Revue de Belgique, décembre
nOl ARCUKOLOGIK KT HISTOIRE RELIGIEUSES
sur dos tabletti s d'or une sorte de Testament qui renfermait l'histoire des anciennes populations américaines, ainsi que l'exposé de leur religion. Ces tablettes avaient été ensuite enfouies sous une colline voisine.
(iràce aux indications de l'ange, Joseph Smith n'eut aucune peine à découvrir la cachette; mais ce fut seulement (juatre années plus tard que Moroni, (jui avait continué à le fréquenter, l'autorisa à emporter le précieux dépôt. L'écriture des tablettes se composait de caractères inconnus, mais à côté se trouvaient deux pierres transparentes, l'Urim et Thummim de Moïse, qui devaient fournir la clef.
Ghampollion, travaillant sur la célèbre stèle bilingue de Damiette, avait mis douze ans à découvrir l'art de lire les hiéroglyphes de l'Kgypte. Trois ans suflirent à Joseph Smith pour déchilTrer les tablettes de Mormon, et c'est ainsi (ju'au cours de 1830 il put en publier la traduction. On y racontait que l'Amérique avait été colonisée, après la dispersion des races, par une première tribu sémitique, les Jarédites, ancêtres des Peaux- Rouges, et qu'au \^ siècle avant notre ère, des nouveaux émigrants, appartenant cette fois au peuple juif, les Néphites, descendants de Joseph, étaient venus s'y installer à leur tour, en apportant le culte du vrai Dieu. Jésus-Christ lui-même était apparu chez les Néphites après sa résurrection en Judée, pour installer son Eglise en Amérique. Malheureusement, les Néphites étant tombés dans le péché malgré les avertissements de leurs prophètes, avaient été finalement exterminés par leurs voisins, les Peaux-Rouges. C'est aux approches de cette catastrophe que Mormon, sur Tordre de la Divinité, avait consigné par écrit l'histoire de son peuple, en y ajoutant la description de la véritable Eglise, de ses croyances et de ses cérémonies. Tel était le livre, complémentaire de la Bible, sur lequel Joseph Smith avait mis la main.
On a prétendu que sa trouvaille n'avait pas même le mérite de la nouveauté et que ce roman archéologico-religieux formait déjà l'objet d'un manuscrit rédigé, une ({uinzaine d'années auparavant, par un certain clerayman nommé Salomon Spaulding. Quoi qu'il en soit, Joseph Smith, ayant réussi à se créer six adeptes, dont son frère lliram, fonda, le 6 avril 1830, à Favetle, dans
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l'Etat de New- York, « l'Eglise de Jésus-Christ des saints du dernier jour » [The Church of Jesus-Christ nf LaUcr-daij Sninls). Cette demi-douzaine de saints se mirent aussitôt à prophétiser et à exorciser avec un succès croissant ; on soutient même, en invoquant des témoignages oculaires, que Joseph Smith réussit à ressusciter des morts*. Pendant les deux années suivantes, le mouvement gagna la Pensylvanie, l'Ohio, l'Indiana, l' Illinois et le Missouri.
Jusque-là il n'y a rien de bien extraordinaire. Des phénomènes analogues se reproduisent fréquemment dans le mouvement religieux des Etats-Unis. En général, les gens qui ne sont pas touchés par la grâce, regardent, sourient et passent leur chemin. Comment donc s'expliquer les persécutions qui assaillirent le mormonisme, avant même qu'il eût jeté un défi à l'opinion, en proclamant le dogme de la polygamie ? Ce fut peut-être parce ([ue, au lieu de s'en tenir à la prétention de former un Etat dans l'Etat, comme l'ont impunément essayé en Amérique tant de sectes communistes, la nouvelle Eglise manifesta, dès le début, l'intention de conquérir et de bouleverser toute la société américaine. Ne vit-on pas un jour Joé Smith poser sa candidature à la présidence de la République dans un manifeste des plus insultants pour les quatre-vingt-dix-neuvièmes du peuple qu'il aspirait à gouverner en même temps qu'à convertir.
Dès 1833, dans le Missouri, la foule s'était mise à huer et maltraiter les Saints du Dernier Jour. Ceux-ci pouvaient s'estimer heureux, quand on se bornait à organiser des charivaris pour troubler leurs réunions et à déverser des ordures dans les réservoirs où ils célébraient leurs baptêmes. Parfois, leurs missionnaires étaient assaillis, déshabillés, enduits de goudron, roulés dans des plumes, puis pourchassés à grands coups de fouets. La populace prend vite goût à ces jeux cruels, qui sont bientôt poussés à l'extrême. Le sang coula, puis on démolit les maisons où se tenaient les meetings, sans que les autorités locales s'avisassent d'intervenir. Chassé du comté de Jackson, le Prophète transporta son quartier général dans un autre district de l'Etat
1. Voir le récit d'une de ces rcsurreclions. liaduit dans la Revue des Deux- Mondes du 15 lévrier 1850, p. 70:i et suiv.
3(U) ARCHÉOLOGIE ET HISTOIHK HELIGIEUSES
où la conimuiiaulô naissante s'adonna à Tafi^riculturc sur une laro-o échelle, lui 1838, elle comptait déjà G. 000 à 8.000 adhérents, lorsqu'elle dut de nouveau abandonner ses foyers, pour se soustraire à la persécution et elle s'en alla fonder la ville de Nauvoo, dans rillinois, où il semblait (qu'elle dût recevoir un meilleur accueil.
Cependant ses ennemis n'avaient pas désarmé et bientôt la même hostilité reparut, plus ardente que jamais. On chercha d'abord à se débarrasser de Joseph Smith par les voies légales. A trente-sept reprises, on le traîna devant les tribunaux sous un prétexte quelconque; il paraît qu'invariablement les juges durent l'accjuitter, faute de délit ou de })reuve. Comme il venait d'être arrêté une fois de plus et enfermé avec son frère dans la geôle de Carthage, sous une accusation assez vague de <( trahison envers l'Etat d'Illinois, » une foule enragée força les portes et massacra les deux prisonniers, le 27 juin 1844.
11 est très difficile de porter un jugement raisonné sur le fondateur du mormonisme. Certains écrivains, même à l'étranger, ont été fort durs pour sa personne et pour son œuvre. 11 y a (juelque quarante ans, Maurice Montégut définissait le mormonisme : « un bâtard du mosaïsme et du mahométisme, dû à la repoussante collaboration d un fripier juif, d un musulman radoteur et d'un vieil apôtre saint-simonien qui n'a pas trouvé de chemin de fer à exploiter. »
11 convient d'abord de rechercher si Smith fut un charlatan ou un illuminé. On pourrait admettre sa complète sincérité, s'il ne s'agissait que des apparitions de l'ange Moroni et de ses révélations. Sainte Marie Alacoque, Sainte Thérèse, voire Swedenborg, nous en ont raconté bien d'autres, sans que personne suspecte leur bonne foi. Mais les tablettes d'or et les hiéroglyphes de feu ^Mormon sont plus dilîicilement compatibles avec cette explication, même si l'on suppose, comme M. Othenin d'Haussonville, que le jeune illuminé avait mis la main sur des pierres gravées de signes symboliques, du genre de celles qu'on a trouvées en assez grande quantité dans les luinall préhistoriques de l'Amérique septentrionale.
D'un autre côté, nous devons reconnaître que, dans la dernière partie de sa carrière, le prophète de Nauvoo agit constam-
ment en homme convaincu au point d'affronter, dans l'intérêt de sa doctrine, une mort violente fju il avait prédite. Ce n est pas la première fois qu'en matière religieuse, un imposteur serait devenu dupe de ses propres artifices, ou cpi'un inspiré parfaitement sincère aurait appelé certains subterfuges à son aide pour convaincre les foules. Mahomet en est peut-être l'exemple le plus frappant. Tous ceux qui ont approché Smith, même parmi les inditférents, ont donné de son caractère une appréciation favorable. Elisée Reclus, qui juge néanmoins le mormonisme assez sévèrement, a écrit à propos de son fondateur : « Il ne cessa jamais d'être bon, juste, animé d'un merveilleux esprit de charité ; il s'occupait sans cesse des pauvres et des nécessiteux, les visitait de préférence, les prenait pour confidents. Les mormons qui l'ont connu n'en parlent jamais sans tomber dans une extase d'attendrissement et ses adversaires eux-mêmes lui rendent justice. »
Les anti-mormons, encouragés par l'impunité de leurs premiers meurtres, menacèrent bientôt du même sort tous les sectateurs du prophète assassiné à Carthage. Les Mormons de Nauvoo mirent alors à leur tête un ancien pasteur méthodiste qui, bien que jeune encore, avait déjà fait de nombreux métiers; ce qui est loin d'être une tare en Amérique — Brigham Young. — Doué d'une éloquence entraînante, leur nouveau conducteur était surtout un organisateur de premier ordre, avec les qualités d'un diplomate. C'était le vrai chef qu'il fallait à une jeune communauté menacée dans son existence par l'hostilité de ses voisins.
Brigham Young comprit que le seul avenir de la secte était dans la possession exclusive d'un pays vierge où elle pourrait se développer en dehors de toute opposition violente. Il eut donc, lui aussi, une révélation qui décida les fidèles à abandonner, non sans amertume, leur ville de Nauvoo, pour chercher un asile dans les solitudes du Far \\ est. Une année entière fut consacrée aux préparatifs de l'exode. A peine les émigrants avaient-ils franchi le Mississipi, au printemps de 1847, que leurs ennemis se jetèrent sur Nauvoo, en expulsèrent brutalement les derniers habitants et livrèrent la ville aux flammes. On a souvent décrit les fatigues, les privations, les périls de toute nature qui assaillirent les mormons, quand ils" se furent enfoncés dans le désert par petites bandes sans cesse exposées à la faim, à la soif, aux ardeurs du
soleil, aux attaques des Peaux-Rouges. Enfin, le 24 juillet 1847, Brighaui Young débouchait avec une première colonne dans une large vallée ou plutôt un hassin intérieur qui, par une singulière coïncidence, rappelle, trait pour trait, la partie de la Palestine où se sont passées les scènes de l'exode.
De part et d'autre, c'est une dépression, sans issue vers les mers voisines, enfermée de trois côtés p;u' de hautes chaînes et se heurtant du quatrième à un désert aride. Un fleuve, qui reproduit dans le bassin de l'Utah le cours du Jourdain et qui en a reçu le nom, draine un lac d'eau douce, le lac d'Utah, qui correspond à la mer de Galilée, puis se jette dans une vaste nappe, dont les contours orogiaphiques, non moins que la composition chimique, otîrent une frappante contre-partie de la mer Morte. Brigham Young connaissait-il cette région par les vagues récits des Indiens et des Trappeurs? Toujours est-il qu'arrivé à quelques milles du fleuve, — sur un point qui répond à l'emplacement de Jérusalem, sur les cartes de la Palestine, — il déclara reconnaître le lieu où il avait reçu en songe l'ordre d'édifier le temple de la nouvelle Sion. La statue de bronze, bien méritée, que les mormons ont érigée en 1897, au Moïse de leur exode, nous le montre dans un geste qui ne manque pas d'ampleur, désignant du doigt l'emplacement que couvre aujourd hui le bloc du Temple, Temple Block.
La tradition rapporte que les mormons, ayant arrêté leurs chariots, tombèrent à genoux, entonnèrent un cantique d'actions de grâces et, avant même la tombée de la nuit^ commencèrent à tracer les premières rues au cordeau. Durant les jours qui suivirent, des tentes et des baraquements furent installés, qui devinrent le germe des quartiers futurs ; des champs furent ensemencés, des vergers plantés. En mai 1848, la campagne environnante se couvrait déjà de moissons (jui furent un instant menacées par des légions de sauterelles. C'était, à brève échéance, la famine et la mort. Brigham Young implora le Seigneur et aussitôt on vit surgir du lac des milliers de mouettes qui, en quelques coups de bec mirent fin à cette plaie renouvelée d'Egypte. Il n'est pas un mormon qui révoque en doute l'authenticité de ce miracle.
Quand le reste des fidèles eut rejoint lavant-garde, Brigham Young distribua les familles sur les terres voisines. Tout le monde se mit courageusement à l'œuvre, et bientôt ce territoire
inculte qui demandait seulement un peu d'irrigation pour se couvrir des fruits de la terre devint le véritable jardin qu'on y admire encore aujourd'hui.
Telle est Tépopée mormone qui jette dans notre prosaïque xix"^ siècle comme une note d'un autre âge. Cependant Brigham Young ne comptait pas s'arrêter en si beau chemin. Une de ses premières préoccupations fut d'organiser la propagande. Il envoya dans les Etats de l'Est et jusqu'en Europe, des légions de missionnaires qui n'ont cessé de se renouveler jusqu'aujourd'hui. La propagation de la foi est, chez les mormons, comme un service personnel que tous les jeunes gens doivent à l'Eglise. Celle-ci désigne qui elle veut, et les conscrits partent au premier appel sans murmurer. Tous les pays civilisés ont reçu leur visite ; en Europe, néanmoins, leur prosélytisme n'a guère provoqué un mouvement sérieux de conversions qu'en Angleterre et en Scandinavie. Le livre de Mormon a été traduit en treize ou quatorze langues.
En même temps, le prophète se décida à proclamer publiquement le dogme de la polygamie qu'on prétend avoir déjà été professé par son prédécesseur dès 1843, mais qui avait été plus ou moins tenu secret jusqu'à l'arrivée des mormons dans la Terre promise. On a soutenu qu'en modifiant ainsi l'institution du mariage, Brigham Young avait obéi à des goûts personnels, bien que la photographie de ses épouses, couramment vendue dans les rues de Sait Lake City, ne semble pas déceler un penchant fort prononcé pour la beauté féminine. 11 est certain que la conception mormone de la polygamie favorisait surtout les chefs de l'Eglise : puisque les unions contractées sur terre se perpétuaient dans le paradis, il y avait avantage pour les jeunes filles à épouser un patriarche destiné à s'asseoir avec toute sa famille sur les marches du trône de l'Eternel, plutôt qu'un jeune homme ayant encore sa position à créer dans ce monde et dans l'autre. Toutefois, mon avis est qu'il faut surtout voir dans cette innovation un calcul politique, outre le désir de reconstituer intégralement l'ancienne société patriarcale. Il s'agissait à la fois de provoquer une extension considérable de la natalité mormone et de séduire un peu partout les amateurs de harems légitimes : u Hàtez-vous de vous marier, disait Brigham Young. Que je ne