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Dans Mi.iNE, Put., Lui., XXXIII, col

182 ARCIlÉOLOGIl': ET HISTOIRK HELIGIKUSES

lions, Tancien culte national de Rome, galvanisé un instant par Aup^uste, n'existe bientôt })lus que de nom et si, au-dessus du Jupiter (^apitolin, les derniers empereurs païens établissent le culte du soleil invincible regardé comme la plus haute et la plus brillante manifestation de la Divinité invisible. Toutefois, ce (pii est changé, ce n'est pas seulement le nom du dieu cpii préside au Panthéon oiliciel, c'est encore l'axe même de la vie religieuse et morale. L'accomplissement intéressé des obligations synallagmatiques envers les dieux a fait jdace à un ardent désir de communion en pureté et en sainteté. Le but des rites, comme s'en })laint M. Frazer, ce n est plus le salut de la cité, mais celui de lindividu; ce n'est plus le bonheur sur terre qu'on poursuit, mais la félicité dans une autre vie. Le fidèle se sépare du citoyen ; sa patrie religieuse est l'humanité, voire l'univers.

Des deux cloches, laquelle devons-nous écouter? Ainsi (pi'il arrive souvent en matière de plaidoyers historiques, chacun des deux avocats semble \Aus fondé dans ses critiques que dans ses apologies.

La cité grecque est morte, comme sont morts aujourd'hui l;i gilde flamande ou le niir slave — et, (juels qu'en aient pu être les mérites, nul ne les fera revivre. — Les vieilles religions municipales ne pouvaient convenir à un Empire qui prétendait embrasser le monde alors connu. Même en élargissant leurs cadres, elles n'auraient pu lui donner que la conception d'une religion d'Etat, c'est-à-dire la négation des droits de la conscience individuelle. Sans doute le christianisme devait, lui aussi, nous apporter ce funeste présent ; mais il y a été conduit par un germe originaire de particularisme et d'intolérance dogmatiques dont il a, même aujourd'hui, tant de peine à se délivrer. Le syncrétisme des néo-platoniciens, outre qu'il était en harmonie avec les données cosmologiques de leur temps, eût pu se prêter à tous les développements ultérieurs du mouvement scientifique, avec l'avantage de ne pas rompre la continuité de l'évolution religieuse.

LA CIHTK \)K l.A CIVILISATION ANTIQUE 1«3

Il est très vrai qu'en orientant les individus vois des préoccupations extra-terrestres, il les a amenés à négliger leurs devoirs pratiques envers leur entourage immédiat. Mais cette déviation n'était, en somme, ([u'une exagération incidentelle à laquelle il eût pu être remédié, dans l'hypothèse d'un meilleur équilibre social. Si toutes spéculations à cet égard n'étaient vaines, on pourrait se figurer le syncrétisme des religions orientales s'appli(juant non seulement à dégager de leurs théosophies respectives la notion de la Divinité commune, mais encore à réunir, dans une même conception éthique, ce que chacune d'elles apportait d'éléments propres à renforcer chez l'homme la conscience de sa destinée rationnelle et de ses obligations envers ses semblables. Cette synthèse s'est malheureusement arrêtée à michemin.

La transformation religieuse opérée dans la société antique sous l'action des religions orientales n'est donc pas responsable de la décadence qui amena la longue éclipse de la civilisation occidentale, et nous pouvons même nous demander jusqu'à ([uel point ce n'est pas au déclin de cette civilisation, provoqué par d'autres causes, qu'il faut attribuer l'arrêt et même le recul de l'évolution religieuse.

L'idéal du paganisme expirant avait beau offrir une conception du culte bien supérieure à la vieille mythologie romaine, il n'en était pas moins la religion d'une société déjà en décadence. M. Cumont lui-même doit le constater, dans les mêmes pages où, sacrifiant quelque peu à ce que M. Salomon Reinach a un jour appelé, à propos d'autres problèmes, « le mirage oriental, » il s'efforce de démontrer l'heureux efl'et de l'influence asiatique sur la culture romaine dans presque tous les domaines de la civilisation. Passe encore pour le commerce, l'industrie, la richesse, les sciences, les lettres, l'art même — un art de décadence, s'entend.

Mais il devient difficile de comprendre ce jugement, quand il s'agit des mœurs ainsi que des institutions politiques et sociales.

Au début de l'Empire, expose-t-il, Rome règne sur le monde, mais elle ne l'administre pas. Pourvu que la paix romaine soit maintenue, le gouvernement impérial laisse partout une large autonomie. Que trouve-t-on trois siècles plus tard? « Un Etat fortement centralisé, où un souverain absolu, adoré comme imo divi-

isi AiîciiKoi.oMi: KT iiisroini-: lu.i.K.ir.rsKs

nité, entouré d'une cour noml)reuse. commande à toute une hiérarchie do fonctionnaires ; des villes dépouillées de leurs libertés locales au profit dune bureaucratie toute-puissante et la capitale elle-même dépossédée, avant les autres, de son autonomie et soumise à des préfets. En dehors des cités, le monarcjue, dont la fortune privée se confond avec les linancesde l'Etat, est propriétaire d immenses domaines régis par des intendants et sur lesquels vit une population de colons attachés à la glèbe. L'armée est composée en grande partie de mercenaires étrangers, soldats de carrière recevant, comme solde et comme prime, des terres sur les- ([uelles ils vivent. Tous ces traits, bien d autres encore, rapprochent l'empire romain des anciennes monarchies orientales. »

Pour être complet, le tableau devrait nous faire voir les provinces ruinées par le lise : les mœurs se corrompant du haut en bas de l'échelle, malgré l'elfort et l'exemple des empereurs philosophes; l'insécurité des personnes et des biens, sous le règne des princes sans scrupules, et cela en dépit de l'admirable perfectionnement du Droit.

Est-ce là un progrès, un indice de civilisation supérieure ? M. Cumont s'est encore chargé de nous répondre, dans un autre chapitre de son livre : « Au m'' siècle, le malheur des temps cause tant de souffrances ; durant cette période violente et tourmentée, il va tant de ruines imméritées, tant de crimes impunis qu'on se réfugie dans l'attente d'une existence meilleure, où toutes les iniquités de ce monde seront réparées. Aucun espoir terrestre n'illuminait alors la vie. La tvrannie d une bureaucratie corronipue étoutfait toute velléité de progrès politique. L idée se répandait que l'humanité était atteinte d'une irrémédiable décadence, que la nature s'acheminait vers la mort et que la fin du monde était proche. Il faut se rappeler toutes ces causes de découragement et d'abandon pour comprendre l'empire de cette idée, si souvent exprimée, qu'une amère nécessité contraint l'esprit à venir s'enfermer dans la matière et que la mort est un affranchissement qui le délivre de sa prison charnelle. »

La realité est que les derniers siècles de l'antiquité furent un âge de constrastes sociaux, et si ceux-ci, maintenus dans des limites raisonnables, sont un ferment de progrès, ils ne peuvent être portés à l'extrême sans compromettre la stabilité de tout le

LA CULTE DE LA ( ;i\ ILISA llON ANTIOLK 185

corps social. Or, le rationalisme religieux, le culte de la philosophie, les vertus civiques et morales n'étaient que le lot d'une minorité. A l'éthicpie raffinée de cette élite honnête et instruit»* s'opposaient à la fois la crédulité des masses populaires et l'immoralité des classes gouvernantes. La centralisation à outrance, qui avait tué le goût et l'habitude de l'initiative privée, ne laissait de place qu'à un despotisme stérilisant ou à une licence anarchique. Dans les provinces aussi bien qu'à Rome, l'extrême misère côtoyait l'extrême opulence; la classe movenne n'avait plus d'autre refuge que de prendre service dans l'administration impériale, et le fisc devenait d'autant plus exigeant qu'il contribuait davantage à l'appauvrissement général.

Pour assurer le maintien et le développement dune civilisation, il ne suffit pas de progrès réalisés dans l'industrie, le luxe, l'art, les lettres, les sciences, la philosophie, dussent-ils même réagir sur l'état des croyances, il faut encore le perfectionnement moral des individus et des institutions. Notre propre société fera bien de s'en souvenir.

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