LES CATACOMBES DE ROME
plus anciens monuments des catacombes établissent, au contraire, que le christianisme s'est assimilé les formes et même les conceptions artistiques du génie païen avant de les altérer et de les proscrire. Sans doute on trouve, dès le [début, des allégories et des symboles qui peuvent être regardés comme des créations originales du christianisme. Mais, en général, comme le fait observer M. Roller, <(. on n'a pas eu le temps de créer une forme encore inconnue. L'esprit nouveau se contente de vieux vaisseaux. » Le plafond des cuhiculi, au cimetière de Domiiilla, la décoration des arcolosia aux cryptes de Lucine et de saint Janvier, tels qu'ils nous apparaissent reproduits par la photographie, rappellent à s'y méprendre les fresques de Pompéi, bien entendu « d un Pompéi honnêtement décoré. » Même régularité de lignes dans les encadrements, même aisance dans le dessin, même finesse de touche, même harmonie de couleurs, même prédominance de sujets pastoraux et agricoles. On y retrouve jusqu'aux légendes de la mythologie païenne les plus aptes à symboliser les idées chrétiennes : Orphée, représentant le Bon Berger qui charme les brebis avec sa lyre — Ulysse, qui, attaché au mat de son navire, résiste aux chants des sirènes, comme le chrétien aux séductions des sens ; — Psyché, c'est-à-dire l'âme humaine, près de laquelle un ange remplace l'Amour — le Phénix et le Paon, qui expriment l'idée d'immortalité et de résurrection. Lors même que l'artiste, comme c'est le cas le plus fréquent, emprunte ses sujets à l'Ecriture, il les exécute suivant toutes les règles de l'art classique. La décadence ne commence que dans la dernière partie du i\]p siècle. Parmi les peintures du ii^, tel Daniel au milieu des lions rappelle à M. Roller les plus beaux temps de l'art; tel Bon Pasteur lui montre le génie grec dans tout son éclat ; telle Marie avec l'enfant le ramène « à l'inspiration artistique que retrouve Raphaël aux jours delà Renaissance. » Il fait remarquer ({ue, dans cette dernière fresque, le nouveau-né est nu, comme dans les peintures modernes, contrairement à la façon de le représenter pendant les temps intermédiaires. (( Ainsi, ajoute-t-il, les deux âges classiques se donnent la main. »
C'est surtout à partir du iv^ siècle qu'abondent les scènes tirées de la Bible. On a soutenu qu'à cette époque l'art chrétien était devenu historique, de symbolique qu'il était exclusivement aux
5â ARCHÉOLOGIE ET HISTOIRE REEK.IErSES
deux premiers siècles. M. lloller trouve celte distinction trop absolue. En oiVet, alors même que les sujets dominants sont la reproduction littérale de scènes décrites dans l'Ancien et le Nouveau Testament, ils n'en conservent pas moins un caractère symboli(jue par leur portée morale et par leur application à la vie chrétienne. Récij)roquement, on ne peut soutenir (pie lart des trois premiers siècles fût purement allégori([ue, alors même (ju'il se montrait le plus libre et le plus hardi dans l'interprétation des épisodes tirés des livres sacrés. Les premiers chrétiens ne songeaient guère à considérer les récits bibli([ues comme des simples allégories; ils les regardaient, au contraire, comme des faits concrets, dont ils ne révo(piaient pas en doute la réalité historique. — (Test à la fin et non au commencement des religions révélées tpi'on cherche dans le symbolisme un moyen d'interpréter rationnellement l'irrationnel.
M. Renan a soutenu que lart chrétien devait son origine aux adeptes du gnosticisme : <( L'histoire évangélique, dit-il dans son Marc-Aurèle (p. o44), ne fut traitée par les premiers chrétiens que partiellement et tardivement. C'est ici surtout ({ue l'origine gnosti([ue de ces images se voit avec évidence. La vie de Jésus que présentent les anciennes peintures chrétiennes est exactement celle que se figuraient les gnosli({ues et les docètes, c'est-à-dire que la Passion n'y figure pas, le Christ, dans cet ordre d'idées, n'ayant pu souffrir en réalité. » — On sait que les gnostiques idéalisaient la personne de Jésus au point de nier la réalité de sa nature humaine et de traiter comme des apparences les épisodes de son existence terrestre.
11 est fâcheux ([ue M. Renan ait publié son dernier volume avant d'avoir pu connaître les conclusions de ^L Roller, car le savant auteur des Origines du christianisme aurait pu se convaincre, par un simple coup d'oeil sur les planches des Catacombes de Rome, que les manifestations de l'art chrétien n'ont rien de gnostique. Le Jésus qu'on y retrouve n'est nullement le Christfantome du gnosticisme. Qu'il y apparaisse sous les traits du Bon Berger, ou qu'il y soit représenté enfant dans les bras de sa mère et adulte dans les eaux du Jourdain, c'est bien un être en chair et en os, d'une humanité réelle et presque réaliste. Loin de voir dans le Christ une personne ou une émanation divine, dont la vie et la
LES CATACOMBES DE nOME 53
mort seraient de pures illusions, les artistes des Catacombes étaient bien plus rapprochés du point de vue encore adopté aujourd'hui par la fraction conservatrice de l'unitarisme qui voit en Jésus, non Dieu lui-même, mais le fils de Dieu et le Messie annoncé par les prophètes.
On voit comment ces cpiestions d'art aboutissent à des questions d'exégèse religieuse. Le terrain est glissant, s'il en fut, mais nous pouvons l'aborder sans parti pris. La criticjue indépendante — et. Ton peut ajouter, la critique protestante, chez cette fraction du protestantisme qui croit à l'évolution progressive des religions, — n'a pas à se préoccuper de savoir si la doctrine et l'organisation de l'Eglise primitive se retrouvent aujourd'hui dans telle ou telle secte particulière du christianisme. Quand même il serait démontré que les premiers chrétiens croyaient à la transsubstantiation, à l'immaculée conception, à la trinité, à l'intercession des saints et à la primauté des papes, ce ne serait pas une raison pour que nous y croyons à leur suite, et, quelles que soient nos opinions philosophiques ou religieuses, elles ne dépendent en rien de la question de savoir si d'autres les ont professées avant nous.
L'Eglise romaine soutient que tous ses dogmes, depuis la résurrection du Christ jusqu'à l'infaillibilité des papes, se découvrent plus ou moins explicitement dans le christianisme primitif et que les conciles se sont bornés à les définir dans leur portée ou dans leurs conséquences. Il est facile de constater, par les reproductions photographiques jointes à l'ouvrage de M. Roller, combien cette prétention est exagérée. Sans doute, on ne peut exiger du christianisme populaire que nous révèle l'art des catacombes, une représentation exacte des croyances qui dominaient chez les docteurs et les théologiens de la religion nouvelle. Mais il n'en est pas moins significatif que les traits les plus caractéristiques de l'orthodoxie postérieure sont ou complètement absents ou présentés sous un autre jour. On a fait valoir que le christianisme avait dû s'entourer de mystère au milieu des persécutions et qu'on ne peut s'attendre à retrouver sur les murs de ses cryptes les dogmes pour lesquels il avait créé la discipline du secret. Cette thèse a même été défendue, il y a une vingtaine d'années, par un représentant distingué de l'exégèse rationaliste, M. E. de Bunsen, ({ui voyait
51 ARCin':OLOGIE ET HISTOIRE RELIGIEUSES
ilans les Evang^ilcs successifs de Mathieu, de Marc et de Jean, non pas un développement ij^raduel, mais une divulgation par étapes de la doctrine déjà révélée aux apôtres dans sa totalité. Plus récemment encore, un écrivain français bien connu, M. E. Burnouf, l'a reprise à son tour pour soutenir que, sous les dogmes et les rites du christianisme primitif, se cachait la vieille théorie arvenne du feu considéré comme principe universel du mouvement, de la vie et de la pensée.
Nous citons ces exemples pour montrer comme on peut aller loin, avec ce système d'interprétation, dans le champ des conjectures. M. Roller soutient, contrairement à ce qu'avance M. Burnouf, que la discipline du secret s'est surtout atUrméeau iv*^ siècle, alors que le temps des persécutions était passé ; il montre, en outre, que ce secret était un peu celui de tout le monde, puisque les auteurs sacrés de cette époque ne se g-énaient pas pour dévoiler dans leurs controverses tous les doofmes de 1 Egalise . Quant aux chrétiens des siècles précédents, il serait étrange ([uon n eût trouvé dans leur symbolique aucune trace de ces prétendues doctrines secrètes, alors que c'est le propre du symbole d'exprimer aux yeux de l'initié le sens réel du mystère qu'il déguise pour le profane sous une signification spécieuse. Bien plus, le trait saillant et le caractère instructif des documents coordonnés par M. Roller, c'est précisément qu'ils nous font assister — du ii*^ au vin® siècle — à la lente élaboration et au développement graduel des dogmes successivement incorporés dans l'orthodoxie catholique.
La première communauté chrétienne, établie à Rome dès le règne de Claude, ne semble pas avoir laissé de traces dans les catacombes. Elle se composait de judœo-chrétiens, d'ébionites ; peut-être même se rattachait-elle directement à l'Eglise de Jérusalem. Or — comme M. Renan l'a montré dans les Apôtres — ces chrétiens de la première heure n'attachaient aucune importance aux funérailles et ne plaçaient même pas d inscriptions sur les tombes, tant ils étaient persuadés que la résmTection générale était proche. En outre, ils devaient professer, pour les représen-