J. Fergisson, Indian archilecliire. p
2. J. Fergisson, Tree and serpent icorship. Allas, pi. LX, LXIII, LIV, LIX, LXXXIII, LXXXV et XGVI.
LA « VOIE l)i:S niKUX ;) 357
ce qui se passait autrefois dans les audiences privées des hauts fonctionnaires.
(Certains temples possèdent d;ins leur personnel un corps de danseuses qui exécutent des danses mimées, non seulement en l'honneur de la divinité, mais encore à l'intention des fidèles assez riches pour se payer ce moyen d'intercession. L'orchestre se compose de flûtes, de castagnettes et d'instruments à cordes.
Les grandes solennités du culte public se célèbrent, non dans le sanctuaire proprement dit, mais dans les enceintes sacrées, dans les palais du Mikado ou même dans des enclos temporairement aménagés pour la circonstance. Elles comportent les cérémonies naïves qu'on est en droit d'attendre d'un peuple naguère exclusivement agricole : sacrifices ou offrandes de prémices ; fêtes de la moisson; célébration de la nouvelle lune; purifications et expulsions générales des mauvais esprits; glorification de la déesse du soleil; propitiation de la déesse de la nourriture; apaisement du dieu du feu, etc. Toutes ces fêtes comprennent des récitations d'hymnes ou plutôt de prières et d'actions de grâces (noritos); des processions et des danses; enOn, des représentations dramatiques, véritables mystères, qui, comme dans l'antiquité grecque et dans notre propre moyen âge, ont ouvert la voie au théâtre profane.
On voit que, pas plus dans le culte public que dans le culte privé, le shinto ne comporte des sentiments bien profonds, des actes de communion ou de contrition, des efTusions mystiques d'une nature quelconque, des appels à un concours moral de la divinité. Il n'y a guère qu'une exception apparente : c'est le rituel de la Grande Purification, Oho-harahi, quand, deux fois par an, le Mikado procédait solennellement à l'enlèvement des souillures contractées par ses fonctionnaires, soit volontairement, soit accidentellement .
Nous arrivons ainsi à un dernier problème : le shinto renferme-t-il une morale? Motoori et Hirata sont ici en complet désaccord. Le second soutient que le shinto n'impose pas de code moral, parce que les Japonais n'en ont pas besoin, étant naturellement vertueux. Moto()ri, au contraire, dans ses derniers
ouvrap^es, s'efTorce d'attribuer au shinto une morale très développée, qu'eu réalité celui-ci emprunte à 1 "éthique du confucianisme.
MM. Michel Revon et Aston s'accordent à montrer le point faible de ces deux solutions; cependant, chose étrange, eux-
Fia:. 58.
Orchestre et danse sacrée.
(Les deux personnages à Tavant-plan sont les bénéficiaires de la céréiuonie.)
mêmes se départent cette fois de leur concordance habituelle pour formuler, à leur tour, des conclusions contradictoires. Pour M. Aston, les livres sacrés du shinto ne contiennent pas directement d'enseignement moral : « Zeus, dit-il, n'y a pas encore épousé Thémis. » Il ajoute que la liste des offenses envers les dieux, visées dans le rituel de la Grande Puriflcation, ne renferme pas un seul des péchés repris au Décalogue, alors que, au dire de M. Revon, « tous les commandements essentiels du Décalogue se retrouvent dans le rituel de la Grande Purification » ! — Or ce rituel a été intégralement publié et traduit ^ . Qu'y trouvons-nous, si nous voulons en juger par nous-mêmes? Nous y constatons que les fautes relevées en premier ordre
1. Notamment par M. Karl Florenz, dans le tome X des Transactions de VAsintic society of Japan, et par M. Aston lui-mcme, dans son récent ouvrage, pp. 294-305.
sont des offenses, purement rituelles, connnises même involontairement, donc étrangères à la morale proprement dite. Cependant on y rencontre aussi des prescriptions qui constituent certainement un commencement de code moral, adapté à une société agricole. Ainsi, l'on y vise « la mutilation des créatures vivantes, l'inceste, la bestialité, l'enlèvement des bornes qui marquent la division des champs, le comblement des fossés d'irrigation. » Il convient d'ajouter — et M. Aston lui-même en fait la remarque — que certains personnages de la mythologie, non seulement se recommandent par des actes de longanimité et de courage, mais encore réprouvent et punissent le crime en général. C'est ce que suffirait à attester l'ancienne existence des ordalies; ces épreuves judiciaires impliquent, en effet, que les puissances surhumaines s'intéressent au triomphe du bon droit. Enfin, il serait puéril de contester que les traditions religieuses du shinto ont fort contribué à développer le sentiment de loyauté envers l'Empereur et de dévouement à la patrie.
Ici surgit cette autre question de savoir si le shinto seul a agi dans ce sens. 11 est incontestable que l'éthique du Japon est due, en majeure partie^ au bouddhisme et, par conséquent, que celuici a pris une part considérable à la formation de l'àme japonaise. Un bouddhiste du Japon, Horio Toki, après avoir tracé, dans le Congrès des Religions réuni à Chicago en 1893, un tableau peutêtre un peu idyllique de sa religion natale, ajoutait : « Le bouddhisme a été l'esprit unifiant de notre nation depuis un grand
nombre d'années et il le sera à jamais Si vous me demandez
qui a engendré ces coutumes bienveillantes, ces beaux-arts qui ont fait au Japon une réputation universelle, je répondrai : c'est le bouddhisme. Le bouddhisme est l'âme de la nation japonaise*. »
Ce plaidoyer joro clomo était confirmé récemment par un observateur impartial et compétent, M. le professeur Estlin Carpenter, d'Oxford, qui attribue surtout à l'action du bouddhisme les
1. Bonet-Malry, Le Congrès des Religions à Chicago, 1 vol. in-8, Paris, 189b, p. 204.
qualités de patience, de sobriété, de discipline, de mépris de la mort, si répandues chez les Japonais. « C'est également sa prédication, écrit M. Carpenter, ({ui a propagé la philanthropie dans l'Empire. Creuser des puits, ouvrir des routes, bâtir des ponts, planter des arbres à fruits, assainir des marais, devinrent des actes de piété aussi bien (jue soigner les malades et assister les pauvres. La vieille Voie des dieux était singulièrement dépourvue du zèle éthique. Le bouddhisme, allié à la culture chinoise, devint le grand propagateur de l'instruction. Les temples devinrent des centres d'enseignement populaire ; les écoles de villages se tinrent dans les sanctuaires*. »
Quoi (|u'on en ait dit, le bouddhisme japonais, bien que réduit à ses seules forces depuis 18()8, semble loin d'être en décadence. Ses douze sectes y posséderaient actuellement plus de 70.000 temples-. Récemment encore, les bouddhistes de la « Vraie secte » se construisaient à Kioto une véritable cathédrale dont le toit est supporté, à 126 pieds de hauteur, par 96 piliers massifs, artistiquement décorés \ Ce sont, du reste, les sanctuaires bouddhiques qui monopolisent au Japon les merveilles de l'art religieux.
Le bouddhisme, avec son culte pompeux, répond aux besoins de la foule. Mais il a, en plus, un caractère à la fois mystique et philosophique qui, comme nous Lavons vu, manque au shinto. Enfin il flatte, jusqu'à un certain point, l'esprit de race; car si, au Japon, il ne peut se donner pour la vraie religion nationale, il n'en représente pas moins les conceptions les plus élevées du rameau touranien, dont le peuple japonais tend à se faire le champion vis-à-vis de la race blanche. Toute la gamme des systèmes métaphysiques peut trouver à se satisfaire parmi ses dilTérentes sectes; celles-ci vont du bouddhisme sobre, rationaliste et agnostique, originairement enseigné par Gautama Bouddha, au bouddhisme spiritualiste et mystique, que le culte de
1. Prof. J. EsTLiN Carpenter, Japanese Biiildhism dans le Hibbert Journal d'avril 190C, p. 508.