PRÉFACE VII
pas de l'accueil que reçurent de la critique orlliodoxe mes premiers écrits, ainsi que la personne de leur auteur'. Le syllabus de mes leçons avait à peine commencé à paraître, en 1885. dans la Revue de linstruclion publique en Uel- (jique que, devant les menaces multiples de désabonnement et même de retrait de subsides, les directeurs de ce savant recueil durent me prier courtoisement de suspendre ma publication. Encore en 1887, quand j'entrai à l'Académie royale de Belgique, j'appris que c'était surtout à titre de... voyageur, — sur le mérite de quelques relations écrites à une époque où mes compatriotes passaient pour voyager fort peu.
Sans doute, j'avais reçu, à diverses reprises, des encouragements qui me furent précieux, notamment de la part de Tiele et des deux lié ville. Toutefois ce fut seulement quand j'eus été désigné pour donner, en 1891, la série annuelle des Hibbert Lectures à Oxford et à Londres que je commençai à percevoir une détente dans l'attitude des milieux scientifiques même les plus défiants. Cette défiance, à la vérité, visait peut-être moins Vhomo novus que la disciplina nova, qualifiée de «• science d'amateur, » « pur dilettantisme, » « construction artificielle, » etc., quand elle n'était pas dénoncée comme une machine de guerre à l'adresse des religions positives, voire du sentiment religieux en général.
On ne peut s'empêcher de sourire quand on relit les considérations que certains esprits, même parmi les plus indépendants, opposaient encore, il y a une trentaine d'années, à la proposition d'introduire Thistoire des Religions dans renseignement. Faut-il rappeler comment en 1879, — lorsque le
l. Cf., dans Vlnlroduction h l'histoire générale des Religions, résumé du cours donné à VCniversilé de Bruxelles en lfi?i-'t-ISSô, l'appendice où je relève les criliques dirigées contre mon enseigncnicnl.
VIII PHKFACE
gouvernemeiil IVanvius proposa de créer au Collège de France la cluiire d'iiisloire générale des Religions (pronl successivement illustrée Albert Ré ville, Jean Ré ville et Alfred Loisy, — un vétéran de Técole libérale, Edouard Laboulaye, soutint au Sénat Tinipossibililé d'exposer iniparlialenienl Tbistoire d'une religion quelconcpie, sous prétexte que si on la croil vraie, tout y semble naturel, et que. si on la croit fausse, lou! y semble absurde.
Qu'était-ce donc, une fois qu'il s'agissail non de décrire successivement les dillerenlcs formes de la religion, mais, comme je me le proposais, de déduire de leur rapprocbement les lois mêmes qui président à la genèse et au développement des pbénomènes religieux ?
Ici nous avions à faire non plus seulement aux apologistes et aux politiciens, mais encore aux historiens et surtout aux philologues. Suivant ces derniers, les seules religions qu'on pouvait comparer utilement étaient celles qui appartiennent au même groupe linguistique; suivant quelques autres, tout rapprochement entre des phénomènes religieux qui relevaient de cultes dillerents restait futile et illusoire. On nous refusait d'une façon absolue le droit de remonter au delà de l'histoire pour reconstituer le passé religieux de l'humanité. Un des premiers et des plus ardents défenseurs de la thèse que l'enseignement public doit comprendre l'histoire des religions. M. Maurice ^ ernes. n'hésitait pas à écrire : « Parler du développement et de la croissance de la religion, c'est déjà risqué; annoncer qu'on jettera de la lumière sur ses origines est un jn-opos qui n'est pas supportable, » et, en ouvrant, le 3 mars 1880, à l'Ecole des Hautes-Etudes son cours sur les religions sémitiques, il qualifiait de «■ mal préparé pour étudier scientifiquement 1 histoire des Religions... quiconque croit possible et préconise n'importe
PHKFACK IX
quelle explication générale des Religions. » — Max Muller, en 1878, avait bien pu inaugurer les Hibbert Lectures dans Tenceinte de l'abbaye de Westminster, grâce aux sympathies personnelles du doyen Stanley; mais, à Oxford, en 1891, les autorités de Balliol Collège refusaient leurs locaux au comité ori^anisateur de ces Conférences, sous prétexte que le programme de l'année : Ori(jin find Growth of the Conception of Gocl as illuslrnted hy Anthropology and History, s'écartait trop du terrain purement historique. Et pourtant le Principal de Balliol était alors Jowett, le brillant essayiste qui, trente années auparavant, avait affronté un procès en hérésie, avec quatre autres membres de l'Eglise établie, pour avoir introduit en Angleterre les méthodes et les conclusions les plus hardies de l'exégèse allemande ^ î
Combien loin toutes ces résistances.' La démonstration en serait superflue pour ce qui concerne Thistoire générale des Religions, aujourd'hui que celle-ci s'enseigne dans une trentaine d'Universités, tandis que, en 1884, elle comptait seulement quatre chaires. Mais, à côté de cette branche, l'histoire comparée des Religions s'est également affirmée comme science connexe, là même où elle ne constitue pas un cours spécial. On s'accorde désormais à reconnaître qu'elle possède un domaine propre, l'ensemble de la phénoménologie religieuse; des classifications régulières, basées sur les ressemblances et les dissemblances des phénomènes qu'elle embrasse; des méthodes légitimes^ emprun-
1. A la suite de cet incident, mes Hibbert Lectures furent données sous les auspices du Manchester Colleg^e, alors le plus récent et le plus libéral des Collèp-es d'Oxlord. — Il convient d'ajouter que lalmosphère de Balliol s'est fortement libéralisée depuis 1891. C'est ainsi qu'en 1908, on y accueillit la Summer School of Theology où je fus invité à donner les conférences (reproduites en français au volume suivant^ : On ihe use of the Comparative metliod in the history of Religions et Animisni and its place in the religious évolution.