LES MYSTÈRES DE MITHRA DANS L'EMPIHE ROMAIN
lumineux; Ahrimaii dans le monde souterrain; entre eux, c'està-dire dans l'atmosphère, — comme en témoif^^ne un texte de Plutarque, — se tenait Mithra, qui devait à cette situation intermédiaire son caractère de médiateur, fj.îo't.Tr.ç. Gomme une fonction analogue était remplie chez les Babyloniens par le dieu du soleil, Samas, on rapprocha les deux divinités, et c'est ainsi que Mithra assuma une nature plus directement solaire.
Enfin, c'est également alors que seraient venues se superposer aux croyances iraniennes, sur le jugement des âmes et la résurrection des morts, les doctrines plus compliquées de l'eschatologie chaldéenne : la terre est encerclée de sept sphères cristallines et transparentes, qui s'emboîtent l'une dansl'autre; c'est là que circulent les cinq planètes alors connues, plus le soleil et la lune assimilés auxplanètes. Tout autour s'étend le ciel des étoiles fixes, séjour des dieux et des essences pures. Les âmes, qui font partie de ces dernières, sont graduellement attirées vers la terre, soit par l'attraction de la matière, soit par le désir de concourir à l'œuvre d'Ormuzd. Elles descendent de sphère en sphère, recevant de chaque planète, à leur passage, une des dispositions fondamentales qui constituent la nature humaine. Dans cette parabase, le soleil leur communique les capacités intellectuelles; la lune, l'énergie vitale ; Mars, l'ardeur guerrière ; Jupiter, l'ambition; Vénus, l'instinct amoureux; Mercure, l'esprit de négoce; Saturne, le goût delà paresse. Une fois incarnées dans un corps terrestre, les âmes commencent leur grande épreuve au milieu des ditïicultés et des tentations. Il s'agit de lutter pour la cause d'Ormuzd, en combattant les mauvais esprits avec le concours de Mithra. — Ainsi que l'observe M. Gumont, ce système dualiste était particulièrement propre à encourager l'etfort individuel et à développer l'énergie humaine. La pureté parfaite restait 1 idéal ; mais au lieu de se perdre, comme les sectes ascétiques en général, dans un mysticisme contemplatif, le mithriacisme plaçait le bien dans l'action.
Dès le décès, tandis que le génie de la corruption s'emparait du corps, les anges et les démons se disputaient la possession de l'àme. Son sort était décidé dans un jugement auquel présidait Mithra.
Condamnée, l'âme devenait la proie des mauvais esprits qui l'entraînaient dans le domaine d'Ahriman. Acquittée, elle repre-
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liait son ascension; elle ronioiitail vers le ciel, jj^uidée par Mitlira, (jui lui taisait gravir, comme les (légères dune échelle, les sphères superposées tles sept planètes. (Vêtait Vnnjtbase. A son passaj^-e dans chaque sphère, elle se dépouillait, comme d'un vêtement, des dispositions <(u'elle y avait assumées pendant sa descente vers la terre, l^lle rentrait ainsi nue, ou j)lutot réduite à sa pure essence, dans le séjour du Père (À'desle qui laccueillait « comme un enfant revenu d'un lointain voyaiçe. »
Sur cette doctrine du jugement immédiat après la mort, se grelîait assez illogi([uement la croyance à la résurrection de la chair. (Hiand les temps seront révolus, des fléaux, envoyés par Ahriman, annonceront la fin du monde. Mithra ressuscitera les morts, les convoquera dans une grande assemblée et sépîu'era les bons des mauvais; puis, sous la forme du héros Çaoshyant, il immolera un taureau merveilleux, dont il mêlera le sang au vin consacré, pour fournir aux Justes un breuvage qui assure Timmortalité ; tandis c[u'Ormuzd anéantira par le feu les méchants, les démons et Ahriman lui-même.
Une autre contradiction fut l'admission du fatalisme astrologique dans un système basé sur le libre arbitre de l'homme et sur l'intercession des puissances secourables. On peut reprocher aux mystères de Mithra d'avoir contribué à la propagation des pratiques occultes qui infectèrent l'Empire romain dans les derniers temps du paganisme. Mais M. Gumont explique l'anomalie apparente, en supposant qu'on regardait ces deux conceptions comme des degrés ditïerents dans la connaissance de la vérité, — la révélation des doctrines maçdéennes sur l'origine et la fin de l'homme et du inonde restant réservée à une élite.
Il est à signaler que cette eschatologie planétaire traverse tout notre moyen âge, avec les doctrines des sectes gnostiques et manichéennes ; elle fleurit encore, à l'aurore du xx*^ siècle, dans les écrits de certains théosophes spirites, cabalistes et ésotéristes.
M. Gumont fait d'une main habile et sûre le départ des éléments que le mithriacisme a apportés de l'Iran et de ceux qu'il
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a empruntés à l'antique culture de la Chaldée. Il y a une de ses aiïirmations, cependant, qui comporte certaines réserves. C est quand il présente la croyance au Temps sans bornes comme une infiltration de la théologie babylonienne. Nous nous trouvons là devant une abstraction divinisée, qui, ainsi cpie l'a fait observer James Darmesteter, est bien d'origine iranienne; en tout cas, elle doit être postérieure, non antérieure au dualisme de l'Avesta. (( Quand les Perses, dit Darmesteter, eurent expliqué l'existence du mal par la présence de deux principes indépendants, alors seulement surgit la question de savoir comment ils pouvaient coexister, et on ressentit un besoin d'unité qui trouva sa satisfaction dans la croyance (pi'ils provenaient tous deux d'un principe supérieur. Ce principe fut, suivant les sectes, l'Espace, la Lumière infinie, le Temps sans bornes, le Destin*. » — L'Avesta ne connaît encore le temps sans bornes que comme un attribut d'Ormuzd. A vrai dire, Damascius cite Eudème comme ayant dit qu'une fraction des mages voit dans le Temps la cause unique ; mais Darmesteter émet quelque doute sur l'identité de cet Eudème avec le disciple d'Aristote qui portait le même nom.
Sous les derniers Achéménides, le maçdéisme, ou plutôt le mithriacisme, avait été importé par les mages en Arménie et en Cappadoce, puis dans le Pont, en Galatie et en Phrygie. Quand les Grecs renversèrent l'empire de Darius, ils se gardèrent de persécuter la vieille religion de l'Iran ; ils se bornèrent à introduire dans toute l'Asie antérieure les dieux de la Grèce. — Ici s'ouvre la jDériode religieuse dont la principale caractéristitpie est le syncrétisme. Les dieux de l'astrolâtrie babylonienne s identifièrent sans trop de difTiculté avec les divinités correspondantes du Panthéon grec — comme l'attestent les noms que nous donnons encore aujourd'hui aux jours de la semaine, qui est d'origine chaldéenne — et la théologie du mithriacisme subit naturellement le contre-coup de ces assimilations. D'autre part, ayant cessé d'être la religion officielle, il se fit propagandiste, comme le judaïsme, et il s'ouvrit à des populations qui n'avaient plus rien de perse. Jusque-là, ses adeptes avaient constitué une caste fermée. Quand ils se résignèrent à admettre des étrangers dans leur
1. The Vendidad (t. IV des Sacrée/ Books of the East), p. LXXII.
culte, l'orco leur fui de rocourii- à des cérémonies d'initiation. (Tétait, du i-este, la méthode employée dans les autres cultes de la ré<;i()u : les mystères de Cvbèle, d'Atvs, de Mèn, etc. L'usage s introduisit bientc)t de distinguer plusieurs classes de néophytes; en même temps se développait, dans le rituel, un symbolisme ai)proprié aux divers degrés de l'initiation. Une des principales innovations fut la substitution du grec au persan comme langue liturgique.
M. Cumont, tout en constatant qu'à l'époque de leur arrivée en Europe, la constitution des mystères mithria([ues étant comj)lètemenl achevée, ainsi qu'en témoigne l'identité de leurs images et de leurs formules hiérati(|ues sur tous les points de l'Empire, ne précise p;is l'époque antérieure où ils auraient reçu leur organisation définitive. La célèbre inscription du Nenu'oud Dagh établit qu'au milieu du i'' siècle avant notre ère, sous Antiochus 1"', l'assimilation des divinités iraniennes aux divinités helléniques était un fait accompli. Ahoura Macda y était devenu Zeus Oromasdès ; Verethraji^na y était identifié à Hercule ; Ares et Mitlira lui-même à Hélios. Mais nous n'avons là, évidemment, que la date ad qiicin.
Un fait, relevé par M. Gascjuet et que je me permets de signaler à M. Cumont, nous permet peut-être de remonter plus haut. L'ordre dans le(|uel s'échelonnent les constellations du zodiaque, au sein des sanctuaires mitliria({ues, assigne aux deux équinoxes les signes du Bélier et de la Balance; le Bélier toujours en tête, (^r, l'exaltation du soleil, dans ce dernier signe, avait passé du Bélier aux Poissons, dès l'an 120 avant Jésus-Christ, par suite de la précession des équinoxes. M. Gasquet en conclut que le symbolisme astronomique des mystères a dû être fixé avant cette date.
Peut-être pouvons-nous nous arrêter à la lin du iii*^ ou au commencement du II'' siècle avant notre ère. C'est, en effet, au commencement du ii'^ siècle avant Jésus-Christ que se trouve reportée forcément la représentation figurée la plus importante de la symbolique mithriaque — Mithra sacrifiant le Taureau, — si c'est bien là, comme le confirme M. Cumont lui-même, une œuvre de l'école de Pergame s'inspirant d'un thème déjà vulgarisé dans l'art grécoasiatique : la Nikè houthutousa, la Victoire immolant un taureau, qui ornait, sur l'Acropole, le temple d'Athêna victorieuse.
Quant au milieu où ce serait fait cette adaptation finale, il est