre ; l'esprit divin est censé s'y poser, à l'appel du prêtre, pour recevoir les offrandes des fidèles. Aux côtés de l'entrée on aperçoit souvent les représentations sculptées de deux chiens monstrueux qui ont pour mission d'écarter les mauvais esprits.
Ces sanctuaires s'élèvent souvent dans un site pittoresque.
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au milieu d'un jardin boisé d'arbres séculaires et baigné par un ruisseau que traverse un pont cintré, en souvenir de l'arc-enciel sur lequel se tenaient les dieux créateurs, quand ils péchèrent le Japon au fond de l'Océan. L'entrée et les approches en sont signalées par la gracieuse silhouette de portails généralement en bois, le tori-wi, formé de deux piliers légèrement inclinés l'un vers l'autre, que réunissent deux traverses parallèles, l'inférieure encastrée dans les montants, la supérieure dépassant les jambages par ses extrémités légèrement relevées en bout de sabot (fig. o7).
A en croire certains auteurs, toj^i serait un vieux mot japonais qui signifie perchoir, et cette sorte de portique isolé n'était autrefois que le perchoir des oiseaux consacrés, devenu plus tard un reposoir pour les esprits des dieux*. En réalité, l'objet et le nom sont d'importation bouddhique et de provenance hindoue. Parmi les ruines de Sanchi, au Bengale, les ouvertures ménagées dans la célèbre balustrade sculptée qui entoure le tumulus ou dagoba sont encadrées de portiques, datant du premier siècle de notre ère, qui reproduisent exactement^ avec une débauche d'ornementation en plus, la forme architecturale des tori. Ces monuments, portent dans l'Inde le nom de tôrans ou tôrana, qui, d'après le dictionnaire sanscrit de Monier Williams, signifie « arche, porte extérieure, portail-. »
J. On lit dans le Voyage autour du Globe de M. Eggermont : « Le nom, tout japonais, signifie littéralement perchoir et, en réalité, n'était rien de plus autrefois. Le tori servait uniquement de reposoir aux oiseaux sacrés, ou, pour mieux dire, à ceux qui étaient otlerts aux Kamis, non pour être sacrifiés, mais pour saluer de leurs aubades les premiers feux du jour. »
James Fergusson a signalé l'existence d'une construction, analogue au tùran, devant le Temple de Jérusalem.
D'autre part, je ne sais si l'on a jamais songé à japprochcr du tori les oôxava qui symbolisaient les Dioscures. D'après un monument votif du Musée de \'érone, ces symboles consistaient en deux lignes pcrpentliculaires réunies par une traverse, comme dans la lettre II, sauf que la barre transversale doit être placée un peu plus vers le haut. Suivant Plutarque, la barre lransvei*sale était double, du moins à Sparte : xà -a).aià xwv Aiouxoûpo)"; i-ç'Ao-j [ioi-zol ot 'ï.-olo-'A-ol: oôy.ava y.aAoOc'. : ï'-zi oè oûo ^ÛAa r^oLodWr^'kix oucrl T/vayio'.- szsî^c'jyuiva {De Frnterno Amore, 1), ce qui rappelle les tori, moins la légère inclinaison des jambages. — M. Rendel Harris a fait observer que ce symbole doit être une allusion au rôle des Dioscures, en tant qu'inventeurs ou patrons de l'art de bûtir. Il coriespond au mur en construction qui dans le zodiaque chaldécn fournit l'idéogramme du mois consacré aux jumeaux célestes (Tétoile du soir et l'étoile du matin) (Ul:.m)El IIauris, The Cuit of thc Ileavenly Twins, Cambridge, 190G, pp. 81 et 145).