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Bévue de l'Université de Bruxelles, mai-juin

LA ciiLTK nr: la en ilisation axtioil u\u

C'est donc, en réalité, entre la culture de l'Orient et la civilisation classique de l'ancienne Rome que se circonscrit le débat. Le prol)lème a déjà été exposé, il y a quelques années, dans Touvrao^e magistral où M. Jean lîéville a tracé d'une main sûre le tableau de la religion romaine sous les Sévères'. Nul n'était mieux qualifié pour reprendre la cjuestion que l'auteur des recherches dé.sormais classiques sur les Mystères de Mithra, M. Franz Cumont. Appelé, l'an dernier, à Paris et à Oxford, par les administrateurs respectifs de la Fondation Michonis et de l'Hibbert Trust, pour y donner une série de conférences sur les Religions orientales clans U Empire romain^ notre savant compatriote vient de refondre ses leçons en un volume intitulé : Les Religions orientales dans le paganisme romain (Paris, Leroux, Iî)07), qu'il est intéressant de mettre en regard d'un ouvrage anglais, parallèlement écrit par M. J. G. Frazer sur un sujet analogue : Adonis, Attis^ Osiris, a study in Oriental Religions.

Dans une œuvre antérieure : « Le Rameau d'Or, » the Golden Boughy M. Frazer s'est efforcé de montrer que la destinée tragique des prêtres de Nemi, — tour à tour remplacés, dans leurs fonctions sacerdotales de rex nemorensis, par le candidat à leur succession qui réussissait à les assassiner — n'était pas un fait isolé, mais un cas assez fréquent parmi les rois des temps primitifs. L'érudit et captivant écrivain de Cambridge reprend aujourd'hui cette thèse pour l'étendre aux cultes orientaux, dont il reconstitue les rites originaires et dont il retrace l'évolution dans le monde romain.

Son jugement sur leur valeur et leur rôle est très sévère : (( La société grecque et romaine, écrit-il, reposait sur la subordination de l'individu à la communauté ; elle plaçait le salut de la république, en tant que but suprême de la conduite, au-dessus du

salut des individus dans ce monde ou dans l'autre Tout ceci

fut changé par la dilTusion des religions orientales qui faisaient de la communion avec Dieu et du salut éternel les seuls buts de la vie, à côté desquels la prospérité et même l'existence de l'Ftat devenaient des objets insignifiants. Le résultat inévitable de cette doctrine égoïste et immorale fut d'écarter de plus en plus le fidèle

1. Voir plus liant, p. 118, La dernière floraison du paganisme antique.

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(le tout service ]nil)lic, de concentrer sa pensée sur ses propres émotions spirituelles et de lui faire mépriser la vie présente, (ju'il ne reo^arda plus que comme une épreuve en vue d'une vie meilleure

et éternelle Il s'ensuivit une désintégration générale du corps

politique. Les liens de l'Etat et de la famille se relâchèrent. La structure de la société tendit à se résoudre en ses éléments individuels et, par suite, à retomber dans la hirbarie Des hommes

se refusèrent à défendre leur pays et même à continuer leur espèce. Dans leur anxiété de sauver leur âme. ils acceptaient de laisser périr autour d'eux le monde réel, qu'ils identifiaient avec le principe du mal. (^ette obsession a duré mille ans. La renaissance du droit romain, de la philosophie aristotélicienne, de l'art et de la littérature classifjues. à la lin du moyen Age, marquent le retour de l'Europe à son propre idéal de vie et de conduite, à des conceptions du monde plus saines et plus viriles. Le llux de l'invasion orientale s'est enfin arrêté. Le retlux se poursuit encore! »

M. Gumont nous fait entendre un tout autre langage. A l'en croire, les religions orientales satisfaisaient davantage, non seulement les sens et le sentiment, mais encore l'intelligence et surtout la conscience : <( Les croyances puériles et monstrueuses, dont la religion des L:itins était encombrée, jetaient sur elle le discrédit. Sa morale (qui reposait sur lidée .archaïque de la responsabilité collective) ne répondait plus à la conception nouvelle

qu'on se faisait de la justice De plus, cette morale était sans

sanction. Si les cultes orientaux se préoccupaient médiocrement de l'intérêt public, ils donnaient d'autant plus d'importance à la

vie extérieure et, par suite, à la valeur de la personne On peut,

en un certain sens, parler d'un retour du paganisme au culte de la nature, mais a-t-on le droit de considérer cette transformation comme une régression vers un passé barbare, comme une décadence jusqu'au niveau de l'animisme primitif? Ce serait être dupe d'une apparence. Les païens du iv^ siècle ne regardent plus naïvement leurs dieux comme les génies capricieux, comme les puissances désordonnées d'une physique confuse ; ils les conçoivent comme des énergies cosmiques dont l'action providentielle est réarlée dans un svstème harmonieux. La crovance n'est plus instinctive et impulsive; l'érudition et la réflexion ont reconstitué toute la théologie Celle-ci est étroitement unie à la science que

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ses derniers fidèles cultivent avec amour et avec orj^ueil, en héritiers fidèles de l'antique sao^esse de l'Orient et de la Grèce. — Comme la doctrine est toute impréf^née de philosophie et d'érudition, la liturgie est toute pénétrée de préoccupations éthiques

Le paganisme était devenu une école de moralité, le prêtre un docteur et un directeur de conscience. »

M. Gumont — et ce n'est pas une des parties les moins originales, sinon les mieux assises, de sa thèse — ne présente cette supériorité des religions orientales que comme un des points où se constate l'avance générale de la civilisation orientale sur la culture de la société romaine. A l'entendre, c'est en Asie qu'il faut chercher à cette époque les principaux foyers de l'industrie et du commerce, de l'habileté technique et de la productivité artistique, la richesse enfin, l'intelligence et la science. « Il paraît aujourd'hui manifestement que Rome n'a rien ou presque rien donné aux Orientaux; mais, qu'au contraire, elle a beaucoup reçu d'eux. » Il ajoute, toutefois, (|ue, dans aucun ordre d'idées, cette action n'a été aussi décisive que dans la religion. — Examinons donc tout d'abord quel a été l'apport des Orientaux .sur ce terrain.

Ce qui caractérise les religions orientales de cet âge, c'est, premièrement, qu'en s'introduisant dans le monde gréco-romain, elles assument invariablement la forme de Mystères accessibles aux hommes de toute race et de toute condition, moyennant une initiation où se communiquent certaines traditions et où se pratiquent certains rites ; c'est ensuite que, parmi ces rites, figure d'ordinaire la représentation d'une mort violente suivie d'une résurrection. On sait c{ue le christianisme ne iit pas exception. — Ici se place la théorie générale de M. Frazer, qu'il convient de rappeler en quelques mots :

Les peuples môme les plus incultes sentent (pie leur vie est intimement liée à celle de la nature. Dans une certaine étape de leur développement, ils s'imaginent que les procédés de la magie leur fournissent le moyen de faire tomber la pluie, briller le soleil, multiplier le bétail, mûrir les fruits de la terre, etc. Plus

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tard, ils en viennent à percevoir (lerrière ces phénomènes une cause ou un Jiij^ent dont la puissance est supérieure à celle des sortilèji^es. Désormais, ils se représenteront la croissance et le dépérissement annuels de la véj2^étation comme les vicissitudes de la force vitale inhérente à des dieux ou à des déesses (pii naissent, «grandissent, vieillissent et meurent à l'instar de l'homme. Ils n'en continueront pas moins, par habitude, leurs opérations ma^i^iques. Seulement, celles-ci auront désormais pour but de seconder l'œuvre et d'accroître la force de la divinité, voire de la faire renaître, en vertu de la notion — sur laquelle repose la macrie sympathique — qu'en simulant nu imitant un événement, on en assure la reproduction.

Les drames liturgiques sont nécessairement à la fois symbolitjues et réalistes. Pour fio^urer la mort et la résurrection des dieux, le meilleur moyen, c'est d'immoler réellement le personnage qui est le mieux en état de représenter ce dieu; puis, de faire passer son àme dans le corps d'un successeur qui assume à son tour le rôle de personnification divine. Or, qui se rapprochait mieux de la divinité que le roi, alors surtout qu'on lui attribuait généralement une action directe sur les phénomènes de la nature aussi bien que sur la destinée de ses sujets? On adopta en conséquence la coutume d immoler périodiquement les rois — tout au moins quand ils commençaient à donner des signes de décrépitude. — Cependant, si dévoués qu'ils fussent aux intérêts (le leurs sujets, ils finirent par se lasser de ce métier et ils s.^ firent substituer, d'abord un membre de leur famille, puis un prêtre, enfin un captif ou un criminel, — à moins que, par un un autre genre d atténuation, le sacrifice ne se réduisît désormais soit à un simulacre de meurtre, soit à l'immolation d'un animal, assimilé au dieu, que le prêtre écorchait pour en revêtir la peau.

11 est clair que cette ingénieuse hypothèse explique certaines coutumes dont le sens avait jusqu'ici échappé aux historiens. Mais sa généralisation condamne l'auteur à y ramener tous les cultes et on peut ajouter tous les Mystères qui nous offrent le drame d'une mort tragique suivie d'une résurrection. En fait, elle se compose de deux propositions distinctes : i^ Le dieu est un génie de la végétation dont on assure la pérennité en simu-

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lant son trépas et sa régénération; :i"c étaient les rois qui, originairement, jouaient au naturel le rôle du dieu.

Mais la première thèse prête à discussion. Je me hasarderai à produire une explication quelque peu dillerente, etcestM. Frazer lui-même qui m'en fournira les éléments dans l'ouvrage antérieur où il a montré que des peuplades même sensiblement inférieures en civilisation aux Sémites et aux Egyptiens, — les Indigènes du Congo, de l'Australie, de la Nouvelle-Guinée, de la \ivginie, etc., — accomplissaient, elles aussi, un rite analogue dans un tout autre but : chez toutes ces populations, l'initiation des jeunes gens, qui se pratique à l'époque de la puberté, comprend une cérémonie où ils sont censés mourir pour renaitre. Au fond, c'est toujours la même notion de sympathie magique à laquelle j'ai fait allusion plus haut; seulement, ici, le but qu'on poursuit, c est la régénération de lindividu. On veut lui donner une nouvelle àme, plus complète ou plus vigoureuse. Or, on ne peut introduire une âme de rechange qu'en faisant partir l'ancienne. Partout, en clfet, cette initiation est considérée comme une seconde naissance, l entrée dans une vie supérieure.

Lorsque, plus tard, les hommes commencèrent à se représenter la succession des phénomènes par des images empruntées à la destinée des êtres vivants, ils virent, dans les renouvellements périodiques de la végétation comme dans ceux de la lumière, la mort et la renaissance du génie qu'ils croyaient régir ces départements de la nature. Ayant insensiblement perdu de vue la signification des rites qu'ils célébraient traditionnellement, ils s'imaginèrent alors que le but en était soit d'identifier la destinée de l'initié avec celle de son dieu, soit peut-être de seconder 1 œuvre divine, en la reproduisant, — et ici nous rentrons dans 1 ordre d'idées développé par M. Frazer, tout en différant de lui sur le point de départ.

Quant à la seconde proposition, pour qu'elle fût exacte dans sa généralité, l'auteur devrait établir qu'à l'origine l'immolation du roi était annuelle. Or, de son aveu même, celle-ci ne se produisait que quand la victime tombait en décrépitude, ou lorsque, pour une raison quelconque, elle paraissait avoir perdu le pouvoir de commander aux événements. 11 sulBt, d'ailleurs, de lire certains chapitres du nouveau livre dû à M. Frazer pour constater

c'i)mbioii est fragile la chaîne de ses déductions, lorsqu'il se livre à des elVorts, parfois désespérés, en vue d'établir et ensuite de plier à son hvpotlièse des faits ([ui ne paraissaient guère exiger une interprétation aussi laborieuse; — j)ar exem})le la circonstance que quekjues rois ont porté respectivement, en Asie Mineure et en Egypte, les noms d'Attis, d Adonis, d'Osiris, etc.; ([u'ils ont été parfois assimiles à ces divmités, dans le langage de leurs sujets ou le protocole de leur cour; enfin, ([ue certains d'entre eux ont été mis à mort dans des circonstances tragiques. — Ce ([ui n'empêche pas, du reste, l'auteur d'émailler ses démonstrations d'hypothèses ingénieuses, originales et toujours

sujîiireslives.

Le premier culte oriental qui s'implanta à liome fut celui des Phrygiens. La Phrygie, la moderne Anatolie, est un haut plateau de climats extrêmes. Après un long et froid hiver, les pluies du printemps y amènent un développement rapide de la végétation, laquelle ne tarde pas à se flétrir sous les ardeurs du soleil estival. Les indigènes, adonnés surtout à 1 agriculture et à l'élevage, pleuraient, avec de grandes démonstrations de deuil, la mort de la végétation ou plutôt du dieu Attis, qui la personnifiait ; et lorsque, quelques mois plus tard, la verdure reparaissait, ils célébraient la résurrection du dieu avec de vives manifestations d'allégresse. La légende voulait qu'Attis, atteint dans ses parties génitales par la défense d'un sanglier, avait succombé aux suites de cette mutilation et que son amante, la grande déesse de l'Ida, Cybèle, l'avait alors métamorphosé en pin. — On s'est donné beaucoup de peine pour expli(|uer cette métamorphose. Ne serait-ce pas (ju'Attis, dieu de la sève végétale, s'incorpore naturellement, pendant que la végétation se dessèche et meurt, dans un arbre à feuilles persistantes qui garde toute Tannée les apparences de la vie?

Dès l'époque des guerres puniques, un oracle sybillin avait amené le Sénat romain à installer^ sur le Palatin, la pierre noire qui symbolisait, à Pessinunte, la grande déesse de la Phrygie, Gvbèle. Avec ce culte s'introduisirent les rites bruvants et

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