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LA CHUTE DE LA CIVILISATION ANTIQUE

or<^'iaques des Galles, ces prêtres d'Attis qui couraient les rues en se mutilant et en s'émasculant pour se mettre dans le même état que leur dieu. A récjuinoxe du printemps, un pin était solennellement abattu, enveloppé de bandelettes et couronné de violettes, comme un cadavre, puis transporté processionnellement dans le temple du Palatin, avec une elligie d'Attis suspendue à la cime (M. Frazer veut trouver, dans cette effigie, une réminiscence du roi-prêtre originairement pendu et écorchéj. Suivaient, pendant trois jours, des scènes de deuil, que terminait une veillée mystérieuse, où les initiés paraissaient s'unir, nouveaux Attis, à la Grande Déesse. Le 25 mars, on passait brusquement à une joie délirante : c'étaient les Illlarles, où l'on fêtait, par des mascarades et des banquets, le retour du dieu à la vie.

Le Sénat prit soin d'interdire aux Romains de participer au nouveau culte; les Galles durent continuer à se recruter en Asie. Ce fut seulement sous Claude que Tinterdiction fut levée et que les Mystères d'Attis se propagèrent dans l'Empire. Sous leur couvert, tout le panthéon de la Phrygie reçut droit de cité à Rome, notamment la Bellone ciq^padocienne, Ma — le dieu lunaire, Mèn — le Dyonisos phrygien, Sabazius, parfois assimilé au Jahveli Sebaoth, dieu biblique des armées, etc.

Ces Mystères comprenaient, en outre, une sorte de communion et un baptême de sang. Le myste se couchait dans une fosse fermée à claire- voie. On célébrait sur lui un véritable olïice funèbre; puis on égorgeait, à la surface, un taureau dont le sang Finondait, en vue de lui assurer un jour la vie éternelle; tauroholio in aclcrniini renaliis.

Vinrent ensuite les cultes de la Syrie, ([ui acclimatèrent à Rome, vers la fin de la république, leurs cérémonies sensuelles et leurs rites superstitieux. Ils ne réussirent longtemps que dans le petit peuple, dont ils exploitaient les superstitions par leurs magiciens et leurs devins. Peu à peu, cependant, on vit se propager dans tout l'Empire, grâce au prosélytisme des marchands syriens, non seulement le culte déjà grécisé d'Adonis, mais encore le culte de divinités asiatiques plus farouches, les Baals de Damas, dlTéliopolis, d'Emèse. Leur influence se développa

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surtout à Rome, lorscjuc ravènement des Sévères leur assura 1 appui d une cour à demi-syrienne.

Les Mystères d'Adonis représentent à peu près la même donnée (pie ceux d'Attis. Adonis, le Thanuuouz des Chaldéens, semble, lui aussi, avoir été, à l'origine, non un dieu solaire, comme on l'a longtem])s prétendu', mais un génie de la végétation (pii dépérit et meurt sous les ardeurs de 1 été. Son épouse, Aphrodite-Astarté-lstar, recueille son dernier soupir, puis le pleure avec le concours de la nature en deuil.

Dans le rituel chaldéen, dont semble issu ce mythe, Istar s'en va rechercher son amant Thammouz dans le royaume souterrain des morts, où elle est elle-même retenue captive juscpi'au jour où les dieux ordonnent de la relâcher, pour mettre fin à la stérilité de la nature.

Ce qui toutefois déparaît surtout le culte des déesses syriennes, c'était la j)rostitution sacrée, organisée dans leurs temples comme un moven d'accroître la fécondité "^énénde. Il convient de signaler aussi les formes bestiales et monstrueuses que les Sémites maintenaient à leurs dieux, là où ceux-ci n'avaient pas subi l'ascendant de l'art grec. Enfin, dans aucun groupe de cultes, on n'a pratiqué plus longtemps les sacrifices humains : « La religion — écrit M. Cumont — qui sacrifiait à la divinité la vie des hommes et la pudeur des femmes était demeurée, sous bien des rap^.orts, au niveau moral de peuplades insociables et sanguinaires. Les rites obscènes et atroces provoquèrent im soulèvement exaspéré de la conscience romaine, quand Héliosrabale tenta de les introduire en Italie, avec son Baal d'Emèse. »

Le culte égyptien qui s'implanta à Rome, après la conquête de l'Egypte, était sorti du Serapeum fondé, à Alexandrie, par Ptolémée Soter. Deux de ses divinités surtout prirent pied en Occident : Isis et Osiris, ce dernier sous le nom de Sérapis. La vieille religion égyptienne, suivant les idées qu'on s'en fait de plus en plus, était, en somme, un naturisme assez grossier qui

1. Telle csl encore la thèse, assez fragile, hii'ii que soutenue avec talent et éi lulition, qu'expose un récent ouvrage de M. Charles Vem.ay : Le cuUe et les fêles d'Adonis-Thammoaz dans l'Orient antique, 1 vol. de 304 pages. Paris, Leroux. 1904.

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concevait ses dieux sous des turnies bestiales et qui croyait pouvoir les dominer par des procédés magiques. Osiris, dont on a voulu faire tantôt un dieu du Nil, tantôt un dieu de la végétation, avait Gni par devenir principalement le soleil couché, et, par suite, le dieu des morts. (]omme il renaissait chaque jour, après avoir traversé, dans la barque solaire, l'intérieur de la terre, les défunts pouvaient esjiérer la continuation posthume de leur existence, s'ils parvenaient à s'identifier avec leur dieu.

Le mythe de son meurtre par Set et de sa laborieuse résurrection par Isis est trop connu pour c{ue j aie à le raconter ici. Ce drame faisait Fobjet de représentations scéniques qui passèrent dans l'Empire avec les mystères d'Isis. Jamais reconnu ofTiciellement et longtemps proscrit par l'autorité, le culte d Isis, fait remarquer M. Gumont, olfre le premier exemple, à Rome, d'un mouvement religieux essentiellement populaire, triomphant de la résistance offerte par les pouvoirs jmblics et par les sacerdoces officiels.

En dernier lieu, se présentent les Mystères de Mithra qui, un moment, disputèrent au christianisme la conquête des âmes. J'ai eu précédemment l'occasion d'en parler, à propos de l'ouvrage désormais classique que M. Cumont leur a consacré, il y a huit ans.

C'est sous les Flaviens qu'ils commencèrent à se répandre sérieusement, non seulement à Rome, mais encore dans les provinces, partout où campait une cohorte asiatique. La religion mazdéenne, dont ils étaient la forme occidentale, explique l'existence du mal par la lutte entre deux catégories opposées d'êtres surhumains, les uns dirigés par Ormuzd, les autres par Ahriman. Ces deux influences se disputaient l'homme, qui trouvait heureusement un allié dans le dieu de la lumière solaire, Mithra. — Cette doctrine s'était incorporée, en Chaldée, la théorie des sept sphères concentriques dans lesquelles étaient censées se mouvoir les principales planètes alors connues. Les âmes humaines, pour regagner le ciel supérieur, où Ormuzd régnait dans sa gloire, devaient retraverser ces sept sphères, en faisant usage des lormules secrètes qui leur étaient enseignées dans les Mystères.

De la Chaldée également sortirent les ;irts de l'astrologie cl

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de la magie, (jui influencèrent si profonde ment les derniers siècles du jDag'anisme et qui devaient même survivre à sa chute. A la vérité, cétaiejit plutôt là deux pseudo-sciences, la première (|ui croyait pouvoir déterminer, par l'observation des mouvements sidéraux, les événements de la vie, avec autant de certitude (pie le changement des saisons; la seconde, (jui prétendait fournir les moyens de corriger le sort, à l'aide de procédés méthodiques et infaillibles. Cependant, toutes deux conservèrent jusqu'à la lin un caractère mystique qui les associa aux religions nouvelles, sous forme de théologie et de théurgie.

Ainsi des rites naïfs, obscènes ou sanguinaires; les grossièretés du naturisme; les cauchemars de la démonologie; la croyance déprimante à l'infaillibilité de l'astrologie et de la mag-ie^ tels furent, en apparence, les cadeaux des religions orientales à ces fiers et pratiques Romains qui, dans les premiers temps de l'Empire, faisaient une part grandissante au libre examen et à ses méthodes rationnelles. Y a-t-ii là de quoi justifier l'enthousiasme de M. Cumont? Un des principaux mérites de son livre, c'est de faire ressortir qu'il se trouvait autre chose dans les idées religieuses qui envahirent TEmpire à la suite de ses conquêtes en Orient.

Tout d'abord, l'auteur montre qu'il y a lieu de distinguer entre les religions populaires^ enfermées dans leurs coutumes, et la religion sacerdotale réservée à quelques adeptes. Cette dernière s occupait sans cesse d'amender les traditions sacrées ou d'en modifier l'esprit, quand la lettre était immuable, afin qu'elles répondissent aux aspirations nouvelles d'une époque plus avancée : « D'un fétichisme grossier et de superstitions sauvages, les sacerdoces érudits des cultes asiatiques avaient peu à peu fait sortir toute une métaphysique et une eschatolog-ie, comme les brahmanes ont édifié le monisme spiritualiste du Védànta sur l'idolâtrie monstrueuse de l'hindouisme, ou, pour rester dans le monde latin, comme les juristes ont su tirer des coutumes traditionnelles des Iribus primitives les principes

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abstraits d'un droit qui régit les sociétés les plus cultivées. » Les dieux du naturisme oriental sont plus près de Thomme que les divinités des panthéons classiques, en ce qu ils descendent à partager sa destinée, et, par suite, l'élèvent à partager la leur. Ils restent aussi plus près de la nature, dans leurs formes étrangères aux exigences de l'anthropomorphisme grec et, dès lors, ils sont plus faciles à dissoudre, par l'interprétation symbolique, en abstractions scientifiques, conformes aux connaissances de l'époque.

M. Gumont fait observer que d'un même principe on peut tirer des consé({uences opposées : «. C'est ainsi que la vieille idée du tabou, qui transforma, ce semble, les maisons d'Astarté en maisons de débauche, devint aussi la source d'un sévère code de morale. » La pureté, conçue d'abord comme matérielle, devint bientôt rituelle et enfin spirituelle. En se soumettant au taurobole, le néophyte ne pense plus acquérir la vigueur d'un buffle, ni même renouveler ses énergies physiques, mais se purifier de ses tares morales et se préparer à une vie exempte de souillures. De même, la communion sous les deux espèces, naguère conçue comme un simple charme théurgique, devient, dans les Mystères phrygiens, un aliment de vie spirituelle qui doit soutenir l'initié au cours de ses épreuves terrestres. Le culte d'Isis avait beau n'offrir, sur la nature et le rôle des dieux, qu un amalgame de légendes disparates et enfantines, sa morale même avait beau ne présenter qu'un caractère plus ou moins négatif et terre à terre : les cérémonies où il représentait la passion d'Osiris en étaient venues à symboliser le sort de l'homme juste aux prises avec les puissances du mal et de la mort. « Aussi vrai, dit un texte, qu'Osiris vit, aussi vrai qu'Osiris n'est pas anéanti, lui non plus ne sera pas anéanti. »

Sous l'influence de l'eschatologie perse, la vieille conception d'un vague et ténébreux séjour des doubles, indistinctement réservé à tous les défunts, avait fait place à la notion des rétributions posthumes, où l'âme des bons participait à la vie et à la félicité des dieux. Les mystères de Mithra, pour (jui pénétrait au delà de leurs interprétations cosmogoniques, enseignaient que les puissances du Bien finiront par l'emporter sur les puissances du Mal et que le devoir de l'homme est de seconder l'action

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des premières en lutlant pour la Lumière et la ^'érité, — ce qui était une doctrine particulièrement apte à lavoriser Teiïort individuel et à développer réner<>;'ie humaine. — 11 n'est pas jusqu'à l'astrologie ([ui, en faisant de la Fat(dité le Dieu suprême, sous le nom du Temps intini, ne contribuât à répandre la notion d un univers régi par des lois fixes :

Faln rcgiinl orheni : ccrli'i slnn/ <>mnh( Icge.

(Mammus.)

A première vue, la juxtaposition de tous ces cultes semble plutôt un charivari ((u'un concert. « Cent courants divers, écrit M. Cumont, enti'aînaient les esprits ballottés et hésitants; cent prédications contraires sollicitaient les consciences. Supposons que l'Kj^lise moderne ait vu les fidèles déserter les ég-lises chrétiennes pour adorer Allah ou Brahma, suivre les préceptes de Confucius ou du Bouddha, adopter les maximes du Shinto: représentons-nous une grande confusion de toutes les races du monde, où des mullahs arabes, des lettrés chinois, des bonzes japonais, des lamas thibétains, des pandits hindous prêcheraient à la fois le fatalisme et la prédestination, le culte des ancêtres et le dévouement au souverain divinisé, le pessimisme et la délivrance par l'anéantissement; où tous ces prêtres élèveraient dans nos cités des temples d'une architecture exotique et y célébreraient leurs rites disparates ; ce rêve — que l'avenir réalisera peut-être, — nous offrirait une image assez exacte de l'incohérence religieuse où se débattait lancien monde avant Constantin ! »

Cependant, cette incohérence n'était-elle pas essentiellement de surface? Lorsque tous ces cultes se rencontrèrent au sein de la paix romaine, n'étaient-ils pas suffisamment rapprochés les uns des autres, dans leurs éléments supérieurs, pour tendre à se fondre en une vaste synthèse qui offrait néanmoins cette particularité de maintenir les dieux et les rites de chaque religion distincte? « Les Hellènes, dit un écrivain du iv^ siècle, Tliemistius, ont trois cents manières de concevoir et d'honorer la Divinité, qui se réjouit de cette diversité d'hommages. » C est que. grâce au néoplatonisme qui était devenu la philosophie

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dominante, les esprits les plus avancés de toutes les rolif^^ions on étaient arrivés à placer en arrière du monde sensible, au-dessus (les hommes, des démons et des dieux, un Dieu unique, éternel, infini. Parfois on identifie celte Divinité au Destin (jui domine hommes et dieux. Parfois on en fait un souverain cpii fçouverne le monde, comme le Prince gouverne l'Empire. Ou encore, par une conception plus philosophique, on voit dans la Divinité une puissanc3 infinie, imprégnant la nature entière de ses forces débordantes : « Il n'existe, écrivait, vers 39(J, Maxime de Madaure, qu'un Dieu suprême et unique, sons commencement et sans descendance, dont nous invo([uons, sous des vocables divers, les énergies répandues dans le monde, parce que nous ignorons son nom véritable, et, en adressant nos supplications à ses divers membres, nous entendons Thonorer tout entier. Grâce à l'intermédiaire des dieux subalternes, ce Père commun et d'euxmêmes et de tous les mortels est honoré de mille manières par les humains, qui restent ainsi d'accord dans leur désaccord'. »

Sans doute, on garde les vieilles traditions: mais on les traite à la mode néo-platonicienne pour en faire sortir, par l'allégorie et le symbolisme, des enseignements j^hilosophiques et moraux. Et de la sorte s'établit peu à peu, par des compromis, un ensemble de croyances dont un consentement universel semble attester la vérité. Le christianisme lui-même, malgré l'intolérance dont il renfermait le germe, ne resta pas étranger à ce syncrétisme, dans la période qu on peut qualifier de gnostique, lors- ({uil eut pris à Alexandrie la forme des Mystères, adopté une théologie néo-platonicienne et développé les rites communs à presque toutes les religions de l'Orient.

Gomment la vieille relio^ion romaine, avec sa mvtholog'ie raide et enfantine, — son rituel « honnête, mais pauvre, » pour employer à peu près les termes de M. Gumont, — son esprit particulariste et municipal — aurait-elle pu résister à la pression de cette religion à la fois rationnelle et universaliste, qui satisfaisait les besoins spirituels, philosophiques et sociaux des temps nouveaux? Nul ne pourra s'étonner si, dans ces condi-

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