‹ Croyances, rites, institutionsChapitre 58 sur 132 · Migration des symboles. Paris, 1891, p. 180 et sui · texte numérisé non relu

Migration des symboles. Paris, 1891, p. 180 et sui

4. E. Hadelon, Lccabiwt des antiques à la Bibliothèque nationale. Pari.s, IS8S, p. 59.

DES TYPES ICONOGHAPIIIQUES

Genèse, d'autant plus que cette scène a toujours été représentée de la sorte depuis l'époque des catacombes. Ici, toutefois, on a voulu accentuer la ressemblance par une série de retouches qui

Fig. 00. — Camée de la lîibliothèque nationale.

constituent un vrai démarquage. L'olivier a été changé en pommier; le trident de Neptune et la lance de Minerve ont été grattés avec une égale impartialité. On a même essayé de transformer en une coilFure quelconque le casque, à la vérité assez déplacé sur la tête de notre première mère. Enfin, pour que nul n'en ignore, on a gravé autour de l'image, en caractères hébraïques, le G^ verset du chapitre IH de la Genèse : « La femme vit que le fruit de l'arbre était bon u manger, agréable à la vue et désirable. » — M. Babelon attribue ces retouches à un artiste de la Renaissance; elles dénotent, en effet, que l'esprit critique s'est éveillé et qu'il s'agit d'en rencontrer les objections, dût-on même, pour y arriver, mutiler un chef-d'œuvre de l'art antique.

D'autre part, voici un exemple non moins curieux, où Tinterprétation du sujet païen par un archéologue chrétien nous offre un vrai cas de mythologie iconographique. En feuilletant le Dictionnaire des Antiqui/cs clwéliennes^ si justement estimé, de M. l'abbé Marligny, j'ai été assez surpris de trouver, en regard du mot Pêcheur, une reproduction (probablement empruntée à un cylindre chaldéen) d'un type que les publications archéologiques ont vulgarisé dans ces dernières années, le Dieu-poisson, rOannès de Bérose, le Dagan des inscriptions cunéiformes. C'est un personnage humain qui, revêtu d'une peau de poisson, tient une corbeille d'une main et lève l'autre comme pour commander l'attention. Or, non seulement M. Martigny croit trouver ici une image chrétienne, mais encore il reproduit, — il est vrai, sans s'en porter garant, — le commentaire de Polidori, tendant à y voir une représentation du Christ (( de qui l'on peut dire qu'il fut « poisson par l'adoption de notre humanité, qu'il fut pêcheur par u la vertu de sa parole et qu'il donna à d'autres la mission de « pêcheur, ce que semble indiquer le geste de la main levée en « signe de commandement*. »

Si im érudit des plus distingués et, à sa suite, im des archéologues les plus compétents de notre époque en matière d'anticjuités chrétiennes peuvent se laisser entraîner à prendre pour un symbole chrétien une des représentations figurées les plus répandues de l'imagerie chaldéo-assyrienne, combien de pareilles méprises ont dû être plus nombreuses et plus conséquentes, pendant les quinze premiers siècles du christianisme, chez des fidèles qui ne possédaient ni l'esprit critique, ni les données archéologiques de notre temps !

La tâche est à peine commencée de faire, dans l'iconographie si riche de nos traditions populaires, la part respective de la culture chrétienne et des religions antérieures. Il y a là une œuvre qui dépasse certainement les forces d'un homme ; elle ne peut être poursuivie que par l'accumulation des monographies spéciales embrassant chacune toute une série d'images. Sous ce rapport, l'œuvre à entreprendre rentre, tant par la nature de ses procédés que de ses matériaux, dans le domaine du folk-lore qui

1. Martignv, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, p. 519.

DES TVIM<:S ICOXOr.llAIMIIQUES 117

a pris récemment un si brillant essor. L'essentiel c'est de n'apporter dans les recherches de cette espèce d'autre préoccupation (jue l'esprit scientifique et dv n'y poursuivre qu(^ la recherche impartiale de la vérité.

C'est sans doute un sujet délicat, car il se rattache aussi à l'histoire des religions. Mais qu'il me soit permis de rappeler ici ces paroles que M. Max Mûller adressait à quelques-uns de ses détracteurs dans ses récentes conférences à Glasgow^ sur l'histoire de la religion : « Quand nous trouvons également dans d'autres religions des doctrines que nous croyions la propriété exclusive du christianisme, celui-ci en est-il diminué, et la vérité de ces doctrines serait-elle moindre, parce qu'elles ont été proclamées par d'autres Maîtres^? » — Si cette réflexion s'applique aux croyances, elle s'appliquera d'autant plus aux représentations plastiques, où nous ne devrions jamais voir que la forme extérieure et inadéquate delà pensée, — quelque préférence instinctive que chacun ait le droit de conserver pour les symboles de sa tradition et de son milieu.

1. The Gifford Lectures o/" 18!)2. Theosopliy. Londres, 18!)3, p. '.».

Les derniers siècles du paganisme oflrent une des études les plus captivantes de l'histoire, non seulement parce qu'on y assiste au développement de la société chrétienne, mais encore parce qu'on y retrouve plus ou moins les conditions religieuses et même sociales de notre âge. Aussi avons-nous lu avec un vif intérêt l'ouvrage plein d'aperçus profonds et suggestifs que vient de publier, sur la religion à Rome sous les Sévères-, un écrivain depuis longtemps familiarisé avec les phénomènes religieux de cette époque par ses études sur le Logos dans l'école d'Alexandrie et chez les premiers chrétiens, — M. Jean Réville.

Il existe sans doute d'importantes monographies consacrées soit aux principaux personnages historiques, soit à certains phénomènes religieux ou philosophiques, du siècle des Sévères. — Mais, ainsi que le fait observer M. J. Réville dans sa préface, la plupart des descriptions d'ensemble relatives aux croyances et aux mœurs de la société romaine s arrêtent presque toujours à la période des Antonins, qui caractérise la fin de la grandeur romaine, ou à l'époque de Constantin, qui marque l'avènement officiel du christianisme. L'intervalle — en mettant à part les travaux de M. Renan — n'est guère rempli que par les historiens de l'Eglise.

Cependant, le christianisme n'est pas seul à occuper la scène, de Marc-Aurèle à Constantin; il y a le « syncrétisme », qui, un moment, lui disputa l'empire des âmes et qui, par l'importance

i. Revue de Belgique, 15 août 188G.

2. La religion à Rome snus les Séoères, par Jean Révili.e; 1 vol. de 302 paires. Paris, Ernest Leroux, 188G.

LA DERXlÈKi: FLORAISON DL" PAGANISME ANTIQUE 110

de son rôle, comme par l'élévation de ses tendances, mérite mieux que d'être laissé à l'arrière-plan pour servir en quelque sorte de repoussoir à l'histoire de l'Eglise naissante. Il est, du reste, impossible, comme le fait remarquer M. Réville, d'expliquer d'une façon satisfaisante l'avènement de la religion du Christ, si Ton ne fait intervenir l'action antérieure des idées syncrétistes qui lui avaient préparé le terrain au sein même du paganisme.

L'œuvre de M. Réville est conçue sur un plan des plus simples et des plus heureux, qui, sans rien sacrifier de Tenchaînement historique, conserve tout l'attrait et le mouvement de ce véritable drame religieux et social. L'auteur, en effet, nous y décrit tour à tour :

•P Les personnages. Ce sont les nombreux cultes qui se disputaient la faveur du public. D'abord les vieux dieux de la Grèce et de Rome, encore au premier plan de la religion officielle, mais un peu abandonnés par la ferveur populaire, à l'exception des Lares et Pénates, qui présidaient toujours aux cérémonies du foyer domestique ; puis un culte que l'auteur regarde comme la vraie religion nationale de l'empire, superposée à tous les cultes régionaux : le culte de l'empereur, ou plutôt du génie de l'empereur, conçu comme le représentant ou la personnification des bienfaits que l'administration impériale assurait au genre humain ; ensuite la vénération des génies et des démons en général, qui offraient aux spéculations de la théosophie l'intermédiaire tant cherché entre les hommes et la Divinité; enfin les cultes orientaux, dont l'importance avait toujours été en grandissant depuis la chute de la république. On y remarque tour à tour des divinités alexandrines : Isis, qui personnifiait l'élément féminin dans la nature, et Sérapis, devenu un dieu solaire; des divinités phrygiennes : la Cybèle du Mont Ida, dont le culte avait déjà été officiellement introduit à Rome sous la république, et Attis, présenté, lui aussi, comme un dieu solaire; des divinités syro-phéniciennes : les Baals, parfois déguisés sous le nom de quelque Jupiter oriental, et les Astartés, avec leur double caractère de

u>0 Aiu:iii:()L()ciii: kt iiistoiki: nKLUiir.rsEs

déesses, tantôt fécondes et voluptueuses comme Vénus, tantôt sévères et belliqueuses comme Minerve; des divinités persanes, telles qu'Anahita, la déesse des »eaux célestes, dont le culte a laissé des traces jusque dans nos pays, et surtout Mitlira, l'antique dieu aryen de la lumière solaire, qui, par ses symboles de rénovation et ses promesses d'immortalité, disputa un moment au Christ l'héritage du paganisme; — sans compter les innombrables sectes philosophiques dont les spéculations agissaient comme un levain parmi tous ces éléments de fermentation religieuse.

2" La scène, ou plutôt le milieu olîert par cette société en voie de transition, « qui n'est plus la pure civilisation gréco-romaine et qui n'est pas encore le triomphe du christianisme. » Le caractère dominant de l'époque, c'est le cosmopolitisme. Jusqu'ici, Rome n'avait fait que se fortifier en s'ouvrant à l'élite des provinciaux. Désormais, elle n'a plus assez de vie pour s'assimiler les éléments étrangers qui s'y infiltrent par toutes les fissures. C'en est fait de l'aristocratie sénatoriale, qui représentait le dernier appui du passé. Il ne reste que l'empereur au-dessus d'une foule sans droits politiques, et l'empereur lui-même n'est plus que la créature des prétoriens, — un soldat heureux. — La force, du reste, était seule capable de maintenir l'ordre et l'unité, d'assurer la marche de l'administration et de protéger les frontières. Non seulement ce gouvernement assura, sous les Sévères, la paix et le bien-être matériel, mais encore il favorisa le remarquable développement de ce droit humanitaire qui est resté la gloire de l'ancienne Rome et son legs le plus précieux aux sociétés suivantes.

En même temps, bien que l'inspiration et l'originalité commençassent à dépérir dans les lettres et les arts, l'enseignement littéraire prenait une extension sans précédents et on voyait se développer, au profit des classes inférieures, des institutions toutes nouvelles de prévoyance et de charité. Mais, d'autre part, l'esprit public avait disparu avec le sentiment de la patrie et de la liberté ; les anciennes mœurs s'évanouissaient avec les vieilles traditions ; la soif des jouissances matérielles promenait la corruption du centre aux extrémités du corps social. Les étrangers apportaient, dans la capitale de l'empire, leurs croyances et leurs

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usages ; de là un formidable choc de doctrines, de pratiques et de tendances qui achevait de submerger ce qui restait du monde ancien. Le stoïcisme lui-même n'avait pas survécu à Marc-Aurèle.

Quelles étaient alors les principales tendances intellectuelles et morales dont devait nécessairement s'inspirer toute tentative sérieuse de rénover les croyances ? C'étaient — en dehors de la renaissance même du sentiment religieux si marquée au iii^ siècle — le besoin de salut et le sentiment de 1 impuissance à l'obtenir par soi-même ; les préoccupations grandissantes de la vie future ; un idéal nouveau de sainteté préparant les voies à l'ascétisme ; la soif de pardon, d'expiation et de purification, en même temps que de perfectionnement moral ; la recherche de l'édification ; l'aspiration au monothéisme et à l'universalisme religieux ; enfin la passion de l'inconnu se traduisant par la popularité des mystères qui prenaient une place de plus en plus prépondérante dans les cultes du temps.

3^ IJactîon, c'est-à-dire les résultats du rapprochement entre les éléments en présence, le travail de groupement qui s'opéra dans ce milieu en ébullition, enfin les principaux courants qui, par leurs compétitions ou leurs alliances souvent inconscientes, préparèrent ou précipitèrent le dénouement.

Le caractère le plus saillant de la religion à cette époque, c'est, comme dit très bien M. Réville, le syncrétisme, et, de fait, son livre aurait pu aussi bien s'appeler : l'histoire du syncrétisme religieux dans l'empire romain. Par syncrétisme, il faut entendre ici la doctrine que toutes les religions renferment une parcelle de vérité et que la vraie religion consiste dans la réunion ou plutôt dans la fusion de ces parcelles. Cette doctrine semble le point culminant du polythéisme; du moins, nous la retrouvons également dans l'Egypte ancienne et dans l'Inde contemporaine ; on n'en pourrait imaginer de plus favorable à l'universalisme religieux et à la tolérance générale.

Il ne faut jamais perdre de vue que, dans le polythéisme, chaque peuple croit à la réalité des dieux adorés par ses voisins et même par ses ennemis. Lors donc qu'il en vient à étudier ces divinités étrangères et qu'il retrouve chez elles les mêmes attributs, il se demande naturellement si ce ne sont pas les mêmes dieux, connus sous d'autres noms. C'est un rapprochement de ce

12;:* AHciiÉoi.oGn- i: r histoiiik hkligieusks

2^enro qui s'opéra entre les dieux de la Grèce, de Rome, de TEu^ypte et de TOrient précisé. D'autre part, les dieux, ainsi mis en rapport, continuaient à se voir attribuer ime existence réelle, et la tendance p^énérale était même de multiplier indéfiniment le nombre des divinités en les revêtant d'attributs de plus en plus identiques. « On continue à les distin^^uer, remarque l'auteur, et cependant on les confond. Ils ont chacun leurs traditions, leur histoire, leurs orip^ines propres, leur culte, leurs prêtres, leurs temples, et néanmoins ils se substituent si facilement les uns aux autres dans l'esprit dos lidèles, qu'ils semblent ne plus être que des masques divers sous lesquels se cache une seule et même divinité. En un seul dieu. le païen en jidore plusieurs : chaque dieu est pour lui comme une expression particulière du divin ; en adorant ce dieu, il adore le divin, de même que son voisin en

rendant un culte à un autre dieu Où nous disons aujourd'hui :

(( Au dieu souverain qui règne dans les cieux, qui répand la lumière et qui distribue la sagesse, au Dieu qui dispense la guerre et la paix, » le i)aïen syncrétiste disait : « A Jupiter Optimus Maximus, à Junon, à Apollon (ou à Sol), à Minerve, à Mars, à Pax. »

De là aussi une tendance à regarder et à traiter comme Dieu suprême chacune des divinités auxquelles on s'adressait tour à tour; état d'esprit que nous retrouvons également dans l'Inde, pendant la période védique, et pour lequel M. Max Mùller a forgé le mot dhénothéisme. 11 n'est pas, du reste, jusqu'à l'invocation essentiellement syncrétiste de certains hymnes védiques viçvc dèvas : « A tous les dieux, » qui ne se retrouve dans certaines inscriptions adressées omnibus Dois, Dcabusquc. — Invoquer en bloc tous les dieux et même toutes les déesses, c'est presque invoquer Dieu ; c'est à coup sur invoquer le divin.

A coté d3 ce syncrétisme populaire, il s'en trouvait un autre, plus ratliné, qui devait son origine au progrès de la culture philosophique. La caus? de l'unité divine était désormais ime bataille gagnée dans la philosophie. Mais que devenaient, dans cette conception, les vieux dieux de la foule? Deux solutions étaient possibles, également respectueuses des anciennes formes. On pouvait regarder les divinités traditionnelles comme des êtres intermédiaires entre 1 homme et l'Etre suprême. C'est la doctrine qui

prévalut chez les néo-platoniciens et (jui, se simplifiant au contact du judaïsme alexandrin, pénétra dans le christianisme, dont elle contribua fortement à modifier la l'orme. Mais on pouvait aussi tenir simplement les objets de l'adoration populaire pour les noms ou les symboles de l'Etre absolu et inconnaissable. Cette théorie, déjà esquissée par Plutarque, trouva peut-être son expression la plus avancée dans Maxime de Tyr. A entendre ce philosophe, nous sommes incapables de saisir l'essence de l'Etre suprême, qui est le père de toutes choses, supérieur au temps et à la nature, être inaccessible, auquel l'homme ne peut même pas donner un nom adéquat. Aussi appelons-nous à notre aide, pour nous le représenter, les noms des divinités, les êtres vivants, les représentationsjsymboliques, les éléments de la nature ; essayant, en un mot, de suppléer à notre impuissance, en le nommant d'après tout ce que nous connaissons ou imaginons de beau.

N'est-il pas étrange de voir ainsi, il y a seize siècles, Mjixime de Tyr atteindre, parla seule force du raisonnement philosophicpie, aux conclusions que M. Herbert Spencer vient de formuler comme le dernier mot de la science contemporaine, — c'est-à-dire la double afTirmation qu'il existe une « Energie infinie et éternelle d'où procèdent toutes choses, » et que nous sommes impuissants à définir, sauf par des symboles, cette réalité incognoscible*? — Telle est la « vérité suprême » qui, pour le chef deTécoleévolutionniste comme pour le néo-pythagoricien du ni^ siècle, légitimera toujours l'existence de la reliorion, avec cette seule restriction du o-rand philosophe anglais, que « les symboles ne doivent pas être tenus pour ressemblant à ce dont ils tiennent la place. »

Malheureusement, le syncrétisme païen allait trop loin quand il prétendait établir la vérité absolue de toutes les religions, en leur prêtant indistinctement, avec l'assistance facile de la méthode allégorique, des dogmes et des enseignements qui n'avaient rien do commun avec le sens réel de leurs traditions ou de leurs prati(jues. D'autre part, il ne put empêcher ses représentants même les plus distingués de verser plus ou moins dans les superstitions populaires, que favorisait d'ailleurs, sa conception d'êtres intermédiaires entre l'homme et la divinité.

1. H. Spenceu, Firslprinciples, chap. v; Ecclesiastical Inslitiilions, chap. \\i.

121 Aiicm-oLociiK Kr iiisroiin-: helicieusks

Les tendances à la fois reli^^ieuses et politiques que nous venons d'esquisser se traduisirent, au m*' siècle, par des tentatives de réforme que, pour la première fois, nous trouvons ici nettement distinguées et mises en lumière. Ce furent surtout, au dire de M. Ré ville :

La réforme néo-pythagoricienne dont Apollonius de Tyane est le héros et qui a pour organe l'entourage de Julia Domna, femme de Septime Sévère ;

La substitution pure et simple d'un culte oriental à l'ancienne religion gréco-romaine, sous les auspices de l'empereur Elagabal et de sa mère Julia Soa^mias;

Enfin, le véritable syncrétisme aboutissant à une panthéolàtrie et au culte des saints du paganisme, avec Alexandre Sévère et sa mère Julia Mama^a.

Ces trois Julies appartenaient à la famille gréco-syrienne de Julius Agrippa. Etrange lignée où les femmes, comme le dit M. Ré ville, suppléant parle charme de leur nature et la souplesse de leur intelligence à la médiocrité quelque peu banale des hommes, dirigèrent pendant une quinzaine d'années le monde civilisé, non seulement au point de vue religieux, mais encore sous le rapport politique; — d'abord Julia Domna, la femme (1 Alexandre Sévère ; puis sa sœur Julia Ma'sa et enfin les deux filles de cette dernière, Julia Soa^mias et Julia Mama\a, qui furent toutes^^mères d'empereur.

L'heure était, du reste, propice à l'influence féminine : (( Jamais peut-être, dit l'auteur, si nous en exceptons l'Amérique contemporaine, les femmes de la haute société n'ont été plus libres en fait, sinon en droit, et n'ont fait preuve d'une culture plus étendue que sous l'empire romain. Elles avaient la libre disposition de leur propre fortune, le droit de former des associations, une grande indépendance dans la vie sociale; elles ne craignaient pas de s'occuper dart, de littérature, parfois même de philosophie; elles jouissaient d'une liberté religieuse étendue et en profitaient pour exercer une active propagande en faveur

de leurs cultes préférés. Et si la liberté avait dégénéré en licence chez un grand nombre d'entre elles, il ne manquait cependant pas dans cette société romaine, trop décriée par ses propres censeurs comme par ses adversaires chrétiens, de bonnes et nobles femmes, qui joignaient aux vertus domestiques d'autrefois un esprit plus cultivé et des goûts moins terre à terre. »

Julia Domna, dont la vertu a trouvé dans M. Réville un défenseur convaincu, n'occupa ouvertement le pouvoir ni pendant le règne de son mari, ni pendant celui de son fils, mais elle n'en exerça pas moins une influence considérable et généralement bienfaisante, même sous ce fou couronné qui portait le nom de Caracalla. Elle avait organisé autour d'elle une petite cour ou plutôt un véritable « salon, » où se réunissait tout ce qu'il y avait alors de distingué dans la politique, la jurisprudence, les lettres, les arts et la philosophie, sans distinction d'école ni de race. De ce cénacle, où dominait le néo-pvthagorisme, sortit un roman qui faillit donner au monde une religion nouvelle : La vie d Apollonius ^ par Philostrate de Samos.

Tout ce qu'on sait de positif sur cet Apollonius de Tyane, qu'on a surnommé un « Christ païen, » c'est qu'un philosophe pythagoricien de ce nom semble avoir réellement vu le jour à Tyane en Cappadoce, au i^^" siècle de notre ère, et qu^il exerça une influence notable sur la foule par ses actions merveilleuses comme par son enseignement élevé. 11 est même vraisemblable qu'il voyagea en Orient ; qu il composa plusieurs ouvrages, entre autres une Vie de Pythaqore^ un traité sur les sacrifices et un autre sur les prédictions astrologiques, des épîtres et un Testament; qu'il se consacra à l'évangélisation de ses contemporains et qu'il se trouva exposé aux tracasseries de Domitien. Un de ses disciples, nommé Damis le Ninivite, avait consigné les souvenirs que lui avaient laissés les voyages et les enseignements du maître dans un livre perdu aujourd'hui, comme, d'ailleurs, tous les traités d'Apollonius luimême. Cette biographie^ de forme assez simple et peu littéraire, étant tombée entre les mains de Julia Domna, celle-ci chargea le le meilleur conteur de son entourage, Philostrate, de refaire le travail, en s'aidant de tous les documents, voire de toutes les traditions qu'il pourrait recueillir sur le réformateur de Tyane.

L'ouvrage de Philostrate n'a qu'une autorité médiocre au point

12li ARGIIÉOLOGIK KT IIISTOIRI': HELIGIEUSES

de vue hislori(|ue, mais, on dehors de sa valeur littéraire, il est surtout intéressant en ce (|u'il reflète les idées favorites du syncrétisme dominant et vn ce (|u il joua un rôle considérable dans le numvement religieux de répoc[ue. 11 nous est impossible de résumer les détails de ce véritable cvaiif/ile. Nous devons nous contenter de renvoyer le lecteur, pour tout ce cjui concerne les aventures et les miracles d'Apollonius, aux ouvrages spéciaux ou au résumé qu'en donne M. Réville lui-même. Ce qui nous importe surtout, c'est — à coté de cette partie merveilleuse, qui répondait aux croyances et aux aspirations superstitieuses des esprits même les plus avancés de l'époque — le côté sj)irituel et moral qui résumait les tendances nouvelles du sentiment religieux et (|ui lait d Ai)ollonius, tel (|u il nous apparaît à travers l'œuvre de Philostrate, « l'incarnation du paganisme réformé, avec toutes ses grandeurs, mais aussi avec toutes ses faiblesses. »

Apollonius n'est ni un magicien ni un dieu; il le déclare luimême; c'est simplement un ((homme divin » c'est-à-dire, tellement pénétré de la nature divine (ju'il possède des facultés en (juelque sorte surhumaines. Il proclame l'existence d'un Dieu suprême, source de tout bien et de toute sagesse ; cependant, ce n'est pas lui qui engagera les diverses cités à changer leur culte traditionnel; il s'efforce, au contraire, de rétablir dans leur pureté primitive les pratiques religieuses abandonnées ou dégénérées. Ces rites ont, du reste, été établis par les dieux eux-mêmes, que la Divinité supérieure a préposés, comme autant de ministres, au gouvernement des divers départements de son empire. 11 semble, en réalité, qu Apollonius ne se soit guère complu aux longues dissertations métaphysiques. Ce qu'il se propose surtout, c'est d'instruire, d'édilier et de réformer les hommes : <( Restaurer les temples, dit M. Réville, redresser les torts, réformer les pratiques superstitieuses ou impures, combattre le charlatanisme religieux, dévoiler les iniquités et défendre la justice, guérir les plaies morales de l'individu ou de la société et surtout amener les âmes à 1 état de pureté, voilà la sainte tâche à laquelle il s'est consacré. » Sa morale ne reste pas dans le domaine de la théorie pure, mais elle est essentiellement pratique et humanitaire.

Par certains de ses éléments spirituels, peut-être plus encore que par les rapprochements de faits, la Vie d Apollonius rappelle

sulïisamment les Evangiles pour qu on ait voulu y voir un pastiche païen, destiné à combattre les chrétiens avec leurs propres armes. M. J. Réville l'cpousse cette oj)inion ; pour lui, et nous croyons qu'il est dans le vrai, la ]'ic d' Apollonius et les Evani^iles sont des produits parallèles de tendances religieuses analogues : <( En présentant à leurs contemporains la figure idéalisée de « l'homme divin, » les syncrétistes de la cour de Julia Domna obéirent, probablement sans le savoir et sans le vouloir, aux mômes tendances qui amenaient des milliers de fidèles aux pieds de Jésus glorifié. Il leur fallait un héros de la religion morale, dont la grandeur consistât en élévation de sentiments, en pureté de vie et en dévouement à Ihumanité, plutôt qu'en exploits mythologiques. Il leur fallait un sage qui non seulement eût enseigné la vérité religieuse, mais encore qui en eût été luimême la réalisation vivante. Il leur fallait un apôtre de ce paganisme réformé qu'ils cherchaient à propager ; un héros humanitaire qui dépensât généreusement à tous les hommes de bonne volonté les moyens de salut réservés au cercle restreint des initiés de certains mvstères. »

Cependant, dans cette compétition, ce fut le christianisme qui triompha. L'Apollonius de Philostrate ne tarda pas à jouir d'une vénération universelle ; on lui éleva partout des statues, et pendant longtemps les païens l'opposèrent aux chrétiens comme un être bien supérieur au Jésus de Nazareth. Mais ses liens avec les vieux cultes étaient trop étroits pour que la réforme poursuivie en son nom ne fût pas définitivement enveloppée dans la chute du paganisme.

On ne peut se défendre d'une certaine surprise quand on voit M. Iléville placer, à côté de la tentative précédente, celle d Elagabal pour établir à Rome la prédominance d'un dieu syrien. Sans doute, le soin que le prêtre d Emèse, devenu empereur grâce aux intrigues de sa mère et de son aïeule, mit à réunir autour de son idole les symboles et les emblèmes des autres divinités, prouve qu'il voulait, lui aussi, subordonner toutes les religions au culte de son Baal, et, jusqu'à un certain point, M. Réville est fondé à

V^H ARCHÉOLOr.IK ET IIISTOIRK RELIGIEUSES

dire que, là où les réformateurs néo-pythagoriciens avaient voulu réaliser l'unité religieuse en formant une fédération de tous les cultes autour d'un drapeau commun, Elagabîd poursuivit le même but en établissant, au profit de son dieu, une monarchie à l'orientale. — 11 n en est pas moins vrai que ce « premier triomphe d'un dieu jaloux dans lo monde occidental » est moins un cas de svncrétisme ([ue de pure monolatrie : l'établissement même de ce culte fut dû à un accident politique plutôt qu'à un phénomène normal de 1 évolution religieuse, et son succès passager ne démontre que la platitude du Sénat, ainsi que les vices de l'organisation impériale.

Mais nous avons hâte don venir à la troisième tentative décrite par M. Réville, celle d'Alexandre Sévère. Ce prince, qui eut un règne trop court pour le bonheur de l'empire, avait été élevé par sa mère, Julia Mamœa, dans des dispositions religieuses et morales qui en firent le représentant le plus élevé du syncrétisme grécoromain. Il montra qu'on peut être religieux et même mystique sans appartenir à aucun culte déterminé. Tout le monde a entendu parler de l'oratoire cju'il se fit construire pour y placer côte à côte Apollonius de Tyane, Jésus, Abraham, Orphée, Alexandre le Grand, devançant ainsi de seize siècles le culte des héros de l'humanité, esquissé par Comte et réalisé par certains disciples du philosophe français. Mais, en même temps, Alexandre Sévère pratiquait tous les cultes populaires, participant indifféremment aux cérémonies en l'honneur de Jupiter, du Soleil, de Sérapis, de Baal et de la Mère des dieux; on raconte même que non content d'accorder liberté et protection aux chrétiens comme aux juifs, il songea un instant à construire un temple au Christ. Pour retrouver une pareille largeur d idées sur le trône, il faut descendre jusqu'au xvi^ siècle de l'Inde, où l'empereur Akbar s'efforça de concilier, dans le culte d'un Dieu unique, les cultes des musulmans, des chrétiens, des juifs, des Hindous et des Parsis.

C'est le sort, semble- t-il, de ces éclectismes individuels que, plus ils sont le fruit d'un choix raisonné, moins ils ont de chances pour s'imposer au sentiment religieux des foules. Le paganisme, d'ailleurs, avait besoin dune plus grande concentration pour se défendre contre le christianisme, et celui-ci fut toujours trop exclusif pour accepter les avances du syncrétisme païen.

LA DERMÈHK FLORAISON 1)1 PAGANISME ANTIOLE V^0

L'oratoire d'Alexandre Sévère disparut donc avec lui, dujour où les légions, fatiguées de tant de sagesseet de vertu, égorgèrent le fils de Julia Mamaia au profit d'un gardeur de bœufs. Mais sa tentative semble niarcpier le triomphe définitif du syncrétisme universaliste dans la religion de remj)ire romain.

Ce fut le culte du Soleil qui en profita d abord, — soit qu on assimilât à ce dieu les autres divinités du paganisme^ — soit qu'on fit de sa forme visible la représentation matérielle par excellence de la divinité ; — sans compter que ce culte avait reçu, au sein des mystères mithriaques, comme nous l'avons dit plus haut, la portée morale et spirituelle nécessaire pour donner satisfaction aux nouvelles aspirations de la conscience religieuse. — A partir d'Aurélien, le culte du Soleil devient la religion officielle de l'empire ; c'est contre lui que le Christianisme livrera ses batailles décisives et c'est avec lui que, sous le règne de Julien, s'opérera le dernier retour offensif du paganisme. Or, cette sorte de monothéisme solaire ne peut s'expliquer que par le triomphe des tendances représentées par les syncrétistes du lu^ siècle.

Gomment se fit-il que ce triomphe du syncrétisme fut de si courte durée? « Comme la plupart des réformateurs, écrit M. Réville, les syncrétistes païens ne prévirent pas les conséquences

que l'épanouissement de leurs principes devait entraîner Leur

monothéisme était de toutes les formes du paganisme celle qui se rapprochait le plus de la doctrine catholique, encore insuffisamment arrêtée et par conséquent susceptible d interprétations très variables. L'àme du Soleil — qu'ils saluaient comme la divinité suprême — était aussi l'Intelligence suprême, l'ancien Logos stoïcien, le dispensateur de toutes les bénédictions temporelles et spirituelles. De son coté, le Christ n'était plus simplement le Fils de l'homme, doux et humble de cœur, enfant de Nazareth et prophète galiléen; il était la lumière du monde, le Logos divin, dispensateur de tout salut et de toute gràcj*. »

De même, le christianisme profita de l'importance accordée

l. Pour moiitrcr coml)icii la confusion était facile entre le (Christ et le Soleil. M. Uévillc rappelle, d'après Eusèhe, la prière commune qui, sous Constantin, servait aux légionnaires pour adorer le Soleil, Mithra et le Christ. — Voir aussi V. DuRiY, La politique reliyieiise de Constantin {Bulletin de l'Acad. des sciences morales et polit., 1880).

130 AUCIIKOLOGIE KT HISTOIHH RELIGIKUSES

par les réformateurs païens aux êtres intermédiaires entre les dieux et les hommes. « L'idée même qu'il fallait un intermédiaire, un médiateur entre la divinité et l'humanité, constituait, pour la société antique, une véritable propirdeuticpie en faveur du christianisme. Autant la théologie syncrétiste préparait les esprits à recevoir le christianisme, autant ce (jue j'appellerai la (( politique svncrétiste » hâtait la victoire du christianisme au sein de l'organisation sociale. Elle prônait une religion universaliste, élevée au-dessus des distinctions de nationalité ou de race. Or, toutes les religions qui se disputaient la faveur des hommes étaient plus ou moins dominées par leur caractère national, particulariste. Jupiter était capitolin, Isis alexandrine, Mithra perse, etc. »

D'autre part, en face des cultes traditionnels vainement rapprochés par le syncrétisme dans lunité idéale d'un monothéisme solaire universel, l'Eglise chrétienne apportait au monde, non pas seulement l'unité spirituelle, mais encore l'unité positive et concrète dans son organisation ecclésiastique. — Le syncrétisme, prétendant conserver indistinctement les anciens cultes et les anciennes traditions, se plaçait dans une situation d'infériorité notoire vis-à-vis du christianisme, qui offrait les mêmes satisfactions à l'esprit nouveau, sans être empêtré de ce bagage compromettant. — Enfin, il s'en faut que le christianisme fût toujours confiné à la doctrine simple et pure de sonfondateur : «Tandis que le paganisme se christianisait, le christianisme se pagani-

sait Son monothéisme rigoureux se transforme peu à peu,

sous l'influence de la philosophie néo-platonicienne, en polythéisme mal déguisé sous des apparences monothéistes Sa

dogmatique emprunte, par l'intermédiaire de Técole d'Alexandrie, les plus nobles pensées de la philosophie grecque. Son administration se calque sur celle de l'empire romain En vérité, il

n'y a guère moins de différence entre le christianisme de Nicée et le christianisme de Jésus qu'entre le monothéisme solaire des syncrétistes et le paganisme traditionnel encore tout imprégné de naturisme. )^

M. Réville ne semble pas éloigné d'admettre que tous les principes essentiels du syncrétisme païen ont passé dans le christianisme. Nous en trouvons un, malheureusement cpii fait excep-

tion : c'est hi tolérance religieuse, dont Alexandre Sévère donna au monde un si rare exemple, et, quand nous songeons à ce que devint, sous le christianisme vainqueur, la liberté de penser, cette exception doit suffire pour que nous hésitions à décider si la solution qui prévalut fut la meilleure dans l'intérêt de l'humanité et de la civilisation. D'autres ont même répondu négativement à cette question, notamment un des philosophes les plus profonds de notre temps, M. Renouvier, dans son curieux et intéressant ouvrage : l'Lchronic, Esquisse historique apocryphe du développe me ni de la civilisation européenne^ tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait pu être (Paris, 1876).

Mais reste à savoir si la société païenne aurait pu échapper au sort qui l'a frappée. Or, si quelque chose se dégage de l'étude impartiale que nous soumet M. Héville, c'est que le paganisme antique était irrévocablement condamné et que même le syncrétisme, quelle que fût sa valeur morale, était impuissant à le sauver. Le christianisme, tel que l'avait façonné l'école alexandrine, était en parfaite concordance — il ne faut pas l'oublier — avec les aspirations morales les plus hautes et les théories philosophiques les plus avancées de son temps ; tout ce qu'il faut regretter, c'est que, par un vice d'origine, il ne tarda pas à renier les tendances latitudinaires des Origène et des Clément d'Alexandrie pour se jeter dans un exclusivisme et une intolérance dont il est encore imparfaitement émancipé.

Parmi les ([uestions historiques ([u aborde M. Réville, iln'enest peut-être pas de plus intéressante et de plus instructive que celleci : comment la société romaine qui, de Cicéron à Lucrèce, marchait à grands pas dans la direction du scepticisme, se rejeta-telle graduellement dans les bras de la religion et même du mysticisme ? Il ne suffit pas de répondre que le scepticisme marque simplement la transition entre la disparition de croyances dépassées par les besoins moraux ou intellectuels d'une épocpie et l'avènement ou la formation d'une religion mieux adaptée aux aspirations nouvelles. Ce qu'il importe de rechercher, ce sont précisément les faits d'où* ressort cette conclusion.

13,? AlU.lIKOLOGIE ET 11IST()1KE HELICIEISES

On a assigné à la réaction religieuse (jui marqua la lin du paganisme des explications partielles et généralement insuilisantes.

Ainsi. 1 on a lait valoir (prAuguste et ses successeurs, rompant avec la politique libre-penseusi» do Jules César, remirent en honneur les crovances et les rites de la relii'ion romaine. Mais les tendances mysticjues du sentiment religieux étaient absolument étrangères aux concej)tions légalistes et en ((ueUpie sorte contractuelles de la vieille religion romaine (pii allait être emportée par le torrent. La vérité est (jue les conservateurs religieux n'eurent bientôt plus d'autre ressource ([ue d'interpréter leurs vieux rites dans le sens des idées nouvelles. De toute façon, c'en était lait du vieux culte.

On a également invo(|ué 1 invasion du mysticisme oriental. Sans doute, les formes nouvelles qu'emprunta la religiosité vinrent surtout d"(lrient ; mais leur propagation même ne fut possible que parce qu'elles répondaient à ime disposition générale de la société par leur portée universaliste, leur organisation démocratique, le caractère mystérieux de leurs rites et le mysticisme de leur doctrine sur l'inmiortalité. Le culte oriental, qui faillit surtout l'emporter, le inithriacisnic, était précisément celui qui réunissait ces caractères au plus haut degré.

^[y[. Victor Arnould, Jacques de Boisjolin et d'autres écrivains de la même école ont soutenu, à la suite de Proudhon. qu'il y avait surtout un fait économique dans l'avènement du christianisme et que sa rapide propagation était due à l'échec des tentatives de révolution ou de réforme sociale qui, depuis les guerres serviles jusqu'au dernier soulèvement de l'Asie Mineure sous Trajan, avaient tenté de secouer le joug des riches et des puissants. Quand les classes opprimées furent convaincues de leur impuissance à améliorer leur condition en ce monde, elles reportèrent leurs aspirations vers la vie future et se laissèrent gagner par les doctrines qui leur promettaient le royaume de Dieu*. — Il est certain que le sentiment de désespérance résignée, engendré par l'impuissance de l'homme et surtout du pauvre à réparer dans ce monde les injustices du sort, fut pour beaucoup dans

i. Voir les iiiiîi-nioiix tlé\ cloppements que M. ^'icto^ Arnould a donnés à cette thèse dans les dernièr«>s années de la Hcvue positive, sous le titre ; Tableau il une histoire sociule île l I^tjlise.

l'acceptation de Fidéal chrétien, et M. Jean Réville n"a peut être pas assez insisté sur ce côté du problème. Mais il n'en reste pa^ moins impossible de tout expliquer dans l'histoire pai' des causes économiques. D'ailleurs, les guerres civiles dataient de la république, et jamais la condition des esclaves ne fut plus douce que sous l'empire. Jamais, non plus, on ne s'était autant occupé des faibles et des malheureux que sous les Antonins et les Sévères. S'il est vrai que la grande propriété perdit l'Italie, ce phénomène local explique la disparition de la classe moyenne, mais n'implique pas d'aggravation sensible dans la condition des classes inférieures. Quant aux excès des mauvais empereurs, ce fut presque exclusivement l'aristocratie romaine qui en supporta le poids, et il y a de quoi nous faire réfléchir sur la prétendue misère de cette époque, quand nous voyons un des hommes qui l'ont étudiée avec le plus de soin et de compétence, l'éminent historien Mommsen, formuler cette conclusion dans son récent volume : Die Provinzcn von Cœsai' bis Dioclctian : « Aujourd'hui encore, il y a tel pays, en Orient comme en Occident, pour lequel l'empire romain a marqué le meilleur gouvernement qii il ait connu, avant comme après. Et si jamais un ange du Seigneur fait le bilan du passé et du présent, s'il recherche quand le domaine possédé par Sévère Antonin a été administré avec le plus de sagesse et d'humanité, si, dans V ensemble , le monde a vu croîfre le bien-être et la civilisation, il est fort douteux que la sentence soit prononcée en faveur du présent. »

M. Réville énumère encore, parmi les autres raisons qu'on a invoquées, la décadence de la vie politique, l'absence de grands mobiles dans une société où il n'y a plus ni patriotisme ni besoin d'extension, le déclin de la philosophie indépendante de la religion, l'absence dune science sérieuse capable d'accaparer les esprits avides de vérité, l'exemple du christianisme et la nécessité de le combattre en relevant le paganisme déconsidéré, le rassasiement d'une société blasée sur les grandeurs, les richesses et les séductions de la matière, 1 épuisement d'une civilisation qui a donné tous les fruits qu'elle était capable de porter, l'influence du malheur des temps, depuis les catastrophes et la peste pendant les dernières années de Marc- Aurèle et sous Commode jusf[u'aux sanglantes guerres civiles

de Soptime Sévère et aux menaces toujours plus redoutables des barbares.

Mais, tout en reconnaissant que cliacune de ces explications renferme une part de vérité, M. Réville fait observer qu'en somme elles aboutissent toutes à la conclusion suivante : « La société romaine au ni'' siècle est dég-oûtée de ce qui suffisait jusqu'alors à son bonheur; elle est désabusée, désillusionnée, que ce soit par satiété ou parce que les événements ne lui permettent plus d'éprouver le même contentement. Elle est dégoûtée do la gloire, de la jouissance sensuelle, dégoûtée des philosophies qui l'ont nourrie jusqu'alors. Il lui faut (juehjue chose de mieux, un nouvel idéal, une nouvelle sorte d'émotions, un nouveau principe de vie spirituelle : comme la réalité ne lui ollVe rien de pareil, elle se retourne vers ses dieux, elle en appelle au sentiment religieux, elle va chercher dans le monde supra-sensible les consolations et les espérances dont elle; a b3soin. Il y a ainsi une frappante coïncidence entre la renaissance religieuse et la conscience de la fin du monde antique. »

On ne peut nier que la plupart de ces traits ne se rencontrent également dans lo société d'aujourd'hui, et il n'est pas un chapitre, dans l'ouvrage de M. Réville, qui ne nous inspire à cet égard des rapprochements significatifs. Ainsi, au point de vue moral, il serait puéril de contester que nous naviguons en plein pessimisme et, sans examiner en ce moment si cette disposition d'esprit n'est pas justifiée par les circonstances, il faut reconnaître que le pessimisme a été, de tout temps, le symptôme avant-coureur des réactions relisrieuses.

En est-il de même au point de vue intellectuel et économique? Outre la résistance de nos anciens cultes qui suiïîsent encore, ou à peu près, aux besoins spirituels de la masse, il faut compter ici avec deux éléments qui s'opposent à l'action du sentiment religieux dans les milieux où s'élaborent d'habitude les grandes transformations religieuses. L'un opère surtout chez les esprits éclairés des classes supérieures ; c est le progrès constant des sciences positives qui écarte le supra-sensible non seulement de la vie

LA DEHXIKHi: l'LOIiAISON DI PAGANISMK ANTIQUE 135

ordinaire, mais encore du raisonnement philosophique. L'autre, qui se rencontre surtout chez les esprits mécontents et inrjuiets des classes populaires, c'est la tendance actuellement antireligieuse du socialisme qui conserve encore une certaine foi dans la science et dans la politique pour changer les conditions de la vie humaine.

Mais qui nous dit que la période d'invention scientifique, aujourd'hui en plein épanouissement, aura une durée indéfinie? Le simple raisonnement, non moins f[ue l'expérience du passé, doivent nous faire comprendre que les périodes d'expansion intellectuelle sont fatalement séparées par des périodes de torpeur ou tout au moins de ralentissement, comme celle qui se produisit vers la iu\ du paganisme, malgré le remarquable développement de la littérature et même de l'instruction publique. Qui nous dit qu'alors la philosophie, se soustrayant à la domination exclusive des méthodes positives, n'en reviendra pas de préférence, comme elle l'a fait si souvent dans l'histoire de la pensée humaine, aux procédés ordinaires de l'intuition, en se bornant à s'appuyer sur le bagage acquis, mais stationnaire, des connaissances humaines? Déjà tout ce qu'elle a pu faire, aux plus beaux jours de la méthode expérimentale, c'a été de ramener l'univers, par des généralisations hardies, à l'énigme de la matière et de la force. Mais derrière ces entités n'en plane pas moins, dans une sorte de brouillard menaçant, l'Etre sans âge et sans forme que les disciples de Comte ont vraiment cherché à exorciser par une sévère discipline de Tesprit, et qu'ils n'ont pu empêcher de reparaître jusque dans les œuvres de Haeckel et de Spencer.

Quant au socialisme, il finira par constater que la science peut sans doute améliorer les conditions de la vie humaine, mais que, pas plus que la force, elle ne peut changer la nature de l'homme ni les lois de l'univers. Quand il subira cette désillusion, si la religion se présente avec son cortège de promesses, nul doute qu'il ne se jette dans les bras du nouveau dieu. Entre la science et la religion, la lutte sur ce terrain n'est pas égale, car l'une est confinée dans les limites du réel et l'autre a pour domaine le champ sans limites de l'impossible.

Cette alliance éventuelle de socialisme et de la religion est le plus grand des périls qui menacent la société moderne. Irréli-

13G Ai{(:nK()i.()ciii: i:r iiistôiiii: i^hucikisks

i^ieiix, le socialisme — (ju'il se proclame anarchiste ou collectiviste — pourra amener des désastres locaux et momentanés ; mais il est impuissant à rien fonder ou même à maintenir une domination de fait, car, depuis une trentaine d'années qu'il est sorti de sa phase mystique, il ne représente plus qu'une explosion d'appétits, favorisée par un malaise général et justifiée par des souffrances trop souvent réelles. Mais si nous ne parvenons pas à rencontrer, par des mesures équitables et opportunes, ce que renferment de légitime les griefs de cette réaction populaire contre le développement exagéré de notre industrialisme, elle pourrait bien, le jour où elle s'allierait au sentiment religieux, attirant à elle les forces qu'immobilisent aujourd'hui les vieux cultes, provoquer dans notre situation économique, morale et religieuse des changements aussi profonds que le christianisme dans la société antique.

Sera-ce un bien ou un mal ? Le problème est bien autrement insoluble encore que la question de savoir si la chute de la société païenne a été un gain ou une perte pour l'humanité, car nous savons, du moins, ce qui a succédé au paganisme, tandis que rien jusqu'aujourd'hui ne nous permet de prévoir ce qui prendrait la place de la société moderne.

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