LES CATACOMBES DE IU)ME
avoir sa crypte, et c'est même dans ces catacombes privées que semble devoir être cherchée Torit^ine des cimetières chrétiens. La loi romaine consacrait l'inaliénabilité non seulement de la sépulture, mais encore de ses dépendances, — jardins ou constructions, — depuis le monument proprement dit jus([u'à la salle des banquets funèbres et à la loge du «.^'ardien. Le fondateur pouvait en réserver l'usage non seulement à ses descendants, mais encore à ses clients, ;Vses alTranchiset à leurs descendants, à toute catégorie de personnes déterminées, par conséquent à ceux qui partageaient son culte'.
Aussi longtemps que le christianisme ne fut pas déclaré culte illicite, c'est-à-dire jusqu'à Trajan, les chrétiens purent donc profiter de cette législation pour enterrer leurs morts sous le couvert des concessions privées. L'extérieur restait un tombeau de famille ; les dépendances souterraines formaient Je cimetière chrétien. Poursuivant leur travail de termites, les fossoyeurs — ({ui constituaient un ordre dans la hiérarchie de TEglise primitive — ouvraient, à hauteur d'homme, dans les couches tufacées du soussol, de longs et étroits couloirs [anibiilacra) ^ vraies galeries de mine, dans les parois desquelles ils taillaient des rangées parallèles de cavités rectangulaires [loculi), plus longues que profondes, assez semblables aux couchettes de nos navires et destinées à recevoir les corps des fidèles. Quand le loculus avait obtenu son funèbre dépôt, on le fermait avec des tuiles cimentées par du mortier ou avec une plaque de marbre (tabula^, sur laquelle on plaçait une inscription ou un symbole. Le modèle de cette sépulture était, du reste, fourni aux premiers chrétiens par le passage de l'évangéliste Mathieu relatif à l'ensevelissement du Christ : (( Ainsi Joseph prit le corps, l'enveloppa d'un linceul net et le mit dans un sépulcre neuf qu'il avait taillé dans le roc, et, après avoir roulé une grande pierre à l'entrée du sépulcre, il s'en alla. »
Une obscurité profonde régnait dans ces cryptes, sauf là où
i. Les chrétiens profitèrent de cette législation pour s'isoler des païens dans la mort, comme ils s'en isolaient déjà dans la vie, au risque de renforcer l'accusation qu'on leur lançait, de professer la haine du genre humain. Ainsi, on a trouvé une inscription du n* siècle, où un testateur réserve sa sépulture à tous ceux « ad reliçjionem pertinentes meani », et une épitaphc extraite du cimetière de Domitilla porte ces mots significatifs : « Sibi et suis fidentibus in domino. "
Ai\ AUCIlÉOLOGIi: KT IllSTOIHK RELIGIEUSES
des ouvertures, ménagées pour donner accès à l'air plus encore ({u'à la lumière, laissaient (iltrerune sorte de demi-jour, àl'entrecroisement des galeries. Quehjuefois on ouvrait, dans l'épaisseur de la roche, un cayeaii (eu bien lu ni) réservé, soit aux membres d'une même famille, soit à des personna«^es de distinction. Les tombes y quittaient leur forme habituelle de niches pour prendre celle de co//>T6\ c'est-à-dire ((u'elk^s se fermaient par en haut. Audessus du couvercle, qui formait entablement, ét;iit praticpiée une excavation semi-circulaire (nreolosium). Cette sorte de volute, ainsi ([ue le plafond du cave;iu, étaient généralement décorés d'emblèmes et de frescjues. Çà et là on trouvait des salles pourvues de bancs pour supporter des sarcophages.
Quand le creusement des galeries avaient atteint les limites horizontales de la zone concédée, les fossoyeurs taillaient un escalier ou un couloir en pente douce jus(pi'à un niveau inférieur où ils ouvraient un nouveau réseau. M. Michel de Rossi a calculé ([ue, dans une concession de 125 pieds carrés, on pouvait creuser 800 mètres de galeries à trois étages, ce qui pouvait suffire à environ 1.200 cadavres. Or, il y a, dans certains cimetières, des exemples de cinq étages superposés : le premier presque à fleur de sol, le dernier à 25 mètres de profondeur.
Le plus ancien des cimetières privés consacrés à l'ensevelissOment des chrétiens semble être celui de Domitilla, une dame noble ([ui appartenait à une branche des Flaviens et qui, selon l'historien Dion, fut poursuivie avec son mari, sous Domitien, pour ce crime d'athéisme si frécjuemment imputé aux chrétiens. On peut mentionner également la crypte de Lucine, ({ue M. Rossi suppose avoir peut-être été fondée par cette Pomponia Graecina, ({ui, sous le règne de Claude, se retira du monde et fut accusée, suivant Tacite, de s'être livrée à une superstition étran-
gère,
Détail singulier, le iii^ siècle, ([ui fut par excellence le siècle des persécutions, fut aussi celui où se développèrent les premiers cimetières collectifs, possédés en propre par l'Eglise. Dès la fin du u^ siècle, celle-ci avait trouvé, dans le régime légal des asso-
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ciations, un moyen infaillible de s'assurer la jouissance et Tadministralionde ses nécropoles. Le gouvernement impérial, généralement assez hostile au droit de réunion, surtout quand il s'agissait d'associations militaires ou religieuses, s'était cependant relâché de ses rigueurs en faveur des sociétés funéraires ([ui avaient pour objet de procurer à leurs membres une sépulture décente et qui se multiplièrent aussitôt dans la capitale, ainsi (ju'en province. Ces sociétés se mettaient souvent sous le patronage d'un dieu : Jupiter, Hercule, Diane. On possède les statuts d'une de ces confréries, les ciiltores Dianae et Antinoï. Or, une ancienne inscription désigne les chrétiens sous le nom de ciiltores Verhi. — Leurs membres pouvaient s'assembler régulièrement, une fois par mois, pour verser leurs cotisations ; elles pouvaient, en outre, tenir des réunions extraordinaires pour célébrer les funérailles des associés et organiser des banquets funéraires, qui, chez les premiers chrétiens, durent bientôt prendre le caractère de l'Agape et de la Cène. Ce furent naturellement les évèques à qui revint l'administration des biens communs, y compris le cimetière, — non pas, bien entendu, comme représentants officiels de l'Eglise, mais comme présidents de l'assiociation, quaestorcs collcgii.
Le plus renommé de ces cimetières est celui de Callixte, où M. J.-B. de Rossi a eu la bonne fortune de découvrir, grâce à sa persévérance et à son flair d'archéologue, le caveau des évêques romains du lu'^ siècle, depuis Zéphyrin jusqu'à Miltiade. Ce fut d'abord un cimetière privé, appartenant, dès le ii*^ siècle, à une branche chrétienne des Cœcilii. C est sous Septime Sévère (pi il paraît avoir passé officiellement aux mains de l'Eglise. Nulle part on ne peut mieux reconstituer l'histoire extérieure de la communauté chrétienne pendant le lu*^ siècle et le commencement du iv'^. Au début, les sépultures chrétiennes ne prennent pas la peine de se cacher : leurs j^roportions sont vastes et régulières. Ensuite arrive l'époque des grandes persécutions ; on mure une partie des issues ; on en ouvre d'autres sur des carrières abandonnées ; on multiplie les couloirs pour dérouter l'assaillant; on s'enfonce de plus en plus profondément dans les entrailles du sol. Mais, au moindre répit, la confiance renaît; on reprend les travaux de dégagement et de décoration, juscpi'au jour où les édils de Dio-
c'iétieii éclatent comme un coup de foudre. Les cimetières sont confisqués, leur accès interdit aux chrétiens. Ce sont les temps difficiles où Sixte II est surpris et massacré dans la crypte où il célébrait l'office. On ne préserve qu'en les comblant les caveaux les plus précieux et les tombes des princi})aux martyrs.
Mais les heures du paganisme sont comptées, et avec Constantin l'Eglise peut s'affirmer au grand jour. Abandonnant, pour la basilique profane, les obscurs caveaux où elle célébrait la mémoire de ses martyrs, elle accommode cet édifice civil aux formes, aux usages, aux rites dont elle a contracté l'habitude pendant son existence souterraine. L'autel, placé dans l'abside, rappelle les formes du sarcophage sur lequel la communion se célébrait dans les cubiculi^ et on pousse l'imitation jus(ju'à y enfermer des reliques. Bien plus, on le surmonte d'un cihoriuni ouvert qui reproduit, en petite dimension, les édicules élevés en plein air à j)roximité des principales tombes. Il n'est j^as jus(|u'aux cierges, dont on se servait pour éclairer des cryptes, (jui ne se maintiennent dans les cérémonies en plein soleil. La basilicjue elle-même prend le nom d'un martyr et l'apparence générale d'un cénotaphe, flanqué d'un baptistère, en attendant ({u'elle alîecte, par l'adjonction des transepts, la disposition d'une croix.
Dès cette épocjue, on commence à se faire enterrer dans les cimetières à ciel ouvert. A partir du v'^ siècle, les catacombes ne sont plus qu'un lieu de pèlerinage, entretenu et orné par les papes du temps. M. de Kossi a parfois rencontré dans les griffonnages ou graffiti^ dont les pèlerins avaient alors l'habitude de couvrir les parois des ambulacres et des caveaux, de précieuses indications pour retrouver l'emplacement d'une tombe célèbreet, par suite, déterminer l'âge d'une galerie. Mais quand, au commencement du ix'^ siècle, le pape Pascal P'" eut fait transporter au Panthéon presque tous les corps qu'on put reconstituer, les catacombes tombèrent dans un abandon et même un oubli (|ui durèrent plus de cinq siècles. De 1593 à 1(329, un archéologue maltais, Bosio, y entreprit des explorations avec une patience et un succès qui nous le montrent comme le vrai précurseur de M. de Rossi. Ses successeurs du xvn^ et du xvni*^ siècle ne semblent avoir marché sur ses traces que pour enrichir les reli(juaires et les collections, détruisant ce (ju'ils ne pouvaient emporter et opé-