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LES CATACOMBES DE ROME <U

rationalistes, cherchant à mettre en pratique une morale raison née et exprimant leur pur théisme par des symboles que leurs successeurs auraient eu le tort de prendre au sérieux. La vérité, c'est ({ue le christianisme du n*^ siècle n'était ni une métaphysique ni un rituel, mais une théorie de la vie. Sans doute, ses adeptes croyaient au surnaturel, mais pas plus ni moins que les libres-penseurs de leur temps. Mener une vie pure, pratiquer la charité et ne pas sacrifier aux idoles, tels étaient les signes extérieurs du chrétien, les seuls devoirs dont la violation pouvait le faire retrancher de la communauté. Aussi n*est-il pas surprenant que le paganisme se crût en présence d'athées.

Ces contempteurs des dieux n'avaient ni temples, ni sanctuaires, ni lieux sacrés. Leur unique autel, au dire d'Origène, c'était (( l'âme du fidèle, la conscience d'où s'élevait la prière. » Point de sacrifices : leurs rites se bornaient, en dehors du baptême qui était leur cérémonie d'initiation, à deux réunions quotidiennes : l'une, avant le jour, pour chanter quelques hymnes, entendre la lecture des Evangiles et s'exhorter mutuellement, suivant l'expression de Pline, « à ne commettre ni vols, ni adultères, ni parjures ; » l'autre, au soir, pour célébrer une agape, qui était, en même temps qu'un repas commémoratif en l'honneur du Maître, un banquet de fraternité et de charité, — les riches devant y apporter la pitance des pauvres. — Pas davantage d'orthodoxie : ainsi que M. Renan le constate encore pour la fin du u*^ siècle, (( les diff'érences qui séparent aujourd'hui le catholique le plus orthodoxe et le protestant le plus libéral sont peu de chose auprès des dissentiments qui existaient alors entre deux chrétiens, qui n'en restaient pas moins en parfaite communion l'un avec l'autre. » [Mar-c-Aurèle, p. 336.) — Pas de prêtres, dans le sens moderne et antique du mot : rien que des présidents ou Anciens, librement élus par la communauté ; c'est seulement au siècle suivant qu'apparaîtront les inspecteurs ou évêques.

Quelque opinion religieuse quel on professe, on nepeutse défendre d'une sympathie spontanée pour ces petits groupes d'incompris qui, en face de la corruption romaine, jetaient silencieusement les assises d'une société nouvelle. Ce qui frappe surtout dans leur vie, telle que nous la révèlent les monuments du n^ siècle, c'est peut-être moins encore leur douceur, leur simplicité et

02 APxCUÉOLOGIE ET HISTOIRE HELIGIELSES

même la pureté de leur conduite, (jue leur inaltérable ton de sérénité dans le présent et de confiance dans l'avenir. (( La pensée inspiratrice de l'art des catacombes, écrit M. Roller, peut se résumer en deux mots : une espérance, une victoire ; d'où son caractère presque riant. » La certitude du lendemain est le caractère dominant des épitaphes que ^L Roller a copiées et reconstituéesen si grand nombre. Jamais un cri de désespoir, pas même 1 expression d'un regret, bien que l'afTectiondes survivants éclate parfois dans une épithète élo(|uente : « très cher. » « très doux, » « plus doux que la lumière et la vie. » — C'est qu'on ne meurt pas dans les catacombes : on y sort du siècle, de sseculo rccessil ; on s'y endort « dans la paix du Seigneur, » on va chercher le « rafraîchissement » des âmes; on y « naît à l'éternité. »

Sans doute, cette assurance du triomphe dans une autre vie ne pouvait manquer de favoriser un détachement exagéré des choses humaines, qui a été de tout temps le grand écueil de la foi chrétienne. Dans cet éloignement d un monde corrompu, sous cette horreur du fidèle pour les atrocités du circpie et les impudicités du théâtre, on peut distinguer un premier symptôme de ce qui sera plus tard ascétisme, mépris des arts, dédain de la science, haine du libre examen. Toutefois, pour être juste envers le christianisme naissant, il faudrait être en état de déterminer quels ont été, dans les développements ultérieurs de ce germe, la part des circonstances et des milieux, l'influence des persécutions prolongées, le contre-coup des invasions barbares, enfin l'entrée en scène de ce monachisme oriental qui. pendant plusieurs siècles, fournit au parti de l'intolérance ses janissaires et ses chefs.

On comprend que la question soit trop vaste pour être abordée en ce moment. Mais, que la religion de l'avenir procède du christianisme ou qu'elle sorte de quekjue catacombe encore ignorée dans les profondeurs de la société moderne, espérons qu'en réparant les lacunes de sa devancière, elle gardera ce que celle-ci avait de vrai et de juste au début — son esprit de charité et d'amour, sa théorie de la souveraineté du devoir et son sentiment du sérieux de la vie.

La croix, du latin crax. est la ligure obtenue par le croisement de deux lignes à angle droit. Cette figure donne naissance à de nombreuses variétés, suivant la direction des branches et la forme de leurs extrémités. William Berry, dans son Encyclopsedia heraldica, en mentionne 38o ! Mais la plupart n'intéressent guère que l'art décoratif et la science du blason. Au }.oint de vue de la symbolique religieuse, les seuls types importants sont : la

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Figures : 17, 18, 19, 2U, 21, 22, 23, 24, 25

croix équilatérale, dite aussi croix grecque fig. 17 ■; — la croix dite latine (immissa ou capitata) où la branche inférieure dépasse en longueur les trois autres fig. 18); — la croix potencée ou en forme de tau (commissa) 'fig. 19); — la croix ansée fig. 20; ; — la croix de saint André [decussata) 'fig. 2V : — la croix gammée ou orammadion ^fis:. 22] ; — la croix de Malte ou radiée ''fig. 23 : — la croix de Lorraine, à double ou à triple traverse {Vig. 24) ; — la croix perronnée, cest-à-dire dressée sur des degrés (fig. 25).

l. Version française de l'article Cross dans VEncyclopœdia of Religion and Ethics, edited by the Rev. James Hastings ;en cours de publication). Qark, Edinburgh.

A) Des Croix non chrétiennes.

Croix cr/ui lu f ('raies. — La croix é([uilalërale constitue, de même que la ligne droite, la ligne brisée, le cercle, le croissant, le triangle, etc., une figure géométrique si simple et si naturelle qu'elle a dû maintes fois se présenter spontanément aux imaginations en (juéte d'un signe pour désigner tout ce (jui s'étend dans les principales directions de l'espace, le ciel, la terre, le rayonnement de la lumière, la rose des vents, etc., — par extension : la la notion abstraite de l'espace lui-même. — Il est parfaitement

Fig. 2G. — Croix cunéiforme

admissible que, dans la symbolique de plusieurs peuples, la croix ait spontanément servi à représenter certaines images matérielles dont elle évoque le contour : des oiseaux au vol, des hommes aux bras étendus, le marteau à deux tètes, l'arbre aux branches horizontales, les bois de l'ignitérébrateur, etc. Mais partout on peut dire qu'elle a été utilisée en première ligne pour représenter la radiation ou l étendue.

G est ainsi que chez les Ghaldéo-Assyriens, la croix é(|uilatérale est devenue le symbole du ciel et de son dieu Anou (fig. 2{j].

Ces mêmes populations représentaient le soleil et ses huit régions par un cercle d'où s'échappaient huit rayons. En joignant ces rayons deux à deux on obtient la croix radiée que les souverains d'Assyrie portaient suspendue au cou, connue les croix de commandeur dans nos ordres de Chevalerie (fig. 27).

Schliemann a constaté la présence de croix sur les poteries et les fusaïoles de la Troade. La sio^nification solaire de ce svmbole

1. RA^vLl^■EO^■. Inscriplions of Wesleni Asia, ^ol. II. lab. 48.

ARCHEOLOGIE DE LA CROLX

est attestée par son alternance avec des disques rayonnants. Parfois il y a juxtaposition des deux images (fv^. 2H^).

Chez les Grecs, le sceptre d'Apollon assume quelquefois la

forme d'une croix- (fig\ 28^). Des croix sont associées à l'image de Castor et de Pollux, peut-être pour affirmer leur nature stellaire".

(SCHLILMANN, Il (OS, Pai'is, ISSj, II» l'Joi.)

En Chaldée on trouve des disques où des rayons s'échappent entre les bras d'une croix inscrite (fig. 26)/

Fiy. 1^9.

(CuNMNGiiAM, lUii!.<i;i Topes, pi. XXXI. "i

Dans l'Inde la croix équilatérale alterne également avec le discjue radié. Sur une ancienne monnaie reproduite par le général

I. Ferkot et Chipiez, LArt diins l antiquité, t. I, p. 308. — Cf. L.\y.\rd. J/onuments of Nineveh, tab. 4.

'2. Monnaie de Gallien reproduite dans Victok Dlruy, Histoire des Romains, Paris, 1885, t. VIII, p. 42.

o. Monnaie de Caracalla.

Cunningliam, les branches île la croix sont terminées par des flèches (fîg. 20 ).

Chez les Gaulois ainsi que parmi les peuplades, de l'àg-e du

Fig. 30.

(Flouest, Deux stèles de Lar.iire, Paris, 1885, pi. XVII.)

bronze, les croix abondent sur les poteries, les bijoux, les monnaies ^ Ici encore, l'emblème est nettement solaire (fig. 30). Sur la statuette d'un dieu gaulois, trouvée en France dans le

Fig-. 31.

{Revue Celtique, arncc 1870, p. 2.)

département de la Gôte-d'Or, la tunique est toute couverte de croix. Ce dieu, qu'on croit le Dis Pater des Gaulois, tient d'une main le maillet, symbole de la foudre, de l'autre un vase ou olla (%• 31).

1. G. DE MoRTiLLCT, T.c siffiic de lu croix avant le christinnisme, Paris, 1866, p. 44 et suiv.

ARCHÉOLOGIE l)i: LA CHOLK

La croix s'est également retrouvée au Mexique, au Pérou et surtout dans l'Amérique centrale, où sa présence sur des monuments religieux ne laissa pas d'étonner les compagnons et les successeurs de Colomb, qui y virent la trace d'un passage de saint Thomas, l'apotre des Indes'. Nous savons aujourd'hui f[ue ces croix sont des allusions aux quatre régions d'où vient la pluie et, par suite, aux vents des quatre points cardinaux-. La croix de l'Amérique précolombienne est une véritable « rose des vents, » et l'on s'explique qu'elle soit devenue ainsi chez les Toltecs le symbole du dieu dispensateur des eaux célestes, Tlaloc'. Suivant M. Albert Ré ville, la croix mexicaine s'appelait l'arbre de fécondité ou l'arbre de vie. On a trouvé dans les ruines de Palenqué un bas-relief représentant des personnages en adoration devant une croix latine qui sert de support à un oiseau fantastique, plus ou moins rapproché du perroquet. Peut-être était-ce le symbole du dieu Quetzacoatl (le serpent emplumé) qui, lui aussi, suivant M. Albert Réville, figure un dieu du vent^).

Chez les Dacotahs on représentait ainsi la croix symbolique des quatre vents (fig. 32) :

Fis-. 3i.

{Tentli Ann. Rcp. Bur. nf Ethn., flg-. IJoo.)

La llèche au sommet de la croix indique la bise perçante du nord ; le vent d'est est symbolisé par un cœur, à la branche gauche de la

L Congrès international des Aniéricanistes, vol. l, Bruxelles, 1871), pp. 501 et suiv.

2. Garrick Malleuv dans Bureau of Etlinology, Tenth Annual Heport. Washington, 1893.

3. A. RÉVILLE, Religions du Mexique, etc.. Paris, ISSo, p. 9L

4. Id., p. 82. — Voy. aussi Thomas Wilson, The Swastika, pp. 933 et suiv.

croix, parce que, dans le corps humain, le cœur est placé sous le bras «auclie; le veut du sud est représenté par le soleil, parce qu'il souille de la région où brille cet astre; enfin le vent d'ouest par une étoile, parce qu'il souflle de la direction où règne la nuit. Cependant la croix américaine peut avoir assumé aussi un caractère solaire oustellaire, si on en Juge })ar les ligures suivantes

Fi^.

qui se sont rencontrées sur des coquilles des iiiounds du Mexique et parmi les pictoriographies des Dacotahs (lîg. 3^^).

Chez les Chinois la croix équilatérale, inscrite dans un carré, représente la terre (fîg. 34).

Au dire de M. Samuel Beal, on trouve en Chine le dicton : « Dieu a façonné la terre en forme de croix-. » — Il est curieux

Vh

de rencontrer un symbolisme analogue chez un Père de TEglise : (( L'aspect de la croix — écrit saint Gérôme, — qu'est-il, sinon la forme du monde en ses quatre directions. L'orient occupe le sommet; le nord figure à droite, le sud à gauche; l'occident à la base^. »

Croix ansée et potencéc. — La croix potencée. qu'on obtient

1. a) Holmes, second Report of Lhe Bureau of Ethnology, p. 282. ^ b el c) Gariuck ^LvLLEllY, 10 "' Rcport, iig. 1H8-1126, 1255.

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