‹ Croyances, rites, institutionsChapitre 70 sur 132 · LES MYSTÈRES DE MITIIHA DANS L'EMPIRE ROMALV · texte numérisé non relu

LES MYSTÈRES DE MITIIHA DANS L'EMPIRE ROMALV

été communi([ué à la foule des fidèles et dont les profanes aient pu ainsi obtenir connaissance. Les doctrines iraniennes, qui constituent l'originalité et la véritable valeur de la religion mithriaquo, ne semblent avoir été dévoilées qu'à une élite qui, par sa piété, s'était montrée digne de les connaître. »

Dans chaque communauté, on trouvait un ou plusieurs desservants {saccrdos^ antlstes) ; généralement, — mais pas toujours, — recrutés parmi les Pères. Ceux-ci se divisaient eux-mêmes < n Pères, Pères du culte [Patres sacrorum) et Père des Pères (Pater palruin). Le rôle du clergé était plus considérable que dans les anciens cultes grecs et romains. Intermédiaire obligé enire le fidèle et la divinité, il dirigeait la célébration des ofïices et l'administration des sacrements, présidait aux dédicaces solennelles, veillait à l'entretien du feu perpétuel, formulait des prières, le matin, à midi et au soir, en se tournant respectueusement vers l'Orient, le Midi et le Couchant. La liturgie quotidienne, comprenant des longues psalmodies et des chants accompagnés de musique, se compliquait fréquemment de sacrifices spéciaux. A un moment donné, marqué par la sonnerie de clochettes, on découvrait limage voilée du Tauroctone.

Chaque jour de la semaine était consacré à une des planètes; on célébrait un office devant son image dans un endroit déterminé de la crypte. Le dimanche, voué au soleil, était particulièrement sanctifié. Il y avait aussi des fêtes solennelles à certains jours de l'année. Une des plus importantes était fixée au :25 décembre, où l'on célébrait la renaissance du soleil [D'ics natalis Solis invicti). Les équinoxes étaient des jours fériés; les initiations s'opéraient de préférence au printemps, vers l'époque pascale où les chrétiens admettaient également les catéchumènes au baptême.

Les communautés mithriaques ne furent jamais subsidiées par l'Etat; leur représentation juridique était cependant assurée par le collège de décurions qu'elles élisaient chaque année ; elles avaient leurs présidents ou niagistri^ leurs défenseurs, leurs patrons, qui veillaient à leurs intérêts civils. Les sanctuaires du mithriacisme ne furent, d'ailleurs, jamais fort spacieux ; ils ne pouvaient guère comprendre qu'une centaine de fidèles. Quand la communauté devenait trop nombreuse, elle se dédoublait et envovait une colonie fonder un autre mithréum.

164 AUCIIEOLOGIE ET IIISTOIUE RELIGIEUSES

A quelle cause le milhriacisme a-t-il dû sa fortune éphémère? Par sa théologie, il donnait satisfaction aux tendances monothéistes de l'époque, qui, regardant les dieux comme les éléments ou les forces personnifiées, en étaient venues à voir dans le soleil le régent du monde divin, voire le symbole le plus parfait de la divinité invisible ; en même temps que, danslapersonnede Mithra, il fournissait un intercesseur et un rédempteur aux besoins religieux des masses désorientées par les froides spéculations de la philosophie. Grâce à sa morale quehpe peu ascétique et militante, il répondait à la réaction provoquée par Tabus des jouissances et par la dissolution des mœurs, qui caractérisent la fin du paganisme. Par son eschatologie, il ouvrait de nouveaux horizons aux aspirations vers la vie future, alors très intenses. Par son syncrétisme, il permettait de concilier avec la foi en Mithra le culte des dieux les plus divers. Par l'organisation de ses grades, il encourageait l'émulation et satisfaisait parfois la vanité de ceux qui aimaient les titres pompeux; d'autre part, il maintenait parmi ses adeptes un véritable esprit d'égalité et de solidarité fraternelles. Enfin, par son symbolisme, il faisait espérer au néophyte des vérités toujours plus sublimes, que devait couronner la communication de secrets mystérieux empruntés à la sagesse légendaire de

l'Orient.

Gomment donc Mithra fut-il si promptement supplanté par Jésus? M. Gumont n'hésite pas à répondre que la cause en fut surtout dans l'exclusion des femmes, qui privait le mithriacisme d'un concours dont la religion chrétienne ne fut pas lente à apprécier la valeur. Il rappelle, en outre, que la complexité du symbolisme mithriaque ne se prêtait guère à une propagande de nature à entraîner, par des procédés simples, l'âme des foules. Enfin, — ici notre auteur s'avance peut-être un peu trop, puisque nous ignorons les détails et même le sens général de la vie terrestre de Mithra, telle qu'elle était décrite dans les mystères, — le héros du mithriacisme n'était qu'un rédempteur mythique, incapable de lutter avec un dieu qui s était fait homme afin de

LES MVSTKUES DE MITJIHA DANS LEMPIKE IWJMAIX l(i:>

s'immoler pour rhumanité. Le syncrétisme même de la théoloirio mithriaque la plaçait dans une situation dinfériorité vis-à-vis d'une religion qui avait adopté une attitude d'intransigeance absolue à l'égard de tous les autres cultes. Le mithriacisme eût peut-être sauvé la société antique, si elle avait pu l'être. Cette société condamnée, il fallait à un ordre nouveau une religion nouvelle.

M. Cumont fait ressortir, dans un tableau très complet, les similitudes des deux cultes, quand ils se rencontrèrent à Rome, dès la fin du ii^ siècle. Il admet, à cet égard, que certaines conceptions ont pu passer de l'un à l'autre ; mais il estime aussi qu'on doit chercher l'explication de leurs ressemblances dans la communauté de leurs origines orientales. Il fait, du reste, remarquer que beaucoup de ces cérémonies étaient communes aux divers « mystères » de l'époque ^

Que serait-il arrivé, si c'est le mithriacisme qui l'eût emporté dans cette lutte pour la domination spirituelle du monde? M. Cumont semble conclure que c'eût été l'établissement d'un despotisme asiatique analogue à la monarchie perse de cette époque ; c'est même à cette tendance absolutiste de la théologie mithriaque qu'il attribue la faveur dont elle jouit chez les derniers empereurs païens.

L'expansion des religions orientales, fait-il observer, anéantit les dernières résistances de l'opinion publique à la déification des empereurs. Les Perses rendaient un culte aux Fravashis, c'est-à-dire aux génies des individus, à l'élément divin qui réside en tout homme, justifiant ainsi les hommages quasi divins rendus au génie de l'Empereur. De plus, ils vénéraient le Ilvaréno, la Gloire d'Ahoura Maçda, qui illumine les souverains d'une auréole divine et leur assure la victoire. Les Grecs en firent la Tjyr. Bao-'.AÉtoç ; les Romains, la Fortuna regia. Dans la période alexandrine, sous l'influence des idées astrologiques importées de la Chaldée, ce fut le soleil qui fut généralement considéré comme le dispensateur du Ilvaréno : le monarque, sur lequel descendait

1. Echvin IIatcii a admirablement mis ce point en lumière clans ses Hibber Lectures : The Influence of Grceh ideas and usages upon tlie Cliristiun Church (Londres, 1890).

1G() ARClIIÉOLOCill:: ET HISTOIRE RELICIEUSES

cette Grâce divine, était ipso facto élevé au-dessus des mortels. Sol est envisagé de plus en plus comme le compagnon de l'I'jnpereur et son préservateur personnel. Certains empereurs se laissèrent même adorer comme des incarnations d'Ilélios et des émanations de Mithra. Or, la psychologie enseignée dans les mystères mithriacjues prétendait fournir de cette consubstantialité une explication presque rationnelle. Ainsi, grâce au mithriacisme, « il se produisit un débordement soudain de conceptions iraniennes qui faillit submerger tout ce (ju'avait laborieusement produit le génie grec ou romain, et, quand le fïot se retira, il laissa dans la conscience populaire, un sédiment épars de croyances orientales qui ne s'éliminèrent jamais complètement. »

Il est certain que l'invasion des idées orientales a contribué beaucoup à développer le despotisme des Césars et que le culte solaire a servi de véhicule à ces tendances. On peut se demander toutefois si ce jugement de M. Cumont n'est pas trop sévère. L'institution du despotisme impérial répondit avant tout à un besoin d'ordre et d'unité c[ui se manifestait alors en politique comme en philosophie et en religion. Si la religion influe sur l'organisation sociale, celle-ci, à son tour, réagit sur le développement des idées religieuses. On peut se demander si le césarisme ne fut pas le produit du même mouvement intellectuel et social qui, en religion, entraînait les esprits vers le monothéisme. Si ce monothéisme prit à un certain moment la forme d'une héliolâtrie, la cause en est peut-être moins dans les calculs politiques de certains empereurs que dans la propension des philosophes à voir dans le soleil l'incarnation par excellence ou du moins le symbole le plus naturel de l'al^solu? Macrobe atteste que, de son temps, tous les dieux étaient ramenés à un seul et celui-ci identifié au soleil. Aurélien ne lit que se conformer à la théologie de son époque, lorsqu'il fonda un culte ofliciel en l'honneur de Sollnviclus Dominus imperil l'omani, et, en tout cas, il est à noter que ce culte n'avait qu'un rapport indirect avec les mystères de Mithra.

Ceux-ci — et c'est ce que M. Cumont fait, du reste, pleinement ressortir — constituaient surtout un culte militaire, pour ne pas dire chevaleresque, de nature à développer l'esprit de courage et de discipline, c'est-à-dire des vertus dont la société contemporaine commençait à fortement éprouver le besoin. Sans doute,

LES MYSTKRKS DE MITIIRA DANS L'EMPIIŒ ROMAIN 1(37

ces qualités, bien qu'elles excluent la servilité, ne sont pas incompatibles avec un certain despotisme ; mais l'organisation des mystères mithriaques se distinguait, en outre, par deux caractères (lifïicilement conciliables avec les mœurs du césarisme : d'une part, les règles d'égalité et de solidarité qui laissaient les distinctions de caste ou de rang à la porte du sanctuaire et faisaient de l'esclave le « frère, » parfois le supérieur du décurion ou du clarissime ; d'autre part, l'esprit même de la morale mithriaque qui reposait sur le principe de liberté, sur la faculté reconnue à l'homme de choisir entre Ormuzd et Ahriman, de devenir l'allié du premier ou l'instrument du second. Ces deux caractères se retrouvaient dans la religion chrétienne : ils ont fini par avoir raison du césarisme. Peut-être le mitliriacisme se serait-il émancipé à son tour des apothéoses impériales — que, du reste, il ne semble jamais avoir encouragées, à en juger par les dédicaces de ses mithréa. — Le seul empereur sincèrement mithriaste fut Julien, et il vaut bien Constantin ou Gratien.

DE LA RESPONSABILITÉ DES INFLUENCES RELIGIEUSES DANS LA CHUTE DE LA CIVILISATION ANTIQUE'

Jusqu'à quel point 1 avènement du christianisme a-t-il précipité la décadence de la culture antique? La (juestion est plus discutée que jamais, aujourd'hui que les progrès de la criti({ue historique ont renouvelé la science des origines chrétiennes, et elle tend à devenir d'autant j)lus passionnante que nous vivons, nous aussi, dans un âge de transition, où les rapprochements ne manquent pas — particulièrement sur le terrain social et religieux, — avec l'état du monde civilisé aux derniers siècles de l'empire romain.

Un premier fait qui ressort des études modernes, c'est que le christianisme, quand il s'afïîrma au sein de la société grécoromaine, n'était plus uniquement la Bonne nouvelle prêchée par Jésus aux juifs de la Palestine, mais une religion déjà profondément modifiée par une infiltration des mythes et des rites alors répandus dans tout l'Orient. Un second fait, c'est que le triomphe final de cette religion ne fut pas, à proprement parler, le résultat brusque d'une révolution mentale, mais l'aboutissement d'une évolution déjà poussée fort loin dans les croyances et les sentiments des contemporains, sous l'influence des diverses religions issues des pays orientaux.

Page 1